LA RÉVOLUTION EN ALLEMAGNE
restât au milieu des pires revers, tel que nous le décrivait M. Andler fin 1912 : c'est-à-dire intégral, impérial et royal.
Non que les Allemands doivent être jugés incapables de faire la forte sottise d'une révolution. Leur esprit négatif, leur critique têtue, leur protestantisme rageur les y exposent, au contraire, plus que toute autre race; sans remonter à leurs querelles du xvi^ siècle, il faut se rappeler la crise de 1848 et des années qui suivirent jusqu'à la guerre des Duchés. C'était l'époque où celui qui devait être Guillaume P'' considérait, en devisant avec son ministre, la perspective d'être fusillé ou guillotiné ^ C'était les temps où la Prusse passait pour le modèle des nations libérales, et le Parlement prussien s'y glorifiait de rejeter le budget de ces armements que Bismarck faisait d'ailleurs exécuter en dépit des lois et des constitutions. Non seulement ces temps heureux ne se sont pas enfuis pour toujours, mais il y a quelques raisons d'en estimer le retour vraisemblable et prochain. Le vieil état d'esprit libéral, démocratique, anarchique peut repamître en Allemagne, certaines causes sont au travail pour y faire éclater le coup de folie populaire ou bourgeois.
Mais d'autres causes peuvent aussi annuler ce travail. La guerre désastreuse ne paraît pas devoir le hâter nécessairement. Ce qui nous frappe le plus dans l'échec de Guillaume et de sou armée, — leur présomption et leur jactance prises sur le fait — sera
L Voir Bismarck et la France^ de Jacques Bain ville.
l!)4 LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MÊME.
beaucoup [moins sensible en Allemagne où ci s choses-là sont courantes. Un pays ne peut pas sentir autant que l'étranger son défaut national. Il est peu vraisemblable que les Allemands renversent Guillaume comme « troup allement » ! Sa façon de fédérer toute l'Europe contre lui peut être traduite et arrangée en symboles avantageux et presque flatteurs de l'autre côté du Rhin : elle peut lui valoir une figure de héros populaire. Quant à lui reprocher de n'avoir pas assez bien pris ses mesures, d'avoir mal organisé le guet-apens de sa machine militaire, d'avoir mis sur pied des armées insuffisantes ou mal équipées, il dépend des circonstances d'enfler ce reproche ou de le réduire à rien.
Que vaut-il en lui-môme? J'ai patiemment interrogé quantité d'officiers et de soldats intelligents, bons observateurs, bien placés pour voir et savoir. Il ne résulte pas du tout de leur témoignage que les armées allemandes aient été dignes de mépris. Leur artillerie de campagne est inférieure à notre canon de 75, la mauvaise fabrication d'une partie du matériel est flagrante, certains aciers portent la marque de la camelote allemande qui rayonne sur l'univers : mais la portée de leurs obusiers est supérieure à la nôtre, mais les reconnaissances et les repérages de leurs avions guident admirablement le tir de leurs batteries, mais tout ce qui tient à l'équipement, uniformes, sacs, etVets de campement témoignent d'une organisation remarquable, souvent plus pratique et mieux entendue que la nôtre. On ne diminue pas la victoire de nos soldais (|uaiul on constate qu'ils onl «mi allairo à des soldats si bien
LA REVOLUTION E.\ ALLEMAGNE. lOo
pourvus, si bien armés! Des fautes lourdes dans cet ordre de choses auraient pu faire un grave tort au gouvernement de l'Empire : s'il ne les a pas multipliées, il s'en tirera.
Allons jusqu'au bout de la vérité, rien ne prouve qu'il ne s'en tirera pas avec honneur et que la réaction de l'âme allemande, mécanisée par ses universitaires et ses musiciens, n'aboutira point à transformer en une sorte d'apothéose plaintive le mauvais coup manqué de juillet 191 i. Le romanesque et la poésie peuvent parfaitement s'emparer de cette aventure de bandits et lui donner, à l'allemande, les couleurs d'une chevauchée de géants. La hardiesse de l'entreprise initiale, l'envergure du mouvement tenté pour nous tourner, le nombre des adversaires ainsi suscités aux deux bouts de l'Europe et du monde, l'entrée en scène d'adversaires soudain venus du Caucase et de l'Inde, ne rendent pas ce travestissement de la vérité impossible. La religion des peuples peut s'y tromper, du moment qu'il s'agit de ces peuplades germaniques, si remarquablement douées du côté de la sottise et dont la fausse candeur a toujours su goûter quelque satisfaction à être bernée pourvu qu'elles y trouvent un intérêt caché. Ni les intérêts de ce genre, ni les raisons, ni les images, ni les passions ne manqueront aux hommes d'État, aux professeurs et aux poètes qui s'associeront pour tenter le coup d'une Iliade utilitaire et menteuse, dédiée au salut de la Germanie.
C'est un coup de ce genre que j'estimerais dangereux. J'ai dit que la Révolution s'était vue à Berlin. Mais la fidélité n'y est pas inconnue pourtant.
Les Alieiiiaiids vaincus de 1800 teélaiciil groupes autour de leurs princes et de leurs rois. Leur réveil de 1813 trouva son efficacité dans l'appui de la tradition : tradition militaire, tradition politique, rien ne serait plus menaçant pour le résultat des victoires françaises. Quand on dit que l'anarchie éclatera toute seule, je réponds : ainsi soit-il! à la bonne heure! Tout de môme, j'aurais plus de confiance dans une bonne anarchie faite de main d'homme, dans le genre de celle qui fut infligée à la Pologne du xvni^ siècle ou à la malheureuse France de 1870.
Si nous voulons détrôner les Hohenzollern, et rien n'est possible en Europe sans qu'on les détrône*, ne le laissons pas faire à la révolution allemande, détrônons-les nous-mêmes et assurons-nous qu'aucun prince prussien ne se relèvera à leur place. C'e^l Va 6 c de la prudence et de la prévoyance. Et c'est aussi la satisfaction du plus intime et du plus profond de nos intérêts nationaux, car nul sentiment de parti ne saurait rêver de s'opposer à cet ouvrage indispensable : si nous sommes républicains, la
1. Dès le 16 seplcnibre, au lendemain de la vicloiro de la Marne, il paraissait en France des noies de presse destinées, semblail-il, à nous faire croire que la grande coupable de la guerre, en môme temps que notre ennemie principale, était l'Autriche : cette i)auvre Prusse était représentée en victime et en martyre de l'Autriche qui lui eu imposait par le prestige de sa vieille noblesse et de sa vieille Cour.... Les esprits les plus simples ne peuvent manquer de se demander, devant ces campagnes, à qui servent ces énormes mensonges-là. En tout cas. ils ne peuvent que nuire j'i la France (Voir l'ilclion /"/vn/ uu 17 septembre, revue de la pivs-o^.