LA PERFECTION
Quel beau communiqué apporte à nos lecteurs le numéro de ce matin! L'ami dévoué qui veut bien se rendre plusieurs fois par jour au gouvernement militaire pour y recevoir les textes officiels est un musicien distingué. Je viens de lui demander s'il y a dans le répertoire universel une phrase de mélodie qui puisse être raisonnablement comparée à ces douces paroles : « A l'aile gauche, notre succès s'accentue.... Nos progrès ont continué.... Les Allemands nous ont abandonné le.... Nous avons pris un nouveau drapeau.... Au centre., Vennemi a cédé sur tout le front, entre Sézanne et Revigny.... » Enfin ceci, qui confine à la plus haute poésie, car une vérité demeurée triste, y est déjà transfigurée par la flamme de l'espérance : < Daiis VArgonne, les Allemands n ont pas encore reculé. » Notre ami musicien a dû concéder que la langue des dieux ne nous ravit pas aussi haut que le mâle souffle accouru des collines de la Victoire.
Le gouvernement a senti que des félicitations à l'armée s'imposaient. Le cœur de la nation se sentira un peu desserré de ces liens de silence qui le gonflaient. On voit avec plaisir que M. Poincaré, dans sa lettre à M. Millerand, n'oublie ni les soldats 'ni les chefs, ni l'idée stratégique, ni la réalisation
tactique. Nos Français ont toujours aimé le travail bien fait et l'œuvre accomplie. Ils sont fiers de considérer aujourd'hui qu'en des jours de hâte et d'angoisse, sous la menace d'un ennemi redoutable, il se soit trouvé une élite de plusieurs centaines de milliers d'entre eux pour concevoir et exécuter, chacun dans son ordre et chacun à son rang, une idée militaire dans sa perfection.
Ah! quand nous vous disions que notre beau pays n'était ni mort ni mourant et n'avait nulle envie de mourir! Il est délicieux de songer que ce sont MM. les Boches qui en font l'expérience : eux qui sous mille formes expédiaient partout notre avis de décès!