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L'ART FRANÇAIS ET LES BARBARES

27 octobre 1914.

Les questions de nationalisme intellectuel, artistique et moral ne sont pas simples. La moins complexe, celle qui se pose en termes immédiats, concrets et vivants, a trait aux personnes. Nos savants et nos artistes peuvent-ils décemment garder ce que Barrés appelle la ferblanterie des Hohenzollern? L'Institut de France doit-il conserver pour « correspondants » les collaborateurs des incendiaires de Louvain et de Reims? Une grande compagnie française a-t-elle un moyen moral quelconque d'échanger des lettres ou des mémoires avec ces gens-là? Peutelle leur adresser le préambule obligé d'une correspondance et leur dire seulement « iMonsieur » ? C'est un premier problème : aflaire de sentiment et de dignité. Mais ce n'est pas tout.

Aux prises avec notre adversaire, nous le jugeons. Nous nous efforçons d'estimer, en même temps que sa force militaire et politique, parfois pour mieux voir celle-ci, sa valeur nationale, la valeur de sa contribution à l'histoire du monde et au progrès de la civilisation. Problème tout à fait distinct du premier. C'est pour le résoudre, c'est pour connaître ce que l'Allemagne a apporte en propre qu'il faut savoir ce qu'elle a reçu; c'est pour le savoir que l'on examine curieusement ce que ses plus grands esprits, un Leibniz ou un Goethe, par exemple, doivent d'une part à leur naissance, d'autre part à la scolasliqu»

médiévale, à la philosophie d'Aristole et de Descartes, à la civilisation française du xvii* siècle et du xvni» : si ces grands hommes ont été plus humains que Germains ou plus Germains qu'humains. Et le même problème se pose, sur un plan plus ou moins inférieur, pour Kant, pour Luther, pour Fichte, pour Frédéric II, pour Bismarck, pour Schopenhauer, pour Nietzche. C'est à ce point de vue qu'il n'est pas indifférent de savoir à quelle race appartenait exactement Beethoven. Certes, entre l'anonyme du Temps qui appelle « une puérilité », le fait d'avoir découvert ou prouvé la tilialion belge de Beethoven et l'auteur de cette découverte ou de cette preuve qui est un poète et un historien de premier ordre, M. Pierre de Noihac, le bon sens public n'hésitera pas à comprendre que le Temps veut brouiller les cartes : mais dans quel intérêt?

Un troisième problème se pose pour la France du XX'' siècle, soumise depuis quarante-trois ans à l'hégémonie intellectuelle de l'Allemagne, déterminée par des moyens qui n'étaient pas tous intellectuels, causée par cette hégémonie militaire que les 95 intellectuels allemands ont véridiquement confessée pour la patronne et la tutrice de leur culture. Les armes allemandes subissant enfin une juste éclipse, la politique allemande succombant aux eflels de ses propres folies, une œuvre de nettoyage s'impose chez nous.

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