DEVANT L'EUROPE
Cette terrible guerre, qui nous relèvera devant nous-mêmes, commence à nous rendre un peu de notre stature naturelle devant l'Europe.' Le communiqué du grand État-major allemand par lequel l'ennemi avoue que son aile droite a dû se retirer, produit, d'après une dépêche de Rome, « une grande impression dans les milieux diplomatiques et politiques ». Déjà, le Secolo, qui avait paru croire à la fortune définitive de l'Allemagne, avait publié celte note aussi curieuse que précieuse par la lucidité transparente du pronostic :
On dirait que les Allemands, fidèles à leur vieux système, cherchent à occuper le plus de territoire français possible, espérant ainsi que toute résistance sera paralysée rapidement. Mais cette tactique pourrait
demeurer vaine, étant donné que les deux situations ne se ressemblent pas du tout.
En 1870, les Français n'avaii^-nt plus rien qui put s'appelerune armée quand les Prussiens furent arrives sous Paris. Les Allemands avait donc beau jeu, et quand ils s'établissaient quelque part ils étaient sûrs de ne pas être délogés. Cette fois-ci, au contraire, plusieurs centaines de mille hommes tiennent la campagne, conduits par un chef prudent, mais en même temps résolu. A mesure que les Allemands avancent, la ligne se détend et devient moins compacte. Voilà ce qu'il convient de considérer avant tout pour se faire une idée de la situation militaire.
Comme on voit, la finesse italienne n'a pas été déçue par l'événement. Cependant on ne s'est pas fait faute d'intriguer contre nous à Rome, devenue le faîte diplomatique de l'Europe, comme elle en était de tout temps le faîte religieux. Les agents de l'Allemagne et du pangermanisme ne se privaient pas d'exploiter nos récentes journées d'habile et prudente retraite comme les signes d'une irrésistible force allemande. Le même Secolo, dans un autre article, celui-là cité par \ Humanité, disait :
C'est un travail incroyable qui s'accomplit sournoisement: des maisons commerciales, des hommes politiques, journalistes, sont inondés de journaux allemands, de lettres privées, de télégrammes, de communiqués, etc. Les agents qui sont en tournée font le reste. En résumé, on vient vous dire : i Voyez-vous, nous sommes déjà vainqueurs, en vous rangeant avec nous, ne fût-ce que par une neutralité bienveillante et sympathique, vous aurez tout à gagner; si vous vous mettez avec les autres, vous risquez de tout perdre ».
Mais les plus intelligents et les plus prévoyants de
la race percevaient du côté de Londres, de Londres réveillée et ressuscitée par les nécessités militaires, des syptômes peu compatibles avec une confiance illimitée dans la Germanie. L'historien Ferrero écrivait par exemple au même Sccolo, toujours reproduit par V Humanité :
L'Angleterre, comme la Russie, peut faire traîner la guerre en longueur avec un dommage de beaucoup inférieur à celui des autres puissances belligérantes : soit que ce soit parce qu'elle ne craint pas l'invasion et qu'elle fera toujours la guerre chez les autres, soit parce qu'il ne semble pas probable qu'elle doive jamais appeler sous les drapeaux tous ses hommes valides; soit quelle puisse trouver aux pertes que La guerre peut infliger à son commerce en Europe une compensation dans les autres parties du monde, en prenant à V Allemagne les clients que celle-ci a perdus. Et il n'y a pas lieu de croire qu'elle renoncera à se prévaloir de ces avantages.
Idée juste, idée directrice qui, depuis le traité du 5 septembre est en quelque sorte devenue chair! L'union des Alliés sonne pour aujourd'hui ou pour demain le glas du prestige ou même de l'unité de l'Allemagne. J'espère avoir, un de ces matins, le temps de vous résumer un article de VIdea Nazionale où l'écrivain, qui signe Antonio Pagano, anticipait, à la date du 5 septembre, sur ce déclin fatal de la Germanie dans les jugements de l'Europe (').
Nos cousins d'Italie se décideront-ils? Dans tous les cas, une apparence de revers n'avait pas découragé nos alliés russes. Une main amie me traduit le
L Voir pp. 125 et 54.
sentiment de leurs journaux au lendemain de notre échec de Mons-Charlcroi. Il est sensible que le début, si gai, des hostilités, l'entrain de nos troupes, la fermeté de l'opinion du peuple avaient heureusement influencé les Russes et pour toujours. Fin août, ils acclamaient « la brillante armée de la France ». Ils admiraient comment « toute la jeune France s'est jetée sur l'ennemi avec une fougue merveilleuse », et comment en Belgique elle n'a « reculé » qu' « après avoir vaincu ». Nos amis russes ajoutaient en considérant les Allemagnes en marche sur Paris :
Mais déjà sur leurs derrières rayonnent les joyeux chants des cosaques et se font entendre les hennissements et les pas pressés de la cavalerie russe.
Les armées russes repoussent pied à pied les Allemands et cette voix venue de l'est sera entendue par la France qui comprendra que le secours est proche. — [iXovoïé Vrémia.)
11 y a un vieux discours de Victor Hugo (en 48, 49 ou 50 peut-être) pour flétrir les réactionnaires qui vivent l'oreille collée contre le sol pour entendre plus tôt rouler le canon russe. Réactionnaires ou non, les Français d'aujourd'hui salueront avec enthousiasme le roulement et l'entrée en scène du même canon. Mais ils l'écouteronl et l'acclameront debout. Ce doit être la position avantageuse pour manœuvrer notre canon à nous, le « bon petit canon de 75 ï, comme dit une belle lettre de soldat.
15 septembre 1914, VICTORIEUX RÉCOMPENSÉS
Depuis le commencement de cette guerre, qui fait une si profonde et si radicale revision de toutes les valeurs militaires et civiles, il n'avait été prononcé qu'un très petit nombre de noms de chefs militaires: le public a salué successivement Joffre, Pau, Castelnau, Gallieni, Michal,et, je crois bien, c'a été tout. Trois noms nouveaux viennent de s'inscrire, hier soir, sur le large fronton, trop spacieux encore, où siégeront bientôt tant de jeunes gloires! Les généraux Dubail et Maunoary reçoivent le grand cordon de la Légion d'honneur, le général Foch devient grand officier de l'Ordre.
Nous ignorons les faits précis qui dans la bataille de la Marne ou dans celle qui se déroule en avant de Nancy ont motivé ces trois récompenses. Mais les hommes qui les obtiennent sont bien connus.
Le général Dubail est le prédécesseur du général Joffre à l'Etat-Major général de l'armée. Remplacé l'autre année, il s'inclina silencieusement et alla prendre sans un mot le commandement du corps d'armée qui lui était assigné. La politique essaya d'accaparer le nom du général Dubail. Je sais, par des rapports certains, que nommé, il y a quelques années, commandant de Saint-Cyr où son prédécesseur avait cru pouvoir soumettre l'éducation des
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jeunes olliciers à des soucis extramililaircs qui l'obsédaient, le général Dubail sut réagir conlre ces tendances et ramoner l'École à sa véritable fonction. Cet esprit militaire a donné son plein devant l'ennemi.
On attendait beaucoup du général Maunoury. Les résultats montrent qu'il a tenu toutes les promesses que faisaient pour lui ceux qui l'avaient suivi dans sa carrière, le jour où ils apprirent le grave et délicat devoir dont il venait d'être chargé. Le général Maunoury avait déjà rencontré les Allemands. Il avait même été décoré sur le terrain à Ghampigny, voilà prés de quarante-quatre ans. Le magnifique revirement opéré dans la situation de la France surpasse les honneurs de la promotion la plus magnifîijue.
Le général Foch est un de ces fds de l'Alsace', qui naissent et qui meurent soldats, la passion et le culte du métier des armes sachant les absorber jusqu'au dernier moment. A l'amour des choses de la guen-e, qui est commun à tous les Français, il ajoute les dons et les goûts du militaire professionnel, les qualités du chef, du meneur d'hommes à grande allure, également capable de la plus simple bonhomie avec le soldat, d'un commandement ferme, rigoureux, inflexible avec les subordonnés.
Ces vertus étaient celles qui, de tout temps, firent la force des armées. Il est beau qu'elles se retrouvent encore aujourd'hui comme une solennelle confirmation, par la dernière expérience, des plus an-
1. Erreur. Nous avions été modestes pour notre midi. Le général Foch est un pyrénéen, dont le nom veut dire feu en langue d'oc, à moins de dériver de fouque^ oiseau de mer.
ciennes traditions du genre humain. Au feu de ees salutaires épreuves, toutes les fautes que nous avons commises dans le passé contre les saines conceptions militaires s'évanouiront tour à tour au fur et à mesure de nos succès. Car la bataille purifie, mais la victoire éclaire et sublime.
« Vieux professeur d'histoire », M. Lavisse a manié bien des documents dans sa vie. Il déclare n'en avoir trouvé aucun « plus simple, plus beau, plus plein de grande histoire » que l'instrument par lequel les trois grandes puissances : France, Russie, Angleterre, se sont engagées à ne faire « aucune paix séparée » et, quand se poseront « les termes de la paix » à ne rien conclure « sans accord préalable » avec chacune des autres alliées. Ce traité du 5 septembre nous apporte bien « la sérénité de la certitude « ! M. Lavisse a tout à fait raison de le redire au Journal, nos lecteurs saA^ent que nous n'avons pas varié sur le compte du précieux instrument qui, en liant la France au dehors, l'a déliée au dedans du joug des factions. Oui, c'est là un bienfait sans prix, le cris de joie dei\I. Lavisse nous l'a fait mieux goûter : or, comme nous quittons l'article de M. Lavisse, une dépêche du Vorivaerts reproduite et lue par nous dans V Humanité vient multiplier une salisfaction que nous ne croyions plus susceptible d'accroissement! C'est que l'organe des socialistes de Guillaume II ajoute des lueurs aux lueurs des dernières révélations que, sans le vouloir, il nous avait déjà apportées :
Le paclede Londres. — Ce qu'en pense le « Worwaerls. » — Le Worwacrls remarque au sujet de la convention signée par l'Angleterre, la France et la Russie, de ne pas traiter de la paix séparément, que cette décision ne fera que prolonger la durée de la guerre.
Ces lignes ne vous disent rien? Eh! rapprochezles d'autres lignes du Vorwac7-ts (28 août), parues dans VHumanité du 8 septembre et intitulées « ministres socialistes en France » à propos de l'entrée de Guesde et de Sembat dans le troisième ministère Viviani.
On y lisait cette tentation papelarde :
Nos camarades français ne seraient jamais entrés dans le ministère s'ils avaient la pensée que la guerre, dans le s'.ade actuel, est une guerre destinée à soutenir le tsarisme, une guerre contre la civilisation et la liberté politique. La guerre leur apparaît comme une lutte pour lindépendance nationale. Us ne veulent pas d'annexion.
D'un autre côté, nous n'avons pas le droit de mettre en doute que les hommes qui composent aujourd'hui le gouvernement français sont prêts, dans leur majorité, à intervenir en faveur d'une paix assurant leur sécurité nationale. Guesde et Sembat, mais aussi Augagneur, Malvy, David et d'autres, ne connaissent pas de solidarité avec le tsarisme et le moscovitisme. Leur présence au ministère est un appui pour les perspeclives de pdi.c si cette paix est celle que le peuple allemand doit aussi souhaiter : « une paix sans conquête », une paix menant à l'entente avec la nation française. Alors, c'en serait fait pour toujours du rôle du tsarisme comme arbitre.
La guerre a été ouverte avec le mot d'ordre de liberté et indépendance nationale. Si une entente avec la France se réalisait, ce serait la liberté et l'indépendance de la Pologne et de la Finlande assurées, le tsa-
risme brise, la paix européenne garantie. Or, c'est ce qui doit aussi constituer le but de la politique socialiste allemande.
Voilà une espérance des socialistes allemands, voilà aussi une espéranee de leur chef suprême, Guillaume II, voilà enfin une embûche de l'un et des autres qui sont bien déjouées et déçues par le traité du 5 septembre! « Celte décision », remarque à présent le Vorwaerts^ « ne fera que prolonger la durée de la guerre. » Ni Prudhomme, ni Calino n'ont mieux parlé de leur vivant. Jocrisse et Gribouille ne manqueraient pas d'ajouter, si la vie et la santé leur étaient rendues, que cette duperie nous sera aussi épargnée d'une « paix » obtenue dans la spoliation et la honte.
A ce chantage qui n'est pas vieux de quinze jours, les armées de la France répondent aujourd'hui par un magnanime cri de victoire. A ces braves, à ces héros morts et vivants, qui eurent à donner l'effort de cette victoire, nous ne souhaitons qu'une chose, mais de grand cœur : c'est qu'ils voient leur patrie en recueillir le fruit, tout le fruit, tout le noble fruit !