‹ Les conditions de la victoire (volume 2)Chapitre 64 sur 207 · MILITAIRE · texte numérisé non relu

MILITAIRE

On critique beaucoup la décision par laquelle i

le gouvernement a fait mettre à la «lisposition des !

Chambres deux belles salles de théâtre de Bordeaux, :

TApoUo et l'Alhambra. Les Parisiens s'étonnent que \

les pouvoirs publics affichent ainsi le désir de prendre i

leurs quartiers d'automne et d'hiver aux bords de \

la Gironde. Il nous sera permis d'en juger autrement. Selon nous, ni M. Poincaré ni M. Viviani n'ont tort de dire à l'Allemagne qu'ils ne sont pas pressés, que l'invasion durera ce qu'elle durera et qu'ils attendront loin du feu tout le temps nécessaire ! Cette sagesse à très long terme ne va pas sans produire une impression de solidité.

En revanche, et pour les mêmes raisons, il faut se garder comme de la peste de donner aucune suite à la fâcheuse et sotte idée de lancer des députésconférenciers à travers le pays. J'ai dit hier que ce serait une faute contre le principe et les conditions de cette paix civique, de cette trêve du salut public qui est aujourd'hui le premier des biens. Des écrivains républicains ont bien voulu approuver ma critique, en se tenant au point de vue purement intérieur auquel je m'étais placé tout d'abord. Mais il y a aussi le point de vue extérieur, militaire : que vaudront les conférences des députés et de leurs amis ou clients pour le bien des armées?

Depuis six semaines, les écrits sont soumis à une censure énergique dont la vigueur, hésitante au début, a fini par s'appliquer en fait à tous. Y aura-til, n'y aura-t-il pas de censure pour la parole? S'il n'y en a pas, on verra pleuvoir tous les maux dont on voulait sauver le pays. La critique des opérations militaires se fera à la tribune qui suppléera la presse : elles seront discutées de vive voix au lieu de l'être sur le papier, c'est-à-dire que les approbations ou les blâmes donnés à tort et à travers seront animés d'une flamme, d'un nerf, d'un accent et d'une passion que la froide écriture comporte peu. Ces critiques

sans autorité comporteront pourtant, quoi qu'on fasse, une sorte d'estampille gouvernementale, car nos bons hommes parleront, disait la note d'hier, « avec l'approbation du gouvernement. » Il s'y ajoutera encore l'espèce d'autorité propre au personnage officiel qui pérorera : sénateur, député ou ancien ministre. Il n'y a aucune raison de juger que M. Gervais et M. Clemenceau s'abstiendront de paraître dans ces tournées oratoires. Je vous laisse à penser comment seront traitées les combattants par ces représentants du pouvoir civil non combattants; la diffamation de l'armée abonde naturellemeul sur la bouche de politiciens, et ceux qui se trouveront au milieu de leurs électeurs y seront naturellement provoqués par l'atmosphère du lieu et par le désir d'éblouir.... Cette atmosphère et ce désir ont déjà corrompu de bien braves gens. Elle achèvera de pourrir les autres. Est-ce préparer au pays de saines mœurs de temps de guerre? N'est-ce pas lui procurer méthodiquement une de ces attaques de nerfs dont les silences de l'état de siège avaient précisément la vertu de le préserver?

Ce n'est pas tout. A la critique surexcitante ou déprimante, ces palabres vont ajouter l'indiscrétion. L'indiscrétion du député est proverbiale. Il est difficile de tout cacher à un cabinet de ministre, cabinet où tout bon député, tout bon sénateur entretient des complicités. L'espion allemand, qui est privé de quelques-uns de ses avantages depuis qu'il ne trouve plus rien dans les journaux, ira écouter les conférenciers et il y fera son butin. Qu'aura servi de lier les plumes si le bavardage de bouche est démuselé?

La fameuse divulgation de la marche de Mac Mahon en 1870 par les journaux bonapartistes et libéraux ne s'est pas reproduite, grâce à la censure de 1914 : la tribune parlementaire éparpillée et décentralisée va-t-elle avoir licence de renouveler ce malheur?

On peut répondre que les orateurs seront surveillés et qu'un ou plusieurs agents préfectoraux perdront deux ou trois heures par jour à guetter ces lapsus de langue. D'abord, un mot lâché ne se rattrape guère, et il suffira de ce mot pour dévoiler d'utiles secrets. Ensuite, quelle autorité pourront bien avoir les censeurs préposés au contrôle des parlementaires? Lesquels d'entre eux auront le courage de couper publiquement la parole à des hommes avec qui ils ont lié partie, dont ils sont les protecteurs, les protégés, les clients, les créatures et les créateurs tout ensemble? Les rapports de notre administration et du pouvoir législatif ne sont pas assez libres pour que le public impartial soit rassuré en cette occasion : la sécurité du pays, le sort des armes, l'honneur du drapeau apparaissent livrés à de dangereux touche-à-tout, eux-mêmes soumis à une autorité sans vigueur. Il y aurait sans doute un moyen de salut : le contrôle par des officiers. Mais ce serait beaucoup les occuper, beaucoup les exposer aussi, en les envoyant en personne à la bataille des harangues, et l'on risque de les y compromettre assez vainement.

Resterait un dernier remède, mais pire que le mal : le contrôle de la parole malsaine par la parole saine, l'épreuve des propos de députés et de sénateurs par les propos de bons citoyens, la réplique, la discus-

sion vivace et, dès lors, à peu près fatalement, le\ conflil si, à la première indiscrétion hasardée à la ^ première insolence antimilitaire tentée, les patriotes j le prennent de haut avec les politiciens et que les \ politiciens et leur bande se rebiffent contre les ré-i primandes des patriotes.... . \

Bref, ces conférenciers parlementaires apportent \ au pays des semences de guerre civile et, pour sté- \ riliser ces semences, un seul remède apparaîtrait \ doué de quelque efficacité : la guerre civile elle-même. 1 Ah ! il faut féliciter le gouvernement de Bordeaux de ^ son idée d'avant-hier. C'est une belle idée, c'est une \ jolie invention. L'agréable cadeau qu'il a fait à la i France ! \

LA VICTOIRE DE LA MARxNE

12 septembre 1914.

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