LE PACIFISME A TRAVERS LES AGES
Notre aversion pour l'état d'esprit pacifiste n'est si violente que parce que le pacifisme porte le germe de guerres infiniment plus cruelles que toutes celles qui naissent sans lui. Voyez la Réforme du xvi« siècle et son appel constant à l'évangélisme le plus littéral, c'est-à-dire, croyait-elle, le plus doux et le plus pur; elle a commencé par déchirer et ensanglanter son berceau, l'Allemagne; sa période de virulence s'est terminée par un combat fameux qui a duré la bagatelle de trente ans, au moment précis où le bon roi Henri IV tirait ses plans de paix perpétuelle. Voyez la Philosophie du xvni^ siècle. Elle était merveilleusement pacifiste : elle a déterminé près de vingl-cinq années de guern;, les plus coûteuses, les plus sanglantes qu'eût jamais vues le monde, et auprès desquelles les plus cruelles luttes de l'ancien régime — alors même qu'elles duraient deux fois sept ans — paraissent de simples manœuvres d'armées. Voyez le mouvement des nationalités au xix« siècle : on n'y parlait que de déclarer la paix à l'Europe, chaque race embrassant sa voisine au chant d'une Marseillaise nouvelle, celle de Lamartine : or, des révolutions de 1848 (Paris, Vienne, Berlin, Rome), aux campagnes de Russie, d'Italie, de Danemark, d'Autriche, de France et de Turquie, on n'a guère cessé.
pendant trente ans, de se battre de nation à nation quand ce n'était pas de concitoyen à concitoyen, comme nous l'avons fait entre pacifistes plus ou moins repentis en 1871. La faribole pacifiste a recommencé de sévir vers 1896 et 1897 : guerre turco-grecque, guerre hispano-américaine, guerj^e du Transvaal, guerre de Chine, guerre de Mandchourie, guerre du Maroc, et j'en passe de plus récentes....
Parfois même, il y a une coïncidence complète entre la mise en circulation des formules de paix perpétuelle et le recours au droit du plus fort. D'autres fois, la chimère précède ou suit de peu les hostilités. Le tsar a établi son tribunal de paix européenne entre la guerre des Boers et la guerre du Japon. En avril dernier, quand les plaies balkaniques saignaient encore et que nos blessures allaient s'ouvrir, une revue mystique publiait, sous la signature d'un « mage » connu, les lignes suivantes :
A côté de la politique nationale de chaque Etat, il existe des organismes peu connus de politique internationale. Actuellement la constitution en deux cantons suisses de l'Alsace-Lorraine, la libération delà Pologne devenue le centre d'une Suisse balkanique (!), la disparition de l'Autriche et la constitution des Etats-Unis d'Europe après l'écrasement définitif de la féodalité militariste, sont des problèmes qui se posent dans les conseils internationaux auxquels prennent part non pas des politiciens de carrière ou des ambassadeurs galonnés^ mais des hommes modestes^ etc....
On admirera les connaissances géographiques révélées par une position du problème qui met la Pologne au milieu des Balkans. Mais la vétille im-
PAIX ET PACIFISME. 7,ô\i
porte peu, ce qui importe, c'est l'intention. Elle y est bien : l'intention pacifiste, la préoccupation de rendre désormais la guerre non pas difficile ou brève, ou dans tous les cas humaine ou chevaleresque, mais radicalement impossible! Cela veut dire : pif! paf ! c'est le signe qu'on ouvre ou que l'on va ouvrir une porte d'écluse par laquelle coulera un fleuve de sang. Plus vous verrez celte préoccupation se mêler aux soucis des gouvernements, plus vous aurez sujet de prévoir d'effroyables consommations de vies humaines. Quand les citoyens d'un même État se sont dit les uns aux autres : la fraternité ou la mort, ils ne tardent pas à élever la guillotine en permanence. Quand une nation, les yeux brillants, la mèche allumée, dira à sa sœur : « Aime-moi ou... », la conflagration sera générale.