‹ Les conditions de la victoire (volume 3)Chapitre 45 sur 238 · L'EMBUSQUÉ · texte numérisé non relu

L'EMBUSQUÉ

27 août 191i.

Il est partout question de nommer de nouveaux ministres, sans éliminer les anciens. Des noms sont prononcés : Millerand, Dclcassé, Briand. On a imprimé aussi le nom de Marcel Scmbal. Et Clemenceau ?

M. Clemenceau veut-il en ôtre? Ou se réserve-t-il? Cela ne regarde que lui. En doit-il être? Cela nous regarde, nous. Pour répondre à ceci, il faudrait savoir où M. Clemenceau sera le plus dangereux : dans le ministère ou dehors ?

N'ayant pas fait partie du ministère Clemenceau, ni d'aucune combinaison politique, littéraire, scientifique ou mondaine à laquelle M. Clemenceau ait été mêlé, j'ignore ce qu'il vaut comme collègue ni s'il a mérité sa réputation de mauvais coucheur. Ce qui est certain, c'est que sa profession de journaliste et la faculté qui lui est laissée, malgré Tétat de siège, de dire à tort et à travers tout ce qu'il peut savoir comme homme public, fait de lui un danger public évident. Aucun devoir qui le limite ne lui est supportable. Ily a des fictions qui peuvent être d'intérêt national : incapable de s'y plier lorsque son caprice est en jeu, il répandra à pleine gorge toutes les fables qu'il lui conviendra d'imaginer. Grâce à lui,

1. J'ai plaisir à dire que ce litre excellent appartient à Maurice Pujo, alors mon compagnon de travail, aujourd'hui soldat au front.

on peut dire que les conseils de la défense se tiennent en plein venL

Son article d'hier est particulièrement inouï. On y trouve d'abord toutes les sages invitations au calme, toutes les justes recommandations de faire confiance au gouvernement quel qu'il soit : bons conseils qui traînent partout. Mais, ailleurs, ceux qui les donnent, commencent par se faire un devoir de les suivre. Cet homme vraiment libre ne s'embarrasse point de ses propres principes. Il écrit :

Forte ou faible, quelle que soit raction gouvernementale, nous ne pouvons commettre de plus grande faute que de la contrarier.

La légalité, l'ordre, le calme comme nos meilleurs points d'appui.

Cela dit, s'estimant couvert par ces protestations, M. Clemenceau fait ce qu'il peut pour troubler l'ordre, ébranler la confiance, critiquer le gouvernement « dans la mesure où il le rend nécessaire », qui n'est autre que la mesure du plaisir de M. Clemenceau.

Il délivre au généralissime (qu'il n'était pas chargé d'apprécier) un brevet de satisfaction, mais « pour la défensive » seulement; il fait savoir de cette sorte aux Français et aux étrangers, aux amis et aux ennemis, que la question du généralis.sime a pu être posée en haut lieu. Et ce premier paquet lâché, il renouvelle le conseil de « patience » et de « tranquillité ».

Alors, l'agitation de M. Clemenceau recommence.

Contre le ministère de la guerre, cette fois. «■ Sous prétexte de concentration », on s'en est remis » de

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tous les services les plus imporlanls » à ce minislère qui est déclaré « hors d'élal de « les diriger et de les conirôler ». Tous ses « dirocLeurs abandonnés à eux-niômes ont eu pour première occupation de s'octroyer la plume blanche ». Enfin, les communications dudit ministère à la presse ont besoin d'être « contrôlées ». Par qui? Par la presse elle-même, particulièrement par la presse de Londres.

C'est une opinion. Peut-être vraie ! Peut-être fausse ! Mais elle contredit l'opinion des autorités responsables et elle correspond aux passions du public, à ses nerfs, à ce que M. de Mun appelle éloquemment les perfides conseils de la fiévreuse curiosité et les tentations de la critique ignorante.

L'article de M. Clemenceau intitulé La volonté annonçait de bonnes recettes pour discipliner les réflexes du public : il ne tend qu'à libérer ces réflexes jusqu'à la folie.

Si je publiais les mêmes renseignements, si j'émettais les mêmes affirmations, si je me permettais, chétif, de critiquer bureaux, ministres, président, d'abord on ne laisserait pas passer cette prose et l'on aurait raison. Mais, à supposer qu'elle parût et circulât, le beau malheur! On sait que les sphères d'informations des écrivains d'opposition sont toujours suspectes aux officiels. Il serait trop facile de maintenir par tous les organes de l'Etat la vérité gouvernementale audacieusement contestée ! Mais avec M. Clemenceau, c'est une autre paire de manches. Que répondre à l'homme qui écrit :

Ayant reçu la visite de M. Viviani le lendemain, je lui parlais de cette affaire....

Qu'objecter au sénateur qui ose écrire :

Je m'inscris en faux contre le démenti de M. Messimy qui est bien placé pour savoir de qui je tiens une information accompagnée de cette remarque, etc.

Notez que les points abordés par M. Clemenceau ne sont pas en cause. Que faut-il penser de Tinterdiction, puis de l'admission, puis de la nouvelle interdiction du journal le Timesl Ou encore du récit de M. Gervais sur l'abominable incident du 15'' corps, du démenti que M. Gervais a reçu du gouvernement et du démenti que M. Clemenceau donne au démenti gouvernemental ? Questions particulières! Sujets dont discuterait indéfiniment en une heure où la discussion est pire que tout! Mais sur l'indiscrétion avec laquelle M. Clemenceau se mêle de faire juger ces divers incidents, il n'y a pas de doute possible; le désordre ainsi provoqué peut avoir des conséquencesépouvantables,nonseulement pour la patrie, mais pour chacun des membres de la patrie, pour vous qui me lisez, pour votre enfant ou votre frère qui est à l'armée, pour le toit sous lequel s'abrite votre paix douteuse.... Les nécessités de l'ordre sont aujourd'hui vitales et les désordres sont mortels. Si pareille situation devait s'éterniser, l'Histoire de France dirait qu'une somme effroyable de catastrophes collectives et de deuils personnels porte pour signature la parole légère et l'intempérant journalisme d'un parlementaire fameux.

Que faire donc de cet homme libre, trop libre? A la place de M. Poincaré, disent quelques-uns,

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lions donnorions à M. Clemenceau le choix entre un siège au Conseil des ministres ou le passage en conseil do guerre. Mais M. Poincar(5 a sans doute des objections.... Elles peuvent tenir à ce petit fait (jne, du prinlemps à l'automne lilOl», il fut le collègue de M. Clemenceau dans le cabinet Sarrien : ce n'était pas drôle, dil-on. D'autre part, I\I. Clemenceau peut trouver que l'autorité sans la responsabilité a des charmes, et qu'il est doux de tout pouvoir sans avoir i\ répondre de rien.

Alors, quoi?

Alors, le ministère est remanié, paraît-il. A l'heure où j'écris, on annonce que M. Clemenceau, qui a rendu le service d'écarter M. Caillaux, ne sera pourtant pas de la combinaison.

M. Clemenceau va donc continuer avec son journal à former un gouvernement à côté, ou, pour mieux dire, un gouvernement au-dessus, qui s'arrogera le droit de contrôler, de critiquer et de censurer le gouvernement nominal : tiraillant à sa guise, en franc tireur, gênant les opérations de cette troupe gouvernementale régulière, dont nous acceptons la discipline, nous, royalistes!

Il faudrait pourtant que M, Clemenceau prît ses responsabilités directes ou qu'il se tût : chef ou soldat, il n'y a plus à chercher entre ces deux postes un lieu d'intrigues où s'embusquer!

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