LA MANOEUVRE DE THERSITE
Les murmures les plus dangereux pour les États ou pour les armées ne sont pas ceux qui naissent de la fausse nouvelle, de la révolte ouverte ou de l'antipatriotisme avéré. Le vrai perfide, le traître pur avance par d'autres chemins. Il use de vérités partielles, incomplètes, souvent plus fausses et plus nuisibles qu'une entière fausseté. Les mauvaises actions de M. Clemenceau pendant tout le mois d'août se sont toujours inspirées de cette méthode.
Pour troubler l'armée qui fait le siège de Troie, pour séparer les soldats des chefs, Thersite se garde bien de formuler les sentiments d'envie et de jalousie très amères qui agitent son cœur, ni d'articuler aucune opinion trop passionnés sur la tactique suivie ou la manœuvre faite. Non pas! Ce que le fourbe impute au chef suprême, c'est une injustice et une faute politique réelles. Le roi des rois a eu tort de mécontenter un de ses généraux : le plus brave, le plus utile, le plus aimé de ses combattants. Mais si le chef a eu tort , gravement tort de se tromper, il est un tort plus grave encore, c'est celui qu'on se donne quand on ajoute à la faute commise l'aigre propos qui la publie et qui la commente : l'erreur n° i affaiblissait l'armée, mais restait réparable, au lieu que la seconde faute, le crime de Thersite, en semant la panique, peut rendre le premier malheur irrémédiable. C'est pourquoi le poète nous le montre justement rossé par Ulysse : « Thersite plia sous les coups et se mit à pleurer. Il s'éleva sur son dos une tumeur livide causée par le sceptre d'or » qui mit tout le monde en gaieté. La bosse de Thersite répara les petits dommages auxquels sa mauvaise
ir.«) LA l'HANCE SE SAUVE ELLE-MEME.
langue avait exposé ses compagnons d'armes. Est-il besoin de rappeler que dans cette admirable moralité, Homère présente Thersite comme le plus lâche de tous les Grecs. Le murmure est, en effet, le triomphe du mauvais soldat. Celui qui fait mal sa besogne ou qui ne la fait pas, celui qui ne sait que saboter ou flâner est aussi le premier à faire la critique de quiconque se môle au fort de l'action : ses chefs sont des idiots, des traîtres, des capons, pis encore. Regardez-le en face, et vous verrez si la capacité de son esprit peut aller au delà de ces négations sans portée utile, non sans effets pernicieux. Un moyen de le faire taire est de lui demander ses états de service. Ceux de M. Clemenceau sont bien connus : la révision du décret de Messidor, la raréfaction de notre corps' d'officiers, la scandaleuse diminution des périodes d'instruction pour les réserves, les funestes mesures qui décidèrent les démissions des généraux Hagron et Michal.... Ce dossier écrasant commandait le silence à M. Clemenceau. Nous lui souhaitons bon voyage. Nous nous réjouissons de ce bon débarras pour le camp retranché de Paris*.
1. Le 2G septembre je recevais, el la publiais le lendeinain, une nouvelle justification de notre campagne; c'était une dépêche de Berlin adressée au btockolms Dagblad qui l'avait donnée le 10 septembre, et rendant compte des articles de M. Clemenceau avant la Marne :
« Berlin, le 9 septembre. De notre correspondant particulier.
• Clemenceau a publié dans son journal V Homme libre un article dans lequel il met en doute la valeur militaire des fortifications de Paris. Il considère comme un grand malheur pour le gouvernement que celui-ci ne soit pas resté sous le contrôle de l'opinion publique. II faut surtout que