‹ Les conditions de la victoire (volume 2)Chapitre 75 sur 207 · POURSUITE MILITAIRE, POURSUITE POUTIQUE · texte numérisé non relu

POURSUITE MILITAIRE, POURSUITE POUTIQUE

Son application, en 1914, n'aboutirait qu'à frapper de stérilité toutes les cruelles souffrances et tous les sublimes efforts de nos braves combattants, à nous ramener, avant une semaine d^années, sur les mêmes champs de bataille.

Merci bien, monsieur Malato.

Certes, il faut détrôner les Hohenzollem. Mais n'oublions pas de partager leurs domaines ainsi que le reste des territoires allemands et ne faisons pas la bêtise de rapprocher les pièces que la diplomatie, 1 histoire, la ciTilisation, la tradition, la religion ont heureusement séparées! Si le dualisme Vienne-Berlin n'existait pas, rien ne serait plus urgent que de Finventer. On peut dire et écrire avec de Fencre sur du papier : finis Austriae^ fin de FAutriche! Il faudra bien trouver quelque chose de semblable à FAutriche et qui; sous un nom ou un autre, en tienne la place et l'indispensable fonction!

16 septembre 1914.

Qu'elle soit aux mains des conservateurs ou des libéraux, même des radicaux, la politique extérieure de l'Angleterre se règle sur des traditions et sur des calculs positifs. Cela est fort heureux pour nous en ce moment. Que deviendrait notre victoire si elle était livrée aux fantaisies qui commencent à pe faire jour dans notre esprit public? Les oisifs qui donnaient, la semaine dernière, des conseils de stralc^ic aux armées en campagne, s'occupent maintenant de redistribuer la carte d'Europe, et moyennant deux ou trois idées simples, prises pour mesure de tout et combinées entre elles plus ou moins arbitrairement, ces messieurs arrivent à des résultats fabuleux.

L'idée de justice veut que chacun reprenne son bien. Alors, comme l'Alsace-Lorraine revient à la France, le Slesvig-Holstein fait retour au Danemark, la Posnanie à la Pologne ressuscitée, et le Hanovre est reconstitué par les plus érudits. Mais, arrivé à ce point, un autre aspect de la justice est invoqué : plus d'annexion! Ceux qui ont reçu leur part s'entendent interdire de prendre aucun avantage territorial, dût l'ennemi recommencer ses incursions l'année prochaine. Le principe des langues a joué contre nous quand il s'est agi de nous arracher Strasbourg et Colmar : il sera certainement invoqué aussi pour nous empêcher de compléter nos défenses sur la ligne du Rhin, fût-ce du côté de ces

vieilles villes, comme Mayence ou même Cologne, si curieusement imprégnées de la civilisation de la France !

Ce n'est pas tout. Le développement de ce thème de justice internationale qui nous refuse l'annexion de toute terre allemande, peut aboutir à l'innocente et monstrueuse conclusion de cet écrivain révolutionnaire que j'ai signalée hier encore : tout ce qui parle allemand ne doit former qu'un seul Etat, Vienne et Berlin doivent donc être enveloppés de la même frontière, si bien que la défaite et l'écrasement des armées de Guillaume peut donner lieu à la constitution d'une plus grande Allemagne! On la diminuerait de cinq ou six millions d'allogènes, mais on l'augmenterait de douze, peut-être même de quinze millions de nouveaux éléments purement germains! Le rêve pangermaniste serait comblé : avec nos trenteneuf millions d'habitants en 1914, nous avons à combattre contre soixante-sept millions d'Allemands unifiés, nous en léguerions à nos petits-neveux quatrevingts à cent millions! Ce serait une belle façon de gaspiller autour d'un tapis vert tous les fruits du champ de bataille.

Ces folies sont jetées dans le public sans réflexion, peut-être avec malice, mais peut-être aussi de la meilleure foi du monde, par collaboration inconsciente à des projets qui n'ont pas la grandeur française pour objectif. Motif nouveau pour désirer que l'opinion soit avertie que les problèmes qui lui échappent en raison lui échappent aussi en droit constitutionnel et en fait diplomatique! Dans nos années de décadence et de stagnation nationale, nous

avons souvent déploré que ce pays si noble, si intelligent, si puissant ne fût pas dirigé ou qu'il le fût si mal! Une direction rationnelle sera plus nécessaire encore maintenant que vont commencer de meilleurs jours. Le double capital de la gloire et de la victoire ne peut être gloutonnement consommé et dilapidé comme un bien de hasard dans les mains percées d'un joueur ou d'un parvenu. 11 nous faut la politique de notre race, celle que lui ont méritée son bonheur, son courage, ses destinées.

Notre ami Louis Dimiera conté* comment la sauvagerie allemande s'est de nouveau exercée sur l'exposition de Leipsik. Dans le même genre, notre confrère Henry Gauthier-Villars nous signale un joli trait de basse infamie :

Guillaume II écrit en Amérique qu'il n'a pas brûlé grand'chose, en somme < quelques villages », et puis Louvain. Et encore, un journal boche nous informait avant-hier que l'église Saint-Pierre serait très présentable après réfection.

Au vrai, l'incendie systématique fait si bien partie du plan allemand que, lorsqu'une ville échappe, par hasard, au sort commun, les historiographes du Kaiser ne manquent pas de relater cette anomalie.

L'agence Wol/f^ mentionnant l'entrée de la brigade Sûkow, musique en tête dans la ville, non défendue, de

L Action fra7içaise du 15 septembre 1911 Un incendie allumé par la malveillance venait de dévorei à l'Exposition de Leipsick d'inestimables trésors d'art ancien réunis dans les pavillons français, russe et anglais.

Reims, ajoutait: « Reims ivurde nichl zerstœrl. Reims ne fut pas détruit ».

On voit que le scribe n'en revenait pas.

Cependant les savants et les lettrés du monde entier, en particulier ceux de l'Angleterre, trouvent de telles moeurs à peine dignes des F'uégiens, et la censure universelle cause à la science allemande un vif mouvement de dépit. De sorte que l'ambassadeur d'Allemagne à Rome a cru devoir communiquer à l'agence Stefani la dépêche suivante :

Une trentaine des plus hautes illustrations scientifiques allemandes publient une déclaration par laquelle ils renoncent à toutes les distinctions reçue des Universités anglaises.

Ces Universités ont sans doute été averties par la même occasion qu'à la prochaine invasion germanique Oxford et Cambridge seraient traitées comme Louvain, réduites à la notion et au respect de la culture allemande. Ainsi le veut la conception allemande de la guerre; les peuples antagonistes n'y doivent pas heurter seulement les muscles de leur corps. On y règle aussi par le fer et par le feu les affaires d'honneur intellecluel, les rivalités scientifiques....

Quelle barbarie!

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