LE ROMANTISME IMPERIAL
9 seplombie 1914.
Dans un aiiiclc de la Revue (/es Deux Mondes, extrait dans le Figaro, M. Victor Bérard, après avoir très bien caractérisé la prudence classique des mouvements bismarkiens, rend, par comparaison, tout à fait saisissants les caractères imposés à la politique allemande par le romantisme allemand que l'empereur Guillaume II personnifie pour l'histoire :
La conquête de l'or pour l'or et pour les commodités et jouissances qu'il procure; la poursuite des affaires lînancières, industrielles et commerciales, non pour le bien de l'Etat et « la félicité des sujets », mais, d'abord pour l'enrichissement de quelques privilégiés; l'amalgame de la politique et de la spéculation, de la diplomatie et de la finance, de la Cour et de la Banque; l'intimité, lassocialion de l'Empereur lui-même avec les gens de Bourse et de cartells : tel fut depuis vingt ans le caractère le plus marqué de cette « politique réaliste ». — comme disaient chez nous ses béats admirateurs, — que Guillaume II substitua peu à peu à la Realpolitik de Bismarck.
Ces deux politiques n'ont rien de commun. L'une voulait mettre en branle ou en œuvre toutes les réalités, pondérables et impondérables, pour construire et maintenir à jamais l'unité de l'Allemagne sous le contrôle de la dynastie et de la bureaucratie prussiennes. L'autre n'a plus eu d'attention que pour une réalité : l'argent. Peser de tout son poids sur l'Europe et le monde pour en exprimer le maximum dargcnl le plus vite possible; user de sa victoire et de son prestige pour obtenir ou extorquer les plus fortes conces-
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sions et contributions à l'univers terrorisé ; ramasser l'argent sans se soucier de l'odeur, dans le sang des Arméniens et dans les trafics les plus louches; menacer chaque matin du coup de force pour réussir le coup de Bourse; l'historien qui voudra dresser quelque jour le bilan de la politique allemande depuis la chute de Bismarck devra leconsUtuer d'abord, année par année, le bilan delà spéculation prussienne; il verra que la guerre présente fut une liquidation en veille de faillite, autant qu'un accès de folie guerrière ou mégalomane. L'Allemagne économique était à bout : ses opérations gigantesques avaient toujours été « malsaines », comme disent les financiers; elle avait trop brassé, trop risqué, trop avancé de marchandises et d'argent à ses clients peu solvables, aussi Ijien en Allemagne même que dans le monde entier: elle avait habitué sa clientèle mondiale à des prix et des conditions de vente qui ne laissait plus au fabricant et au capitaliste allemands les bénéfices nécessaires; il fallait, par un coup de force, « liquider » ces positions intenables ; c'est pour donner à l'Allemagne endettée les milliards de la Banque de France et de l'indemnité, autant que pour donner satisfaction aux criailleries, menaces et rodomontades des militaristes de terre et de mer, aux pangermanistes, aux théoriciens de la plus grande Allemagne, que Guillaume II fut acculé à la présente guerre.
Cette belle fresque d'histoire morale est digne de rester au dossier des nations germaniques. Elle servira à montrer comment ces nations toujours semblables à elles-mêmes (que riiégémonie fût aux Prussiens, aux Saxons, aux Autrichiens, à celles qui bordent le Rhin, à celles de la Forêt Noire), furent toujours précipitées par leur nature, dans le crime le plus naturellement ha'i de l'homme civilisé, à savoir le crime cVexcès^ — et d'excès sans variété, du
].E ROMANTISME IMPHRIAI,. I.'.fi
inoiiotone excès prolongé, comme en vertu d'une malhémaliqne -hutorde, toujoui's et de plus en plus dans la môme dircclion et le môme sens.
L'humanité aurait cent fois crevé de ripailles ou séché de faux ascétisme si elle avait admis pour guides de tels maîtres d'erreur sauvage' î