LE GÉNÉRAL DE CASTELNAU GRAND-OFFICIER
Toute la France adresse au général de Castelnau un hommage de reconnaissance et d'admiration.
Déjà, l'attitude héroïque du général recevant la nouvelle de la mort de son fils et continuant à dicter des ordres en murmurant qu'il n'avail pas le temps, a ému dans ses profondeurs la fibre française. Aujourd'hui, l'esprit national est satisfait de constater une fois de plus que ce grand cœur anime une pensée de chef, et qu'on peut honorer en Castelnau l'un de ces hommes dont toutes les parties sont de premier ordre et dans lesquels la race reconnaît avec un fier amour ses dignes enfants.
21 septembre 1914.
Jl importe de dénoncer, je ne dis pas au patriotisme, je dis à la raison, je dis à l'instinct de conservation du peuple français, rechange de lettres qui vient d'avoir lieu entre M.Alfred Naquel et M. Gustave Hervé. Le texte de ces deux documents est dans la Guerre sociale du samedi 19 et du dimanche 20 septembre. Tout patriote réfléchi les lira, les méditera, les conservera et sera désormais fixé sur un genre de folie politique à surveiller de près.
M. Alfred Naquet expose les alarmes que lui inspire la renaissance du patriotisme auquel M. Gustave Hervé prend part. De ces alarmes, les unes ont trait à la vie intérieure du pays, il redoute un retour au Concordat, la renlréo des sœurs dans les hôpitaux, la revanche du cléricalisme, etc. Comme M. Hervé écarte d'un revers de main, presque sans discussion, « ces vaines alarmes * (car il est un peu là, M. Gustave Hervé), négligeons aussi cet aspect du problème abordé. Aussi bien, c'est dans la question extérieure que MM. Naquet et Hervé révèlent et formulent la démence que Ton va voir.
M. Naquet a jadis fait connaître son sentiment sur la France. Il a souhaité qu'elle se donnât en sacrifice au genre humain : quand l'éclosion de la démocratie entraînerait la disparition de la nationalité française, eh! bien, ce ne serait pas trop cher pour M. Naquet. Cette opinion n'ayant plus cours j)ar la
faute de Tempereur allemand qui nous a mis dans la nécessité de nous défendre, M. Naquet se décide à approuver la guerre : « Allons-y carrément^ avec V enthousiasme naturel de notre race ». On ne savait pas que la race juive à laquelle M. Naquet appartient se confondît avec la race bretonne de M. Gustave Hervé. Mais, ajoute M. Naquet, « Veillons au grain, conservons soigneusement nos positions. »
Il faut sauver la patrie menacée, « cest entendu », mais il faut aussi sauver l'esprit de la Révolution. Cet esprit peut permettre l'écrasement du militarisme prussien à Berlin, comme le veulent les Anglais, qui « ont raison » : « Une doit pas rester pierre sur pierre de V Empire allemand et de l'Empire d'Autriche ». Complétons l'Italie, la Serbie, la Roumanie, reprenons l'Alsace, rendons Posen à la Pologne, le Slesvig et le Holstein au Danemark, mais, spécifie M. Naquet, l'Allemagne une fois dépouillée de ses prises, « ne lui enlevons rien de ce qui est réellement allemand et même pour lui montrer que nous combattons le gouvernement impérial et non le peuple, si celui-ci a le courage de faire un beau geste et de proclamer la République, laissons les Allemands d'Autriche s'annexer librement à la nouvelle fédération. »
M. Naquet s'élève avec vivacité contre le projet « ridicule » de « briser Tunité allemande », d'annexer à la France ou à la Belgique « contre leurs vœux » les provinces rhénanes. Cela, dit-il, « frapperait de discrédit » les protestations de la France contre l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Et cela d'ailleurs ne saurait durer.... M. Naquet fait bon
marché de tout ce que l'histoire et la géographie auraient dû lui apprendre tant sur la fragilité des unités allemandes que sur la facilité extraordinaire avec laquelle les villes rhénanes de langue germanique se sont, à plusieurs reprises, unies à la France. Un respect fétichique de l'unité allemande se confond pour lui avec le culte de la République et la religion de la démocratie.
La réponse de M. Hervé était attendue sans curiosité. On l'aurait écrite à l'avance. Tout le monde prévoyait qu'il y manifesterait son impavide aplomb, né du détachement absolu du vrai et du faux, du droit et du tort, d'un mépris complet de l'histoire et de l'expérience, enfin de cette grosse rhéloriijue simpliste qui, pour faire disparaître une difficulté réelle, se contente de mettre l'objection dans sa poche.... Pourtant, nous n'osions espérer que la réponse de M. Hervé serait aussi exactement conforme au questionnaire de son « maître et ami », M. Naquet :
M. Hervé écrit :
... Quand le peuple allemand aura vomi ses Hohenzollern...
[Ce peuple les vomira-t-il? M. Herv('' ii* n V( ni {.., douter. M. Naquet se contentait de rovrr un beau geste républicain de l'Allemagne. Xi lun ni l'autre n'adopte notre programme radical : délrùnor les Hohenzollern, morceler la Prusse, Berlin ville libre.]
... Quand le peuple allemand aura vomi ses HohenzoUern, on voit mal l'Angleterre et la France assez folles pour refuser à la Confédération germanique
reconstituée les dix millions d'Allemands qui lui reviennent.
Touchera l'unité nationale allemande au moment où l'Italie, la Serbie, la Pologne, la France elle-même se battent pour la liberté des nations, serait un tel crime et une telle imbécilité que jamais, etc., etc.
Nous ne savons pas quelle notion peut avoir M. Gustave Hervé du crime politique ou moral. Pour l'imbécilité, nous allons la lui faire admirer dans ses propres colonnes. Le même numéro de la Guerre sociale, qui publiait la lettre de M. Naquet, renfermait aussi une lettre d'un révolutionnaire italien, mazziniste ardent, partisan d'une République romaine, coreligionnaire étroit de M. Gustave Hervé. Ce « cousin italien », comme il s'appelle, et qui signe Fabrice Romano, écrit la table des volontés du peuple italien, c'est-à-dire des siennes et de celles de son parti. Ce programme, en trois articles, annonce la reconstitution de la « véritable unité italienne », avec le « Trentin, Trieste et Flstrie ». L'Istrie? M. Romano s'aperçoit tout de suite que ristrie, dont les seules villes comprennent deux tiers de la population slave, croate ou slovéne, et dont les campagnes sont toutes slaves, ne fait guère partie du territoire de l'Italie ! Aussitôt il inscrit ce repentir plein de saveur :
L'Istrie, non pas par gourmandise, mais parce que la paix future (nous voulons tous, n'est-ce pas, cousin de France, que la guerre actuelle soit la dernière guerre ?) a des nécessités politiques et géographiques qu'il faut absolument respecter.
Ainsi la raison d'État grimée de pacifisme inspire
21i LA FRANCE bE SAUVE ELLE-MÊME.
au révolutionnaire italien la ferme volonté d'occuper une terre non italienne et d'en dépouiller le voisin. Ces nécesmtés politiques sont mieux spécifiées encore à l'article suivant du même programme :
Enfin, Avlona (Valone), étant le Gibraltar de l'Adriatrique, le peuple italien est disposé à la laisser occuper par la monarcfiie italienne, bien qu'il lui soit déplaisant de piétiner sur le bien d'autrui. Il se pliera devant une nécessité qui lui est démontrée inéluctable.
C'est le journal de M. Hervé qui souligne ces derniers mots en les enregistrant sans la moindre protestation. M. Hervé admet, et sans doute aussi M. Naquet, que la prise de possession par le peuple italien et la monarchie italienne (S.P.Q.R.) du Gibraltar de l'Adriatique soit une « inéluctable nécessité ». Mais le même malheureux homme crie à la folie, au maboulisme, à l'imbécilité si, pour mettre a Bête allemande hors d'état de nuire, la France, la Belgique, l'Angleterre s'assurent de territoires ou de têtes de pont sur le Rhin; si ces puissances attaquées dans des conditions odieuses, dévastées avec une furie et une barbarie sans exemple, prennent des précautions contre un regain militaire allemand, contre l'unité politique, condition de ce regain; ou si même elles songent à refuser à dix millions d'Allemands d'Autriche la faculté de faire corps avec soixante ou soixante-cinq millions d'Allemands prussianisésî M. Hervé ne dit {a^ «nie ces précautions sont, à son avis, exorbitantes, il ne les discute pas, il ne les examine môme pas, il tient qu'elles n'existent pas : des nécessités politiques et géographiques, qu'est-ce que cela pour la France?
L'argument qui valait tout à l'heure pour l'Italie s'effondre aussitôt. Gela n'existe pas. Cela ne peut pas exister, et l'on peut en jurer, M. Gustave Hervé n'y a jamais pensé.
Il y pensera demain. Il cherchera, pour s'évader de la sotte prison qu'il vient de construire, le formulaire de quelque blague nouvelle, de quelque sophisme nouveau. Mais le peuple français qui n'est pas une bête, n'a pas envie de faire plus longtemps le dindon de ces farces humanitaires. Ce qu'Hervé n'a pas vu, la nation le voit aussi clairement que le sublil révolutionnaire venu d'Italie pour illustrer le beau texte de M. Alfred Naquet et Gustave Hervé : ce n'est pas pour créer une plus grande Allemagne que nos pauvres soldats reçoivent, ces temps-ci, l'orage du fer et du feu !