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LE CORPS DIPLOMATIQUE AU VATICAN

notre absence est plus qu'un scandale el qu'une sottise : c'est une inconvenance et une laideur. Un peuple peut avoir le droit d'ignorer ou de mépriser ses intérêts matériels et moraux les plus importants. Un peuple comme la France n'a pas le droit de se donner en risée, de faire mépriser son nom, et de se laisser prendre pour un hurluberlu sans sagesse. L'heure européenne est trop grave, les moments vécus sont trop durs pour que nous adoptions ce luxe d'imbéciles, qui consiste à dilapider son propre trésor. Il n'y a qu'un trait de plume à donner, un représentant à nommer, un voyage rapide à lui faire faire : ne serait-ce que pour aller respirer les beaux lauriers déjà fauchés en notre honneur par des mains amies, l'ambassadeur au Vatican devrait être en chemin depuis quelque vingt-quatre heures.

M. Poincaré, M. Delcassé, M. Yiviani, leurs collègues auront-ils ce bon mouvement? Plus il sera spontané, vif et prompt, plus il ressemblera à la France, à la France de cette année-ci, de ce mois-ci, et mieux il vaudra !

Tandis que l'Internationale religieuse, l'Église, donne aux peuples un spectacle de dignité et de sagesse qui me semble émouvant et significatif audelà de toute parole, l'Internationale socialiste semble en être encore à chercher sa vraie pensée sur l'épouvantable déception que viennent de lui infliger les socialistes des pays germaniques.

Les socialistes italiens qui ont reçu M. Sudekum publient le procès-verbal de sa visite. On y lit :

« Le parti socialiste allemand, en soutenant la politique d'agression de T Allemagne et de l'Autriche, a perdu le droit de se réclamer des leurs, qui s'attachaient à un socialisme international. »

C'est le plus juste des verdicts sur la plus colossale des tromperies. Mais un peu plus loin les Italiens déclarent qu'ils ajoutent à leur résolution « de ne pas se déshonorer en aidant l'Autriche et l'Allemagne » un certain désir de paix motivé par < les deux années de guerre en Libye ». Ce désir de paix nous rappelle combien, en i911, fut molle, pour ne pas dire nulle, l'opposition des socialistes italiens à cette conquête de la Libye : n'oubliez pas que l'offensive italienne d'octobre 1911 a tout déclanché, et que les guerres d'Orient en sont directement sorties, comme elles ont donné naissance à la guerre actuelle.

Dans ces conditions, quand les socialistes italiens annoncent que la défaite de l'Allemagne sera la libération du prolétariat allemand, par suite la réconciliation de tous les socialistes européens, et quand M. Renaudel fait chorus avec eux, il est permis de réfléchir et de sourire : non, il ne suffit pas d'être socialiste et d'habiter un pays parlementaire pour répudier toute initiative guerrière, il faut aussi être fermé au sentiment de l'intérêt national. Cet état d'esprit était déjà rare en Italie, il y a trois ans, il s'y raréfiera encore. En Italie, en France, partout, il faudra certes songer à régler et à organiser les nationalismes : mais il faudra commencer par en confesser la puissance, l'étendue, la généralité et la primauté de faits.

9 septembre 1914.

Dans un article de la Revue des Deux Mondes, extrait dans le Figaro^ M. Victor Bérard, après avoir très bien caractérisé la prudence classique des mouvements bismarkiens, rend, par cortiparaison, tout à fait saisissants les caractères imposés à la politique allemande par le romantisme allemand que l'empereur Guillaume II personnifie pour l'histoire :

La conquête de l'or pour l'or et pour les commodités et jouissances qu'il procure; la poursuite des affaires financières, industrielles et commerciales, non pour le bien de l'Etat et « la félicité des sujets », mais, d'abord pour l'enrichissement de quelques privilégiés; l'amalgame de la politique et de la spéculation, de la diplomatie et de la finance, de la Cour et de la Banque; l'intimité, l'association de l'Empereur lui-même avec les gens de Bourse et de cartells : tel fut depuis vingt ans le caractère le plus marqué de cette « politique réaliste ». — comme disaient chez nous ses béats admirateurs, — que Guillaume II substitua peu à peu à la Reatpolitik de Bismarck.

Ces deux politiques n'ont rien de commun. L'une voulait mettre en branle ou en œuvre toutes les réalités, pondérables et impondérables, pour construire et maintenir à jamais l'unité de l'Allemagne sous le contrôle de la dynastie et de la bureaucratie prussiennes. L'autre n'a plus eu d'attention que pour une réalité : l'argent. Peser de tout son poids sur l'Europe et le monde pour en exprimer le maximum d'argent le plus vite possible; user de sa victoire et de son prestige pour obtenir ou extorquer les plus fortes conces-

sions et contributions à l'univers terrorisé ; ramasser l'argent sans se soucier de l'odeur, dans le sang des Arméniens et dans les trafics les plus louches; menacer chaque matin du coup de force pour réussir le coup de Bourse; l'historien qui voudra dresser quelque jour le bilan de la politique allemande depuis la chute de Bismarck devra reconstituer dabord, année par année, le bilan de la spéculation prussienne ; il verra que la guerre présente fut une liquidation en veille de faillite, autant qu'un accès de folie guerrière ou mégalomane. L'Allemagne économique était à bout : ses opérations gigantesques avaient toujours été « malsaines », comme disent les financiers; elle avait trop brassé, trop risqué, trop avancé de marchandises et d'argent à ses clients peu solvables, aussi bien en .Allemagne môme que dans le monde entier; elle avait habitué sa clientèle mondiale à des prix et des conditions de vente qui né laissait plus au fabricant et au capitaliste allemands les bénéfices nécessaires ; il fallait, par un coup de force, « liquider » ces positions intenables ; c'est pour donner à l'Allemagne endettée les milliards de la Banque de France et de l'indemnité, autant (jue pour donner satisfaction aux criailleries, menaces et rodomontades des militaristes de terre et de mer, aux pangermanistes, aux théoriciens de la plus grande xMlemagne, que Guillaume II fut acculé à la présente guerre.

Cette belle fresque d'histoire morale est digne de rester au dossier des nations germaniques. Elle servira à montrer comment ces nations toujours semblables à elles-mêmes (que l'hégémonie fût aux Prussiens, aux Saxons, aux Autrichiens, à celles qui bordent le Rhin, à celles de la Forêt Noire), furent toujours précipitées par leur nature, dans le crime le plus naturellement haï de l'homme civilisé, à savoir le crime d^exccs, — cl d'excès sans variété, du

monotone excès prolongé, comme en vertu d'une mathématique vbutorde, toujours et de plus en plus dans la même direction et le même sens.

L'humanité aurait cent fois crevé de ripailles ou séché de faux ascétisme si elle avait admis pour guides de tels maîtres d'erreur sauvage' !

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