LE PEUPLE ET L'ÉLITE
M. Ernest Lavisse a eu deux conversations à
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propos de la guerre. Le jour du départ du gouvernement pour Bordeaux, « un homme distingué, connu dans la politique et les lettres » le désespéra : Paris ne serait pas défendu, l'ennemi y enlierait, nos armées enveloppées capiluleraienl, nous perdrions « tout, même l'honneur.... >
Ouelcpies instants plus lard, un cocher expliquait ;\ M. l^avisse qu'on faisait exprès de laisser approcher les Prussiens, qu'on les écraserait sous nos murs, que c'était la tactique de Jofl'rc et de Gallieni, qu'au surplus les Russes arrivaient, que les Italiens étaient nos compères et que les Allemands seraient battus, battus et qu'ils ne l'auraient pas volé.... — Moi, j'en suis sûr, c'est le bon Dieu (jui me l'a dit lui déclarait cet homme excellent et cet admirable Français.
Ce contraste de la double conversation, M. Ernest Lavisse écrit qu'il l'a maintes fois retrouvé : les « gens sans profession ou de profession élégante » désespèrent souvent, le peuple jamais.... L'observation généralisée va servir de motifs à des réflexions dont M. Lavisse fera sans doute part aux lecteurs du Journal.
Eh bien! que iM. Lavisse nous permette de lui conseiller la prudence. Qu'il arrête, ou du moins, qu'il suspende l'énorcé de sa conclusion. D'abord, elle est hâtive, car elle pose sur des dénombrements peu complets. Ensuite elle est capable d'ajouter à un grand mal. Le mal, c'est l'antagonisme des classes, c'est le spectacle de fainéantise ou d'indilTérence que les classes dites cultivées donnent trop souvent ;\ l'envie populaire. Le pis serait d'envenimer ce sp^c-
lacle par des reproches qui sont en partie injustifiés et fictils. A rheure où tant de braves gens de toutes conditions font simultanément et héroïquement leur devoir, il est au moins inutile daller dire au « peuple » qu'il est seul, lui « peuple », parce que « peuple », à n'avoir pas désespéré de la Patrie.
L'idée de l'infaillibilité morale ou patriotique du « peuple » est un topo du romantisme révolutionnaire qu'il serait sage de ne pas ressusciter. Que -M. Lavisse y prenne garde : son cocher sera le premier à lui contester ce topo. De mauvais Français, de pâles Français, il y en a aussi dans le « peuple », et les cochers le savent bien.
Nous nous honorons d'avoir de nombreux amis dans la corporation des cochers. Ce que nous a dit du sien M. Lavisse est loin de nous étonner. Mais, s'il avait eu l'avantage de causer plus longtemps avec lui, M. Lavisse aurait fini par apprendre qu'il y a dans Paris des académiciens, des universitaires, des professeurs agrégés, docteurs ou lauréats de l'Institut qui, eux non plus, nont jamais douté de l'honneur de nos armes et de notre victoire. Il est arrivé à ce cocher et à ses confrères de charrier pour quelques piécettes à travers la grande ville des personnages distingués, connus, dans la politique et les lettres, qui ne pensaient point comme le collègue de M. Lavisse et qui avaient toutes les idées, tous les sentiments de son noble cocher. Bien des intelligences se sont séparées de l'instinct national ; mais bien d'autres se sont réunies à lui par les nœuds les plus fermes, les plus profonds et les plus volontaires.