LE CANON DE
Nous avons reçu la lettre suivante :
Il y a quinze ans, le général de Gallifet, qui était alors ministre de la Guerre, disait du haut de la tribune du Palais-Bourbon : « Messieurs, vous ne saurez « jamais la reconnaissance que vous devez au général « Deloye. » Les merveilleux effets du canon de 75 qui terrifie les troupes allemandes, permettent aujourd'hui de juger l'œuvre géniale accomplie obscurément par
à Saint-Dié nous eûmes la pluie battante. N'empêche, à la montée, le joli soleil!
ce grand serviteur du pays qui s'appelait Félix Deloye et qui est mort il y a cinq ans.... Lorsque le général de Gallifet rendait cet éclatant et solennel hommage au général Deloye, celui-ci était directeur de l'artillerie au ministère de la Guerre.
Peu de semaines après, le général André remplaçait le général de Gallifet, et son premier soin était d'éloigner le général Deloye du poste où il avait rendu d'inappréciables services. Les ennemis de l'armée ne pardonnaienji pas au général Deloye sa noble attitude dans un procès fameux....
. . . Nous avons, en de nombreuses circonstances, rendu à l'éminenl constructeur du canon de 75 les hommages que nous devions à sa personne vivante, ensuite à sa mémoire! Quelqu'un qui lui tenait de près nous a fait l'honneur de nous en remercier. Mais les mérites du général Deloye, qui construisit et mit en service le canon de 75 sont d'un ordre, ceux du général Mercier qui avait choisi, adopté, imposé le même canon, sont d'un autre ordre, comme les mérites du colonel Déport, le premier inventeur^ sont d'un autre ordre encore. Tous les trois doivent être associés dans la juste gloire*. Le mot de Gallifet et les applaudissements de la Chambre ont défini et consacré la gloire du général Deloye.
Tantque nous n'aurons pas obtenu la même reconnaissance pour le général Mercier, nous la réclamerons sans cesse, avec une grande pitié pour ceux
i. Le 19 août, nous rappelâmes la part qu'avait prise à la construction du 75 le général Sainte Claire Deville, le 20 août nous rendîmes hommage au colonel Rimailho; plus tard au commandant de Pistoye. Le choix du canon Déport reste l'œuvre personnelle du général Mercier.
que les passions politiques rendent iniques ou ingrats pour un général royaliste.
Une note publiée dans un journal du matin ajoute à ces faits connus des précisions qu'il faut utiliser et des imprécisions qu'il faut dissiper. Il n'est pas exact d'écrire que « ce canon merveilleux fut adopté par nous en 1895 ». Le canon de ce type est connu sous le nom de « modèle 4897 ». Et l'époque de son adoption remonte au moins à avril 1894, c'est-à-dire à l'époque à laquelle le général Mercier était ministre de la guerre.
La note déclare qu'en 1898 (ou 1897?) il n'existait encore « qu'une demi-douzaine de batteries de 75 », car « l'adoption n'en avait été décidée qu'en principe et en cas de besoin ». Outre qu'une décision de principe était assez nécessaire à l'exécution, on ne nous dit pas d'où venait le retard de cette exécution. Nul ne saurait l'attribuer au général Deloye : mais, de 1894 à 1897, si le directeur de l'artillerie n'avait pas changé, le ministre de la guerre avait été remplacé dès janvier 1895. « U influence prépondérante » du général Mercier cessa de se faire sentir et l'orientation allemande de notre politique extérieure, accusée en juin suivant par la visite de Kiel, rendait tout le monde officiel sceptique sur la nécessité d'armer contre l'Allemagne.
Heureusement, poursuit la note à laquelle nous faisons allusion, le général Billot, ministre de la guerre en 1896, fut prévenu par les voies les plus détournées que l'Allemagne construisait un matériel d'artillerie nouveau. Malgré les dénégations de Picquart, alors chef et chef incapable du bureau des
renseignements, la nouvelle fut confirmée : Picquart, disgracié fut envoyé aux confins tunisiens et, avec un zèle auquel nous avons rendu hommage en temps utile, le général Billot, patriotiquement soutenu par M. Méline, fit procéder à la construction rapide du matériel que le général Mercier avait fait adopter mais dont la mise en service avait été suspendue par lanarchie, l'ataxie et la discontinuité du régime : ce fut seulement en 1900 (rappelons ce détail déjà donné par nous) que toute l'artillerie se trouva pourvue du matériel de 75.
Cet exposé découragera-t-il les velléités d'une injustice et d'une ingratitude qui seraient scandaleuses? Le général Mercier est un de ces Lorrains qui ne se soucient pas de paroles, mais d'actes. Ses actes subsistent, et leurs conséquences foudroient l'invasion allemande. Une décision prise par lui il y a vingt ans sauve, de nos jours, la Patrie. Cela lui suffit. Je me demande seulement si le témoignage des faits, si éloquent soit-il, peut suffire aux besoins de la gratitude française.
PIE Xi
21 août 1914.
Le cri d'admiration, de douleur et de reconnaissance élevé ci-dessus par notre directeur Henri Vaugeois me dispenserait de rien dire aujourd'hui du grand deuil qui vient de frapper le monde si nous n'avions l'humiliation de voir en tête d'un important journal français, dans l'article consacré à cette mémoire, couler de tels flots d'inexactitudes et de rêveries que le patriotisme aussi bien que l'honneur oblige a rectifier sans retard.
On pourrait s'en tenir à déchirer la première page du Temps pour ne retenir que les paroles véridiques enregistrées dans la troisième, comme elles échappèrent à la douleur du peuple romain : « Quel malheur! Quelle pertel II était si bon^ si généreux^ si juste! » On pourrait aussi se borner au mot si direct et si vrai, par lequel le correspondant romain du Temps résume l'espèce de popularité tendre et parfaite dont jouissait cette grande âme pontificale, à Rome et partout : « // était aimé pour lui-même. »
Comment M. André Tardieu ou son intérimaire peut-il oser écrire : « Sans éclat personnel et sans mentes brillants. » Des rancunes de mauvais clercs ou de diplomates manques valaient-elles une pareille offense à la vérité lumineuse?
Eh! quoi? « Pie X n'a considéré que V idéal »,
1. Lignes parues en note d'un article de Henri Vaugeois, directeur de V Action française.
c c«t-à-clirc (si je sais lire rallemand), il a perdu de vue les réalités? Ceux qui ont lu Tliistoire de son pontificat ne peuvent ignorer qu'il fut un administrateur merveilleux. Il a refusé de connaître « la politique »? Mais le correspondant romain du Temps montre au contraire avec quel sens incomparable des réalités politiques cet esprit sublime allia le maintien des revendications romaines et les relations avec l'Italie de l'unité. Il a été trompé par son entourage? Cet entourage empêchait la vérité d'arriver à lui? Un « rigoureux contrôle s'exerçait au seuil pontifical »? La vérité, audacieusement travestie dans chacune de ces assertions, est, au contraire, que nul seuil n'était plus accessible, nul entourage mieux contrôlé ni surtout mieux défendu de ces informations inexactes qui assiègent les cours sans que d'ailleurs elles respectent les chaumières. Tout ce qui travaillait au-dessous de Pie X savait que rien n'était fait ni ne pouvait l'être sans avoir été examiné dans la conscience sévère et dans la limpide intelligence du Maître.
« Oui, oui », disait-on couramment dans les bureaux, « mais il y a là-haut V Homme blanc... »
Blanc comme la lumière, blanc comme on aime à se représenter la pure pensée, le Vieillard auguste, le doux et saint Docteur qui vient de rendre l'âme, laisse une mémoire si belle, il a tracé un tel sillon dans les mouvements de son siècle, qu il n v .1 1 icn à craindre des médiocres nuages d'encre amassés par une plume inconsidérée. On excusera cette remontrance inutile. Mais le plus grand journal de la République avait mieux à faire aujourd'hui (jue