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LA MANŒUVRE DE THERSITE

5 septembre 1914.

Le décret de clôture des Chambres a paru à VOfficiel. C'est ce qu'il est permis d'appeler, sans aucune exagération, du nanan. Je suis moins satisfait de la perspective d'être privé de mon numéro du Temps de cinq heures. Nos confrères du Temps sont à Bordeaux. Même depuis la mort d'Adrien Hébrard, ce grave et robuste journal républicain faisait un beau répertoire de faits et d'idées, celles-ci généralement fausses (sauf en ces derniers temps), ceux-là en général exacts. Les bons Parisiens s'y feront comme à d'autres petites disgrâces. En revanche, le départ de M. Clemenceau ou l'arrêt de son journal fera pousser un ouf de soulagements

Plus d'un bon citoyen aura pu s'y tromper, mais aucun bon esprit. Si quelque fait pouvait nous consoler de l'opprobre jeté par le sénateur Gervais sur les soldats de mon pays, ce serait l'unanimité avec laquelle le sentiment de l'honneur et aussi la flamme héréditaire de la raison latine se sont prononcés par toute la Provence non seulement contre M. Gervais qui représente le département de la Seine, mais aussi contre le sénateur Clemenceau qui représente le département du Var. Des journaux aussi différents que le Petit Marseillais et le Soleil du Midi, des

1. C'est à !a fin de septembre que le gouvernement de Bordeaux suspendit pour huit jours l'Homme libre, lequel ressuscita en Homme trop mal enchaîné.

écrivains aussi divers que Xa\ier de Magallon el M. L. Faber, ont opposé le môme cri au verbiage d» M. Clemenceau. « Silence! » « Qu'il se taise! »

Magallon donne quelques échantillons d'invectives gratuites, de calomnies en l'air, d'insinuations pernicieuses. Puis, comme M. Faber, après avoir invoqué l'article premier de la Loi sur l'état de siège, loi visant tout écrit de nature à exercer a une influence fâcheuse sur l'esprit de l'armée et des populations », Magallon demande que M. Clemenceau soit mis hors d'état de nuire.

Au point de vue de la justice (celui qui a le plus frappé certains de nos amis), le scandale donné par M. Clemenceau était double. Le sénateur usait de sa haute situation dans l'État, de ses relations, particulièrement avec un ministre, son ami intime et collaborateur de son journal, M. Thomson, pour connaître quantité de détails tenus cachés au pays et qu'il pouvait également voiler, dévoiler, gazer, costumer, commenter, absolument à sa guise et sans que ses .publications arbitraires pussent être contrôlées par les journaux voisins. Mais M. Clemenceau journaliste échappait totalement aux sanctions légales, il n'était ni réprimé, ni prévenu, la censure paraissait inapplicable pour un aussi haut personnage et nulle poursuite ne semblait pouvoir être engagée contre l'insolent écrivain. Que de nobles cœurs ont frémi au spectacle de cette licence plus qu'impunie, privilégiée!

Mais la raison était plus irritée encore que l'esprit de justice quand M. Clemenceau se donnait l'apparence de juger en bon citoyen, en patriote exaspéré.

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