L'ALLEMAGNE CRIMINELLE
19 octobre 1914.
Nous avons été des premiers à signaler aux Français Terreur de fait, génératrice d'autres erreurs plus redoutables (erreurs de jugement et erreurs de conduite) qu'on se fût exposé à commettre en accumulant trop d'accusations sur la tête de l'Autriche. Tout ce qui peut exonérer l'empire allemand du Nord doit être traité en ennemi juré. Assurément, Vienne portera les responsabilités morales les plus lourdes : elles devront être d'autant plus lourdes que Vienne est plus civilisée que Berlin et que les avertissements du grand et admirable Pie X lui ont été prodigués dans les derniers jours. Mais enfin l'Autriche a suivi, l'Autriche a subi. Ce n'est point une vue de philosophie ou de droit, c'est une vue de fait; elle est établie depuis longtemps par des pièces*officielles et des témoignages officieux d'importance inégale et également décisifs.
M. Judet vient de passer en revue, en quatre ou cinq articles de son journal, les documents d'Etat. Il y a ajouté la déposition de M. Hanotaux que nos lecteurs ont connue au lendemain de sa publication dans le Figaro {Action française du 6 octobre). Mais du moment qu'il écoutait les particuliers, comment M. Judet a-t-il pu négliger la prodigieuse déposition versée au débat, le mois dernier, par le correspondant romain du Petit Marseillais? M. .Judet. s'il est
l/AI.Ll-MAGNt; CRIMlNIiLLI'. 33h
informé, ne peut ignorer l'origine dos communications de M. Houdouresque.
M. Boudouresque a décrit dans un tableau plein de couleur, de mouvement et de vie, la journée du l'"' août à Rome. D'abord la fausse bonne nouvelle, la nouvelle de la paix, donnée par l'ambassadeur de Russie au chef de la Consulta, et, celui-ci, à l'idée de la médiation que rAulriche accceplait, laissant échapper un peu trop vite ce cri du cœur énigmalique : — Ma questoè lasconfiki primo délia balaglia. Eh! quoi, la défaite avant la bataille! Une demiheure plus lard, la capitulation honorable, la concession aux droits de l'humanité faite par le gouvernement de François-Joseph était confirmée par une dépêche de Russie.... Mais, le soir, l'Allemagne, entre en scène avec l'ultimatum à Paris-Pétersbourg, elle fait sa démarche auprès de l'Italie pour invoquer le casus fœderis de la Triplice : séance du conseil des ministresde Victor-Emmanuel, exposé « objectif» de M. di San Giuliano, exposé politique de M. Salandra en faveur de la neutralité et se réclamant de l'autorité du roi ; la même nuit, entre minuit et quatre heures, visite de M. von Flotow, l'ambassadeur de Guillaume II à Rome, et au petit matin sa sortie, le teint livide, les traits altérés par la déconvenue et le désespoir : la monarchie italienne, lui avait refusé de suivre la loi de Berlin! '.
De nouveaux renseignements, tout à fait inédits, qui me parviennentà l'instant, confirmeraient encore, s'il en était besoin, ce que l'on sait de l'opposition
1. Voir VAc.l. fninc. du 2S ^sel)lf■lllbrp lOII, à la revue i\r l;i presse.
finale de Guillaume II à tout arrangement. Un très haut personnage, dont je ne suis pas autorisé à dire le nom, mais dont le témoignage m'a été communiqué, entendit, en août dernier, M. Chébéquo, ambassadeur de l'empereur de Russie à Vienne, rappeler que, le jour de la rupture définitive^ il avait eu un entretien avec le comte Berchtold, que cet entretien avait été cordial et que, en se séparant, les deux hommes d'Etat étaient si près de l'accord complet, quih considéraient l'un et Vautre la paix comme assurée. Quelques heures plus tard, éclatait la nouvelle de l'ultimatum berlinois, puis de la guerre déclarée. Qui fut stupéfait? Deux personnes : l'ambassadeur du tsar et le premier ministre de François- Joseph. L'action décisive avait été brusquée sans eux, en dehors de leur volonté et, en définitive, contre la volonté qui les animait tous les deux.