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SOLIDARITÉ DE NATION

On ne saurait insister trop énergiquement sur l'aspect que présente l'Europe socialiste. Pendant que les socialistes belges et français adressent à « l'Internationale » un énergique et saisissant exposé des iniquités allemandes, que font les socialistes allemands? Ce n'est pas moi qui le dirai. Je laisserai parler un collaborateur de V Humanité, M. Edouard Vaillant, le député socialiste de Paris.

Ce vétéran de nos luttes ne se cantonne déjà plus sur le terrain démocratique et humanitaire. Les premiers mots de son article rendent un son patriotisme fleurant je ne sais quel vieux bouquet de Blanqui.

Le Vorwaerts y est abordé franchement.

Dans le même numéro où, le 25 août, il donne la carte des dernières grandes victoires, et il ne nous apprend pas s'il y compte Liège et Gumbinnen en attendant Lemberg, le Vorvmerts expose ingénieu-

sèment la conception allemaiitle de la guerre et de ses résultats, telle que Font fabriquée les mensonges officiels el pangermanistes. La violence et l'hypocrisie impérialistes s'y révèlent sans voiles.

Tout le monde sait que le Vorwaerls c'est ï Humanité allemande. C'est le journal qui donne le mot d'ordre aux millions d'électeurs de la sozial-démocratie, à ses centaines de milliers d'adhérents cotisants, à ses journaux nombreux, à ses brochures et folioles innombrables. Non, ce n'est pas moi qui le dis, c'est M. Vaillant au ]'oï^waerts de Paris : « La conception allemande » dans ses « violences » et son « hypocrisie impérialiste » se fait seule jour dans l'organe officiel du socialisme allemand. L'univers, le genre humain y sont comptés pour rien : l'Allemagne, l'Allemagne y est mise au-dessus de tout.

La sozial-démocratie allemande se montre aussi impérialiste que M. Andier la dépeignait jadis en dépit des protestations de V Humanité. Ce que dit le gouvernement de Guillaume II, ce qu'il veut que l'on croie, la sozial-démocratie le redit et le croit. Elle admet toutes les bourdes que l'empereur ou les bureaux impériaux prient « leurs » socialistes d'admettre. Elle répète pieusement que la guerre conduite dans les plaines de Belgique et les vallons de la Marne est une guerre à la Russie. Si « la tartuferie militaire germanique » (expression de M. Vaillant) formule le regret d'avoir à combattre des peuples civilisés tels que l'Angleterre et la France, la sozial-démocratie accepte argent comptant et transcrit sans difficulté cette fable indigne^

Au fur et à mesure qu'il recopie lui-même en les résumant ces défis à la foi du monde, M. Vaillant ne peut s'empêcher d'exprimer aussi son indignation. Le ton de l'analyse s'échauffe et fait éclater une imprécation finale qui est digne de l'amère ironie des premiers mots. Lisez-la :

L'Allemagne ne se hâte tant de les écraser [les peuples belge, français ou serbe) que pour pouvoir mieux alors les prendre en pitié. Une fois vaincus définitivement et prosternés elle sera généreuse pour eux, comme elle l'a été pour l'Autriche après Sadowa. Elle se contentera de les attacher, avilis et déchus, au char de sa fortune. Ils seront les satellites de l'impérialisme allemand dans l'Europe par lui asservie.

Rien, peut-être, mieux que cette suprême injure, n'est capable de faire entendre au Français qui, par impossible, ne l'aurait pas encore comprise, la nécessité impérieuse de résister, de combattre inlassablement jusqu'au bout, jusqu'à l'écrasement de l'impérialisme militariste allemand.

A cette lutte pour l'existence, l'honneur et la dignité de la patrie, pour la liberté et la paix de l'Europe, doivent être donnés toutes les énergies, toutes les forces de la nation, de ses armées, de ses citoyens.

Je ne crois pas qu'il soit possible de mieux dire. Mais ces justes paroles ne devraient-elles pas s'achever aussi dans une vue générale tout à fait juste? Si M. Vaillant avait sur l'épaule un Lebel ou s'il tenait l'épée, je ne le presserais point d'ajouter à cette action militaire absorbante un effort intellectuel de plus.. Mais s'il parle et écrit, il pense. S'il pense, que lui coûterait de penser jusqu'au bout? Pourquoi ne prendrait-il point garde à la signification profonde du spectacle qu'il donne, ainsi que ses coreligion-

naires politi({ues allemands? Eux nationalistes allemands, lui nationaliste français, tous oublient leur solidarité de classes dans l'urgent intérêt de solidarité de nation !

Je viens d'écrire un mauvais mot. Corelifjionnoire. Être socialiste, ce n'est pas, je suppose, professer une religion, ni adhérer à un dogme surnaturel, ni porter dans son cœur une foi dont les vérifications sont outre-tombe. La confiance dans la suprématie des solidarités de classe, l'acceptation de cette idée que deux prolétaires, l'un français, l'autre allemand ont plus d'intérêts communs qu'un propriétaire français et un prolétaire français, qu'un propriétaire allemand et un prolétaire allemand, l'acceptation de cette idée, la confiance qu'on met en elle doivent être subordonnés à l'hypothèse- que l'idée est vraie. Si elle ne l'est pas, rien de fait! Si l'expérience en démontre la iausseté, il est naturel de lui retirer toute confiance, d'interrompre l'adhésion pour adopter cette autre idée plus raisonnable, plus conforme à la réalité que notre plus haute communauté d'intérêts est exprimée par le lien national.

Éclairés et convaincus par l'expérience, les socialistes n'ont plus qu'î\ souhaiter bonne nuit à leur méprise de la veille. Qu'est-ce qui les en empêcherait? Je me perds à le rechercher. La vérité est impersonnollc. L'honneur des intelligences humaines consiste à la désirer de bonne foi; rerreur snu ( k^ ne l'entache pas, mais l'éprouve : il dépend de nous de l'utiliser pour le mieux. La nation française ser;rl aujourd'hui établie sur un des plus nobles et des plus utiles belvédères de son histoire si tous les

partis, vieux ou neufs s'accordaient sur ce point de fait que les idées nationales, les intérêts nationaux, sont les plus répandus et les plus forts qui soient ; plus forts, plus répandus qu'ils n'ont jamais été*. On peut, on doit s'élever plus haut que ce point de premier accord, mais, de là, on voit du pays, et, comme le terrain est solide, on peut y bâtir.

Ah! Français, ah! socialistes quand voudrez-vous penser aussi bien que vous sentez et que vous agissez?

1. Il est curieux de constater qu après deux ans de guerre, l'écrivain qui signa Lysis à l'Humanité a fait une campagne en ce sens dans le journal de M. Hervé.

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