POURSUITE MILITAIRE, POURSUITE POLITIQUE
15 septembre 1914.
« La poursuite », annonce le général Joffre, « sera continuée avec toute notre énergie », et les bonnes nouvelles, les meilleures nouvelles qui sont arrivées hier soir montrent que le contact est gardé partout, qu'on a rejoint, qu'on serre les arrière-gardes et même les gros, et que, du fait de cette poursuite menée par nos cavaliers, nos artilleurs, nos aviateurs et nos fantassins, il y a déjà tout un côté de la France, notre flanc lorrain, qui est « totalement évacué par Vennemi »! On ne s'en tiendra point, je l'espère, à ce nettoyage du sol français. La poursuite militaire se continuera en terre allemande. Mais peut-on s'en tenir à la poursuite militaire? Une poursuite politique s'imposera si l'on ne veut pas avoir à recommencer, dans des conditions moins heureuses, la même atroce guerre dans cinq ou six ans.
Il ne suffit pas, en effet, d'avoir déjoué l'agression allemande et fait avorter aussi complètement que possible ce qu'un écrivain militaire suisse, le colonel Secrétan, appelle, avec un rare bonheur d'expression, un < plan hardi et lorésomptueux basé sur la méconnaissance complète de la valeur de V adversaire ». Il faut aussi interdire aux armées germaines toute possibilité de reprendre sur des données moins folles, sur des calculs moins inexacts, leur visée d'invasion et d'asservissement de 1914. Il faut donc réussir à
iSG LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MÊME.
briser clans sa force militaire et dans sa force politique le faisceau redoutable des nations allemandes que seule la folie de notre démocratie impériale a pu laisser s'unifier au siècle dernier. Je ne suis pas républicain, mais je souhaite de tout mon cœur à la République française de savoir aborder et résoudre ce problème aussi rude que délicat!
Le premier soin de ses diplomates sera sans doute de s'affranchir de l'esprit divagateur de la démocratie : tout ce qu'inspirerait cet esprit se retournerait contre la patrie. Je n'en veux qu'un exemple, mais d'hier. Dans cette Bataille syndicaliste qui naguère ouvrait des vues si fermes et si justes sur la nécessité d'établir en Allemagne non pas certes une République, mais des Républiques, — dans ce même journal de la Confédération Générale du Travail, — M. Charles Malato, en pronostiquant la fin de l'Autriche, soutient que l'Allemagne, elle, pourrait « s'en tirer » : à la condition de détrôner les Hohenzollern, les Allemands verraient « sans doute se réunir à eux leurs frères allemands de Vienne, devenue la seconde ville de la nouvelle Germanie » ! Et cette Germanie nouvelle allégée de l'Alsace et de la Pologne, de Trieste et du Trentin, mais grossie de quelques dix nouveaux millions d'habitants, apparaît à notre bon confrère de la Bataille une nation européenne de toute confiance et de tout repos!... Celte énorme agglomération lui semble toute nalufelle, peut-ôtre souhaitable! Il y a, paraît-il, t de grandes lois d'évolution » qui militeraient en ce sens! Ces grandes lois s'appelaient en 1860, le principe des nationalités. On sait où il nous a menés.