LORD ROBERTS
10 novembre 191i.
Il est beau de périr à la fleur des vérifications de son rêve comme vient de le faire ce soldat de quatrevingt-deux ans. Le maréchal lord Roberts avait consumé ses dernières forces à porter de ville en ville des paroles de prophétie. Il s'était fait le prophète de la guerre imminente, et l'on ne croit pas le méconnaître en disant que l'apparition de l'épouvantable fléau à l'horizon des mers de l'île natale ne lui causait aucun frémissement de joie ni de satisfaction. Les vrais guerriers sont ceux pour qui la guerre est un labeur ou un jeu de prédilection, mais qui en parlent sans complaisance, avec la gravité qui convient au langage des fatales amours.
... Ce malheur guerrier, dont on n'est pas maître, on est maître de le prévoir, d'y pourvoir, d'en atténuer les épreuves et surtout d'en limiter les perles du côté de ceux qu'on chérit. Lord Roberts aurait moins aimé ses frères, ses fils et ses petits-fils d'Angleterre s'il eût moins redouté, s'il eût moins dénoncé les embûches que devaient tendre et les coups que devaient porter leurs mauvais cousins d'Allemagne.
Lord Roberts s'attachait avec une extrême énergie à reformer l'armée anglaise et surtout à l'augmenter.
L'armée anglaise est faite de volontaires et de mercenaires, en quoi elle put comporter aux yeux de lord Roberts des défauts, dont quelques-uns lui
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semblaient 1res graves. Mais l'armée anglaise est nue armée de métier, et c'est un immense avantage ilont le vainqueur des Afghans et des Boers espérait sans doute conserver tout l'essentiel quand il préconisait avec autant de vigueur que de fermeté l'établissement de la conscription. Quelques-unes de ses déclarations parurent témoigner qu'il se serait volontiers montré plus hardi. Serait-il allé jusqu'au terme de ces hardiesses, qui s'appelle la « nation armée »? C-ela est possible. Et, de même que « les résultats de « longues méditations et de l'expérience » lui faisaient prononcer ce qu'il appelait hautement « des paroles décisives » sur l'insuffisance du système militaire anglais actuel, de môme une méditation plus longue encore et des expériences ultérieures lui auraient peut-être fait regretter de s'être avancé indiscrètement dans ce sens.
En effet, l'opulence de l'immense empire britannique est-elle la seule explication de ces beaux organes d'armement, d'équipement, de services alimentaires et sanitaires, qui ont fait, depuis trois mois, l'admiration des connaisseurs? Peut-être aussi dans ces merveilles du beau fini anglais faut-il voir les elïels d'un système où l'élite tient plus de place que le nombre où l'on accorde un soin attentif à tout ce qui touche à l'organisation, à la préparation, à l'éducation des cadres d'abord, des hommes ensuite. Cet art minutieux et sévère reste compatible avec la conscription qui comporte un service ti termes inégaux et des conditions variées. Mais l'uniformité démocratique cadrerait-elle avec les mœurs de ce que l'on appelle avec une fausseté ridicule la démo-
cratie anglaise? On peut dire que cela fait question. Et Ion peut dire aussi que cette question est grave, si elle suppose un risque quelconque de livrer les forces militaires à la nécessité d'improviser. Cette nécessité, en France comparable à une grave maladie, ailleurs pourrait déterminer le coup de la mort.
Non nostrum inter vos... La réflexion patiente des hommes d'État britanniques finira bien par trouver une solution moyenne qui pourra accroître le nombre de leurs vaillants soldats tout en leur conservant, du haut en bas, l'incomparable valeur qualitative de ce bon et robuste instrument guerrier. Le maréchal lord Roberts gardera le solide honneur d'avoir posé à temps les termes rigoureux du rude problème, parce qu'il voyait qu'il était urgent de le résoudre. L'accent de son discours de Manchester, en septembre 1912, aux citoyens du « grand et saint empire » de la Grande-Bretagne unit à l'action pathétique cette clarté, cette familiarité, cette nudité d'expression qui mène au sublime : « Si », disait-il entre autres belles et fortes choses, « si je me pose à moimême cette question : « — Comment puis-je, même à « cette heure tardive et solennelle, le mieux servir « V Angleterre qui représente tout pour moi, l'Angle- « terre qui a tout fait pour moi? » je réponds de nou- « veau : « Armez-vous et préparez-vous à vous con- « duire en hommes., car le jour de l'épreuve est proche. »
Il était venu voir sur le continent comment les hommes de son pays se tenaient à la grande épreuve réalisée du fer et du feu. Une pneumonie contractée jeudi dernier l'a emporté, dit très bien le Temps, « devant l'ennemi ». Magnifique mort de soldat.