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LES SOCIALISTES ET LA MÉTALLURGIE

— Difficile? C'est fait. Impossible? Ça se fera.

Ce vieux mot, si français, de troupier débrouillard, de spldat inventeur et créateur au fort de la lutte, n'a jamais été mieux vérifié que ces jours derniers où le génie de la nation a suppléé de mille manières parfois soudaines, souvent parfaites, à tous les imprévus de la situation. Le plus grand des Allemands, celui qui eut des parties de génie classique, Gœthe

1. Guillaume II tout empereur et roi, ressemble à ses peuples infiniment plus qu'on ne l'aurait pensé du temps où Jules Simon bêlait doucement son éloge : ne vient-il pas de disgracier son ambassadeur à Londres, le prince Lichnov^sky, sous le ridicule prétexte que ce diplomate l'aurait mal instruit des dispositions de l'Angleterre? Il est probable que tout s'est passé à Londres conformément à la raison et au bon sens. Le prince Lichnowsky écrivait à Berlin que les Anglais n'auraient pas envie de bouger tant qu'ils ne seraient pas provoqués. Rien n'était plus vrai. Cela devenu faux lorsque le gouvernement de Guillaume II est sorti de toutes les données du possible en envahissant la Belgique, en menaçant Anvers, en adressant un véritable défi aux Anglais. Le prince Lichnowsky raisonnait comme on raisonne, moyennant un « toutes choses supposées égales d'ailleurs » : la formidable nouveauté jetée de force dans le jeu impérial a troublé forcément tous les pronostics et tous les calculs. Mais ce n'est pas son ambassadeur, c'est lui-même que l'empereur devrait se résoudre à disgracier. {UAction française du 8 septembre, 1914.)

disait que les chefs-d'œuvre sont des ouvrages de circonstance. Il insinuait même que toute belle pièce a toujours quelque chose d'improvisé. Il y a du vrai,

Cependant l'improvisation a une limite. Nous ne l'écririons pas si d'anciens révolutionnaires ne l'avaient écrit avant nous. Ce n'est pas nous, c'est M. Pierre Renaudel qui demande dans V Humanité qu'on fabrique des mitrailleuses, des automobiles. (( Que le gouvernement donne des ordres. Qu'il ne « perde pas de temps. Il nen a pas le droit. Il doit « agir » (et M. Renaudel souligne), le gouvernement « doit agir comme si la guerre devait durer ». M. Renaudel ajoute : « Qu'il ne redoi/ir i>"x /es longs desseins ». 11 y a quelque mélancolie à se rappeler que, la saison dernière, nous aurions passé pour les complices de MM. Schneider, si nous avions osé ainsi solliciter des commandes en faveur de la métallurgie. Ce n'aurait pourtant pas été prématuré. Nous ne formions même pas de trop « longs desseins » dans cet appendice de Kielct Tanger qui date de 1910, où nous nous plaignions de voir retarder sur l'aviation et l'automobilisme étrangers le pays natal de Tautomobilisme et de l'aviation. Nous nous plaignions à temps. Nous étions des réactionnaires. Nous ne méritions pas qu'on nous entendît.

M. Renaudel demande aussi des avions, des pièces d'artillerie lourde. Il crie au gouvernement: « N'hésitez pas. Vous aurez l'occasion de les utiliser. Ne négligez rien pour le salut de la patrie ! » Je n'ai pas le moindre sujet de penser que l'on néglige rien, mais je suis content d'enregistrer ces vœux.

Il n'est pas moins agréable de lire au journal de

M. Hervé, comparant les 68 millions d'Allemands aux 39 millions de Français.

Ah ! nous n'avons pas voulu faire d'enfants depuis 70, date où la France et l'Allemagne avaient la même population? Nous avons laissé depuis, parce que nous aimons nos aises et que les enfants coûtent cher à élever, l'Allemagne nous distancer de 28 millions d'habitants. Nous payons cela aujourd'hui!

Nous sommes obligés de compenser par nos alliances, par le nombre et par la violence de nos efforts, la différence entre notre population et celle de l'Allemagne; mais M. Hervé me semble l'exagérer : quelqu'un a déjà fait observer que le nombre des combattants représente l'état des deux populations au moment où leurs soldats naissaient, c'est-àdire il y a au moins vingt années, époque où l'écart était beaucoup moins sensible. Mais il importe peu! Ce qui est bon, c'est de voir la Guerre sociale, longtemps fameuse pour ses campagnes en faveur de la dépopulation, censurer ses épargnes de chair à canon avec une gravité toute catonienne.

Nous félicitons les révolutionnaires de tous les nombreux amendements apportés aux doctrines qu'ils professaient hier. Mais en souscrivant à d'aussi bonnes paroles, c'est le cas d'ajouter, comme fait « un socio » dans le même journal pour ses confrères d'Outre-Rhin : « Hélas! la réflexion leur est venue bien tard ». On peut improviser des canons, des avions, des mitrailleuses, des automobiles : le docteur Faust n'a pas trouvé le moyen d'improviser des homuncules en état de porter les armes. Les recrues de vingt ans mettent vingt années à pousser !

10 septembre 1914.

Un groupe de députés de toutes couleurs vient de se constituer pour organiser des conférences à travers le pays. Comme on vient de fermer la Chambre, ces messieurs vont mettre en roulotte la tribune et le verre d'eau. Fouette, cocher I Chauffe, chauffeur! Le bruit malsain que l'on croyait apaisé depuis le décret de clôture reprendra de plus belle à travers les départements non envahis. N'était-il pas possible de nous épargner ce tumulte? La paix au dehors nous manque : messieurs les députés ne pourraientils pas nous la laisser au dedans?

J'entends bien que le gouvernement de Bordeaux a voulu se délivrer des bruits de couloirs qui commençaient à courir la Gironde et qui lui donnaient un sérieux mal à la tête. L'heure était grave pour faire de tous ces députés ou sénateurs des « commissaires aux armées ». On en fait des espèces de commissaires à la nation. A Bordeaux commo aux Armées, le danger de ces parlementaires était ({u ils se sentissent vaguement qualifiés, sinon pour agir, au moins pour peser sur les décisions des camarades ministres : dans les provinces, ils se contenteront de parler. Or, depuis quarante-trois ans il a coulé un tel flot de paroles sur la France qu'on peut l'estimer tout à fait blasée sur la signification des mots répandus. S'ils ne font pas de bien, ils ne feront pas

de mal, a pensé le Gouvernement, qui estime plus urgent que tout de se débarrasser, de manière ou d'autre, des fâcheux importuns qui sont devenus obsédants.

Oui. Mais, choisie ou subie, la manière, ici, est médiocre pour ne pas dire mauvaise ! On prend un des moyens les plus sûrs de rompre cette union des cœurs et des esprits qui était le seul bienfait de l'atroce guerre. Les hommes divisés peuvent agir ensemble, chacun pour ses raisons, chacun pour ses idées, en vue d'un objectif matériel commun, quand celui-ci est bien défini. La guerre a cela d'excellent qu'elle ne demande que l'unanimité d'action. Nous l'avons déjà éprouvé dans nos guerres civiles. Quand il s'agissait de marcher contre l'insulteur de Jeanne d'Arc ou contre le Juif déserteur ou contre le diffamateur du Clergé, nous pouvions faire appel à toutes les nuances de tous les partis patriotes : l'unité de direction étant respectée entre les mains des Gamelots du Roi, les bonapartistes, les plébiscitaires, les républicains nationalistes, les catholiques libéraux eux-mêmes se rencontraient sur le même champ de bataille et ils fraternisaient contre les mêmes adversaires antipatriotes, antimilitaristes et anticatholiques. Mais nous n'avons jamais offert aux membres de cette coalition de faire des réunions publiques communes, parce que dès qu'on parle, ou même dès que l'on crie, il faut manifester ses raisons, ses idées, ses sources d'inspiration, ses principes directeurs : l'extrême diversité des mobiles et des moteurs eût suffi à troubler sinon à détruire entre les alliés, une union alors précieuse.

On reforme aujourd'hui une union semblable et de beaucoup plus serrée et plus forte puisqu'elle peut conduire à se sacrifier ensemble pour la défense du sol français. Cette union est réalisée sous la conduite du gouvernement, — républicain, sans doute pour notre malheur, — mais existant, mais recevant des nécessités de fait la mission de mener la guerre. Pas de murmures contre ce principe d'obéissance, chacun le sent vital! Pas d'opposition à cet accord tutélaire! De l'extrême gauche à la droite extrême, tous les hommes de cœur et de sens comprennent que tout autre parti serait absurde ou infâme, à moins que d'être absurde et infâme tout à la fois. Les sombres nigauds qui m'écrivent que nous faisons trop de confiance à la République sont des gens qui ne savent ni lire, ni penser. Seuls, les antipatriotes d'hier, réduits, il est vrai, à une infime minorité, minorité d'ailleurs honteuse, peuvent obscurément désirer que cette trêve du salut public soit rompue et que des discussions bruyantes, des conflits tapageurs, des querelles sans méthode, ni direction encombrent de nouveau l'oreille et l'esprit des Français. Les Français envahis se battront coude à coude, quelles que soient leurs diversités de pensées, contre les armées de l'envahisseur : ils risqueront de se combattre les uns les autres si vous les rassemblez dans une salle pour entendre les raisons des doctrines ou le programme des hommes sur lesquels, depuis cinquante et cent ans, ils sont divisés!

Mais, dit la dépêche de Bordeaux, les orateurs exposeront : 1° les origines de la guerre; 2° la justice de notre cause; 3" la situation militaire et diploma-

tique ; 4° les raisons qu'il y a d'avoir plus que jamais confiance dans le succès final.

Hélas ! ne croit-on pas qu'ils voudront vite substituer à ce texte diplomatique et guerrier, si mal connu d'eux tous, le texte beaucoup plus familier des raisons de les réélire ou (plus noblement!) de faire confiance aux vertus, au programme de leur parti?

Le terrain défini par la note de Bordeaux serait celui de l'union. Eh! combien de parlementaires seraient hommes à s'y tenir? Le pied leur manquerait dès les premiers mots. Il leur faudrait de toute nécessité revenir au seul terrain dont ils aient la pratique et leur évocation des points de vue particuliers aurait facilement les apparences d'une provocation ou d'un défi. Vous dites votre opinion? Quel motif de taire la mienne? L'affirmation d'une nuance en appellera la négation, la négation d'une autre fera affirmer celle-ci, conformément au droit égal indivisible de chacun : et nous serons bien avancés !

Je ne dis pas que cela aura toujours lieu, ni souvent. Le poids de l'angoisse commune opérera, même dans les idées et les discours. Mais, à mon avis, devant les Armées et devant l'Europe, un seul fait de dissension un peu aigre fera oublier le miracle de tous les accords précédemment constatés ; en présence de l'ennemi, une seule scène de discorde civile comportera plus de dommages et de honte qu'on n'aura trouvé d'avantage ou d'honneur dans mille cas d'embrassade sincère et de communion spontanée. A la place du gouvernement, nous n'aurions pas couru ce risque inutile. Est-il besoin de dire combien j'aimerais me tromper?

11 septembre 1914.

Notre admirable armée continue à faire desj prodiges de ténacité, d'endurance et de ferme vi-^ gueur. Les dernières nouvelles qui nous viennent de ^ tout le front chantent la gloire de la race, la belle î noblesse du sang et la hauteur d'intelligence de ceux j qui commandent : l'esprit public du pays, de tout le \ pays, fait à ces bons combattants le plus digne écho, i Sur ce sujet, M. Edouard Vaillant a raison d'écrire ; dans Y Humanité que < la nation est unie » et il ai raison de comparer aux résultats militaires et poli- \ tiques obtenus par notre armée les misérables sou- \ venirs d'il y a quarante-quatre ans. \

L'Empire — en bon français : la démocratie cou- ^ ronnée et plébiscitée — n'avait même pas su faire ^ comprendre à l'opinion dont il était la créature la ; nécessité d'arrêter le développement de la Prusse. \ Et ce développement, il en était aussi l'auteur ou le \ complice, comme l'opinion du pays en était aussi le \ complice ou l'auteur. Il avait tout fait pour seconder | Bismarck; pour l'enrayer, rien. Rien pour la propa- \ gande à l'intérieur, rien non plus pour la diplomatie, | rien pour l'organisation militaire. Ne diminuons pas \ ses responsabilités. Elles sont plus graves encore ! que celles de la troisième République. Celle-ci passa j quinze ans entiers à persécuter notre armée. Cette ^ persécution n'a jamais tout à fait cessé; elle a reparu 1 dans toute sa gloire aux séances du Sénat et de la \

Chambre des 15 et 14juillet dernier à l'interpellation Humbert ; mais les circonstances européennes et les campagnes de Y Action française ont été assez fortes, ces dernières années, pour limiter le mal et conserver le degré d'autonomie strictement nécessaire au nouvel État-Major, l'ancien État-Major auquel on doit le canon de 75 ayant été balayé vers 1900.

Ainsi, l'opposition antirépublicaine a été bienfaisante pour l'armée française ; mais l'opposition des républicains sous l'Empire ne l'avait pas été : cette opposition souhaitait impudemment U7ie armée qui nen fut pas wie, elle désarmait un pouvoir qui avait la faiblesse de se laisser faire. Devant l'ennemi de 1914, nous avons fait la réconciliation nationale; devant l'ennemi de 1870, l'opposition républicaine se réjouit des défaites de l'empereur; après Sedan, elle n'hésita pas à opérer, pour le renverser, une révolution, devant l'ennemi. Et cette opposition républicaine qui avait demandé, en 1869, l'abolition des armées permanentes, s'intitula gouvernement de la défense nationale et fit parade d'un patriotisme effrontément et verbeusement militaire.

M. Vaillant accuse une moitié de ce gouvernement, celle qui campait à Paris, d'avoir capitulé et trahi, en quoi il ne se trompe guère, mais il loue « la belle organisation défensive créée par Gambetta » , en quoi il se montre un peu en retard sur les vérités reconnues ; il établit qu'il n'a pas eu loisir de voir encore le livre irréfutable et irréfuté de notre ami Dutrait-Crozon : Gambetta et la défense nationale. Si, comme je me plais à le croire, M. Vaillant a du goût pour la vérité, qu'il lise et médite ces pages!

Elles sont décisives non pour l'esprit de parti, mais pour l'esprit critique, l'esprit qui veut voir et se ' rendre compte. l

Nous n'y mettons pour notre part aucune pré- \ vention hostile. Si la vérité de l'histoire et du patrio- ] tisme était pour Gambetta, nous mettrions Gambetta \ à la place où nous saluons les Carnot, les ^Cambon | et tous ces membres de la Convention qui réussirent j le sauvetage de la Patrie. Nous n'avons jamais 1 ménagé notre hommage aux souvenirs de leur dicta- ^ ture de salut public. Cela nous permet de le refu- j ser, comme de tout temps nous le fîmes, à la dicta- j ture de l'incapacité. Cela nous autorise à demander ] le sacrifice d'une fable par amour de la vérité et j aussi par respect pour le peuple de France. '

Quelques révolutionnaires purement oratoires et ) mystiques peuvent estimer que, fable ou vérité, c'est ] toujours bien assez bon pour le peuple. Nous croyons i que le peuple n'a pas des besoins moins exigeants 4 que l'élite. Il lui faut de la vérité comme du pain. \ Le mensonge historico-politique vous empoisonne i un peuple tout aussi proprement que le cyanure de *\ potassium.

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