L'ALLEMAGNE ET LES NATIONS
Il nous vient d'Amérique d'amusantes informations. L'ambassadeur d'Allemagne à Washington promet de respecter au Canada la doctrine de Monroë ; la presse américaine demande si la promesse sera respectée comme le traité de Berlin en Bosnie et en Herzégovine ou comme les engagements à maintenir la neutralité du territoire belge... Cette improbilé allemande a le don de fouetter la verve anglosaxonne. On a lu à VOpinion de samedi un très intéressant résumé que vient de faire M. Raymond Guasco des idées exposées récemment sur ce point par M. Chesterton dans l'édition insulaire du Daily Mail.
Chesterton est une sorte de Carlyle nouveau, un Carlyle catholique et, comme son maître, doué magnifiquement des talents du langage, une imagination riche, belle, singulière, étant mise au service d'une excellente vivacité d'esprit. Ces dons sont assez rares pour renouveler tous les sujets et forcer ici les curiosités, là les assentiments. Ses fortes remarques sur la malhonnêteté teutonne viennent heureusement en stricte et pure confirmation de ce qui a été exprimé ici sur la commune racine de l'infériorité des Allemands : la religion de leur moi ethnique, l'application de l'individualisme absolu à leur peuple et à leur État, l'apothéose de l'être allemand en tant qu'Allemand. Le sujet allemand peut supporter une règle, mais l'Allemand souverain n'en a d'autre que sa fantaisie ou son intérêt. Par rapporta l'Europe et au monde, c'est un anarchiste. Pareil anarchisme
aboutit naturellement à ne tenir aucun compte des engagements du passé pour la conduite de l'avenir, ce qui doit rendre esclave des instincts, des intérêts, des désirs, des besoins. Un moraliste latin exprimerait cela en disant par exemple qu' « ils se sont affranchis même de la constance et l'univers entier les subjugue chaque malin. » La fantaisie de Cherteston a plus de montant. Il fait de la « promesse » le signe vivant et l'effet concret de cette constance : « frêle corde jetée des collines oubliées d'hier aux invisibles montagnes de demain » ; sur ce pont jeté entre le passé et l'avenir il fait porter tout le poids sacré de notre condition d'homme et rend sinon plus clair, du moins plus sensible et tangible, ce qu'il y a de barbarie etd'humanité dans l'anarchie de l'être, dans l'anarchie du peuple qui fait profession de promettre sans tenir. L'image coloriée de ce fils de Shakespeare, de ce disciple de la Bible, illustre vivement et utilement les définitions hasardées de ce côté-ci du détroit.
On ferait la môme observation sur la brillante analyse du manque d'esprit de réciprocité chez les Allemands. Ils ne sont pas les autres. Ils sont à part des autres et au-dessus des autres. Pourquoi? Parce qu'ils sont eux. Toujours l'individu de Fichte : allemand signifie tout l'homme! L'Allemagne équivaut à rhurnanité. Le terme de comparaison leur manque pour mépriser ou même pour désigner une humanité qui ne serait pas allemande et, par hasard, existerait.
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18 novembre 1914.
M. de Monzio, qui nous discute dans le Radical, pcul le croire : nous sommes aussi peu désireux que possible de prononcer un mot de nature à fausser l'esprit public ni à servir l'intérêt d'un parti. L'intérêt que nous voulons servir, c'est seulement celui de M. de Monzio lui-même, et de ses collaborateurs du Radical et de leurs lecteurs dans la mesure où tous ces messieurs participent à l'intérêt français. Une monarchie de couleur ou de parti, de caste ou de clan ne nous intéresserait à aucun degré. Ce que nous voyions dans le mode d'organisation monarchique, c'est un instrument de paix et de guerre capable de donner à nos forces, à nos ressources, à nos capacités nationales tout le plein de leur rende ment. Nous pouvons certes nous tromper et, si l'erreur existe, on nous rendra service en nous la mon::i trant ; mais, si nous ne nous trompons pas, si nous voyons juste, il existe un bien dont M. de Monzie n'a pas la notion, il existe des maux, il existe surtout des facteurs de bien et de mal auxquels M. de Monzie et ceux qui pensent comme lui ne prennent pas garde. Alors, nous crions : — Citoyens, citoyens, qui que vous soyez, nos frères de France, il y a quelque chose d'essentiel, de central et de capital à saisir de ce côté-là !
Loin de tirer à nous une « couverture » quelconque, c'est de couvrir la France que nous nous
occupons. Ceux qui nous ont bien lu le savent. M. Sembatnous a rendu cette justice quand il a parlé de « l'énorme point d'interrogation tracé par nous au tableau noir » à propos de notre livre Kiel et Tanger. Les réflexions faites dans ce gros petit livre sur dix-huit ans de politique extérieure (189o-1913) ont été gravement vérifiées par les derniers faits connus, par les derniers documents diplomatiques publiés et publiables (je ne parle que de ceux-là) : comment est-il possible de nous désintéresser de vérifications de cette puissance et qui s'ajoutent à la séiie des confirmations qui n'ont cessé de se produire et d'accourir dans la décade antérieure ?
Il ne s'agit point des erreurs ou des retards du « service des postes » , ni des erreurs ou des retards de la « censure » quelle qu'en ait pu être la gravité : nous ne traitons que de l'essentiel et du général, des conditions supérieures de cet Ordre public, distributeur, sinon générateur, des forces nationales. Réfléchir sur des points de cette importance, c'est travailler à rendre le pays plus lucide et mieux renseigné, plus libre et plus heureux dans ses mouvements à venir. Tous les bons Français y ont le même intérêt.
M. de Monzie ne paraît d'ailleurs pas s'être arrêté à une circonstance. Quand nous écrivions ici le 15 novembre. « Une chose vaut en Allemagne : Est-ce la racel Est-ce sa mise en œuvre administrative et politique? Une chose est gâtée en France : Est-ce notre système politique? Est-ce notre sang? », ce n'est pas nous qui avions ouvert le débat, c'étaient des écrivains républicains de son bord, entre
POUR L'INTl'RfiT DE TOUS! '.49
lesquels M. Ilervt';. M. Hervé, avec sa brièveté d'esprit coulumière, avec cette légèreté qui lui inspiraient avant-hier encore les plus sombres sottises sur les «lélicates alfaires d'Italie, M. Hervé avait jugé à propos de concéder à nos ennemis allemands la supériorité du sang, du génie, de la race, de la nature enfin sur tout le chapitre de l'organisation et de l'ordre! Sans cette Iblle concession, qui bifle les 09/100 de notre histoire et de l'histoire des AUemagnes, mais qui est malheureusement courante dans la presse républicaine et socialiste, nous n'aurions pas été amenés à protester en rappelant les titres de notre présent et de notre passé. L'honneur français nous y obligeait. Mais l'honneur satisfait par nos protestations, il était inévitable de poser alors la question d'utilité nationale : — Comment celui des peuples qui est le plus ordonné dans ses affaires privées est-il en proie à l'incohérence et à la désorganisation politique? Et comment un peuple médiocre, tel que le peuple allemand, hôte d'un territoire relativement disgracié, a-t-il fait ces chefsd'œuvre d'organisation? Si d'autres causes que celles qui tiennent à l'histoire et à la constitution politiques de l'Allemagne et de la France ont été en jeu, M. de Monzie rendrait service à tout le monde en les découvrant. Il faut savoir cela afin de prévoir et de pourvoir : il n'est pas d'intérêt public au-dessus de cette pressante et commune nécessité.