LIBÉRALISME ET BARBARIE
•1°"^ septembre 1914.
Le mauvais langage est la source des confusions, les confusions entre hommes qui usent de la môme langue mènent directement aux coups. Dans l'acuité des préoccupations militaires, nous ne nous excuserons pas de soulever une discussion de mots; car, au contraire, nous nous en ferons honneur. Des mots bien choisis dépend la pensée bien comprise. Tous les hommes de guerre savent qu'un « ordre » rédigé en termes impropres peut amener des cataclysmes, et de grandes victoires sont quelquefois sorties d'ordres conçus en termes justes, précis et nets. Et maintenant voici le fait :
L'industriel bien connu, M. Ernest Solvay, sujet belge, a été taxé de trente millions par les barbares qui ont envahi la Belgique. On rappelle de divers côtés qu'il fut socialiste convaincu ou philanthrope mihtant, et les Débats retiennent cette parole prononcée par lui à l'inauguration de la * Maison d'éducation » de Bruxelles, le 21 décembre dernier :
Le règne de la liberté s'achève, le règne du déterminé s'y substitue comme par un mouvement de bascule.
M. Solvay, en parlant si mal, pensait peu. Qu'estce que le mouvement de bascule entre deux règnes,
l'un caractérisé par la liberté, l'autre par le déterminé? De quelle lune tombe cette substitution inouïe? Il n'y a donc plus d'actes libres. Ou les actes déterminés sont-ils nés d'hier? Pur jargon, pure ferblanterie labiale....
Mais les Débats, prenant au mot M. Solvay, parviennent à l'égaler. Il leur suffit de se placer à l'opposite de son erreur :
« Cette volte-face contre le libéralisme fut alors très remarquée », disent-ils. Notons qu'il y avait de quoi. Si M. Solvay se fût borné à dire qu'il n'était plus libéral, que le libéralisme s'était montré inférieur à ses promesses en économie comme en politique, il n'y aurait rien eu à lui dire que les formules de l'approbation et de l'éloge. Il eût ajouté : « Sortons du libéralisme et mettons-nous courageusement à l'organisation », nous n'aurions pas manqué d'applaudir des vues aussi conformes aux réalités nationales, européennes et planétaires. La menace allemande suffisait à légitimer cette mise en défense du monde civilisé. Mais, justement, les Débats font grief à M. Solvay de l'âme de vérité contenue dans sa formule blagologique, ils écrivent :
M. Solvay se doutait-il que le déterminisme dont il annonçait la venue se confondrait avec le retour à la barbarie?
Qu'est-ce à dire? Si l'on eût pratiqué ce qu'il y avait de juste dans la pensée de M. Solvay, on eût — en France et en Belgique — donné aux préoccupations (l'organisation nationale, aux soucis de l'ordre militaire, le pas sur ces querelles des partis parlemen-
IJIU'IUI.ISMK KT BAIUÎAUIE. 117
laircs inhérenlcs î\ nos coiislilulions libérales; l'arméo française, l'armée belge auraient été plus fortes encore qu'elles ne sont, et nous aurions possédé beaucoup plus de chances d'arrêter plus vite et plus complètement l'inondation germanique; le succès des barbares aurait diminué dans la môme mesure.
C'est le libéralisme, par sa faiblesse propre, par le pacifisme qu'il détermine et môme provoque, qui est le premier complice et le premier facteur du « retour h la barbarie » dont se plaint le Journal des Drbats; il suffit, pour le voir, de remettre en langage net le fâcheux amphigouri de M. Solvay.
Plus une civilisation a de prix, plus il est sage de la soumettre aux conditions de l'ordre et de la cuirasser contre les assauts de l'étranger. Or, le libéralisme est le complice naturel de l'ennemi intérieur et de l'ennemi du dehors. Il favorise l'anarchisme et le désarmement. Les Barbares n'ont pas d'allié plus sûr.