LA . CONSCIENCE » AU SERVICE DE LA NATION
19 novembre 1914.
Nous lisons tous les jours tantôt dans un journal socialiste, tantôt dans un journal radical-libéral ou opportuniste des plaidoyers d'une remarquable insistance en faveur des personnes qui ont été, auraient été ou risqueraient d'être victimes « de l'application trop hâtive ou trop étroite des justes mesures prises par le gouvernement » contre les sujets de l'Allemagne ou de l'Au triche-Hongrie. Les erreurs policières, judiciaires ou fiscales commises au détriment d'innocents, celles qui transformeraient en coupables de simples suspects, inspirent à ces divers journaux des réclamations auxquelles nous applaudirions sans réserve, si la question était envisagée en son entier. Mais on s'obstine à n'en considérer qu'un aspect qui est toujours le même. A côté de l'erreur déplorable qui atteint des particuliers, il y a l'erreur symétrique, celle qui atteint la patrie et l'armée, celle qui tue ou laisse tuer nos soldats. A l'erreur née de la précipitation, de la hâte, de la sévérité, s'oppose l'erreur qui résulte de la négligence, du laisser-aller, parfois d'autres mobiles, intéressés et plus coupables. N'en sera-t-il jamais question ?
Le Temps conseillait le « doigté ». Oui, il faut du doigté en tout. Le Temps veut bien ajouter : et de la conscience. Que le Temps prenne garde. La con-
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scicMice 110 si^Miilio pas sciilcmonl, la lenteur scrupuleuse et la liniidilô calculée. Il faut aussi au magistrat qui veut a^ir la conscience ardente de son devoir, et le sentiment vigoureux que son devoir n'est pas limité à la faculté de trembler devant le « droit » d'étrangers équivoques, s'ils sont entourés de protections puissantes. La conscience du magistrat se déploie aussi dans la rigueur sereine et dans l'inflexible lucidité d'une action juridique et [)atriotique. Ce (jui importe, c'est de poursuivre l'ennemi embusqué, c'est d'atteindre son espionnage, c'est de ne pas se laisser paralyser par les manœuvres qu'il rétribue. On a confessé que naguère, avant la mobilisation du '2 août, nos hôtes allemands et autrichiens étaient les maîtres de Paris. S'ils sont partis, beaucoup de leurs amis et de leurs complices sont restés. Il y a même lieu de penser que, dans la détresse commune, ils ont su faire des razzias opulentes, et rien ne prouve que leur or doive présentement demeurer inactif. Raison de plus pour recommander aux magistrats la conscience, celle qui regarde droit devant elle, celle qui n'a pas froid aux yeux, celle qui est armée et ne craint pas de sévir.
En temps de guerre, les intérêts particuliers de nos nationaux se sentent plus voisins, leur addition se fait mieux et se rapproche davantage de l'intérêt général qui les limite et les déborde. Mais il ne faut faut pas croire que tous les intérêts trop particuculiers ou même révoltés et rebelles se soient évanouis du coup. Un de nos amis habitant un fameux pays de bains de mer nous écrit à ce sujet une lettre-
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type où se laissent voir et palper les infirmités et les médiocrités de la pauvre nature humaine, qu'une moisson de héros ne suffira jamais à transfigurer :
Nous avions en août, septembre et dans le mois d'octobre, beaucoup d'Allemands contre lesquels on ne prenait que des mesuras de sûreté insuffisantes, parce que l'intérêt du propriétaire louant son chalet ou sa maison l'emportait sur l'intérêt national, sur le patriotisme. Mon propriétaire, qui était aussi adjoint au maire, fermait les yeux sur ces Boches, en particulier sur l'un d'eux, son locataire depuis 20 ans et marié dans le pays: il est, me disait-il, incapable de travailler pouries Boches, pour espionnage ou autre chose, car on peut le considérer comme naturalisé ; il se trompait ou voulait s'excuser, carie brave Boche a été, à deux heures du matin, arrêté dans les derniers jours de septembre et envoyé à... avec troisou quatre autres. Ce propriétaire est pourtant un brave homme qui défendrait son pays sans peur s'il n'avait soixante ans passés. Le mal que l'intérêt laisse faire à des Français un peu faibles dont le cerveau est farci de nuées, il doit le laisser faire à plus forte raison à des hommes de moins de scrupules.
II est assurément absurde, dangereux et fol de prendre pour des Boches les Alsaciens-Lorrams ou les Arméniens pour des Turcs. Mais les faux Arméniens et les faux Alsaciens-Lorrains sont certainement plus à redouter que des Boches avoués et des Ottomans convaincus. L'intérêt allemand est de multiplier les faux-nez de ce genre. Il n'est pas de notre intérêt de vivre sans nous en méfier du tout. C'est pourtant ce que l'on conseille à l'État. C'est ce qu'on lui demande, au nom de la conscience, quand ce n'est pas au nom du doigté. Et l'on y réussit dans une mesure étroite, mais puissante et
LA « CONSCIENCE » AU SERVICE DE LA NATION. iNS par l,-^ m6me fort dangernuse : en mt^lant un peu de bonhomie sincère, beaucoup de fausse philanthropie et de générosité théâtrale à un soupçon d'intérêt matériel ou moral, il est facile d'obtenir de petits courants d'opinion capables de désarmer ou de démoraliser les autorités, car il suffira d'agir à la bonne place, de manœuvrer dans les couloirs du Palais de Justice et des administrations. Qui en portera le poids? La France espionnée et trahie. Et qui paiera? Son sang prodigué.
Ce prix nous semble exorbitant. On peut toujours réduire à peu de chose les chances des erreurs administratives, policières, judiciaires, fiscales. Mais si, absolument, il faut qu'une erreur soit commise, eh! bien, mieux vaut la moindre erreur : celle qui afflige et désole quelques particuliers! Ce qu'il importe de préserver d'abord, c'est la France. L'État n'a plus de raison d'être quand il néglige ou sacrifie cette cause de la patrie, la cause de tous.
LE FISC ET LES HEROS
18 et 19 novembre 1014.