RÉPUBLIQUE ET SOCIALISME
Nous avons souvent rappelé un avis fameux donné sur le socialisme allemand qui est [de la fin de 1912 et qui valut à son auteur, M. Andler, un ouragan de blAmesel môme de persécutions. Mais l'évolution du socialisme allemand vers Tempire des Hohenzollern remonte bien plus haut. Avant d'en venir au nationalisme et à la monarchie, il fallait que la socialdémocratie allemande rompît avec l'idée républicaine. Or, cette rupture publique est vieille de onze ans. Elle a eu lieu au moment précis où les socialistes français se sont unis à ceux d'Allemagne, c'est-à-dire au mémorable congrès d'Amsterdam, en août 1904. Cette rupture ne fut pas l'œuvre d'enfants perdus, ni de nouveaux venus, ni d'une minorité faible ou forte. Elle fut prononcée par un orateur autorisé, feu Auguste Bebcl. Elle fut couverte d'applaudissements. M. Jaurès tenta bien de s'y opposer. C'est lui qui fut mis en minorité. Par qui? Par M. Jules Gue.sde, aujourd'hui ministre.
pAnoLEs DE Bkbel, \c mardi 16 août 1904 :
Dans une ccrlaint^ lucsiuc, je dois être l'avocat de la monfirchic contre vous.
Quand une f<rève éclate chez vous, on envoie des troiipcH, point chez nous. Chez vous, on expédie de rininnteric, de la cavalerie, de rartillerie. Cest que la monarchie né peut ê engage à fond dans tvji luU9S 9nga-
RÉPUBLIOUE ET SOCIALISME. Il
nlérêt de dasfie: elle doit compter avec le
Dans toutes les ré publiques, on conslalo rinlcrvcn- !ori de la troupe dans les grèves. Le gouvernement : ançais est, lui aussi, un gouvernement de classes.
Ainsi Bebel dissociait l'idée de république oA. 'alisme. Celte distinction pouvait sur- ! surprit beaucoup les amis de Jaurès <|ui, à celle époque, se faisaient gloire de participer "uvernement de la Rc'publique biocarde et de Dorer, de façon indirecte mais puissante, au ibinel Combes. Alors, se leva le plus orthodoxe des •cialistes français, M. Guesde, l'adversaire constat de Jaurès, pour approuver Hebel.
SOCIALISME, LAÏCITE, RÉVOLUTION FBANÇAISF
.\posTROPHE8 DE JuLES GuESDE à Jaurès le 17 a(»Ùl .
Admettons un instant que la République ait été sau-
•e par vos amis. En quoi, je vous le demande, la
!<aine sauvée avancerait-elle un jour
aent du prolétariat?
Bebel vt>us rappelait hier que la forme républicaine
>t le terrain d'entente de toutes les fractions de la
lasse bourgeoise et qu'à certains égards la Monar
hie, placée au-dessus des classes, lui est supérieure.
Donc, quand vous auriez sauvé la République, vous
n'auriez rien fait pour le prolétariat. Si, poiir elle.
• lui-ci doit abandonner ses intérêts propres chaque
• is qu'elle est en danger, la République c» '«^ ; "- •s gouvernements.
Voyons maintenant les réformes dont vous «.ruHv Ir
rolétariat. Vous vantez la laïcité, la séparation des
's et de l'Etat? Rien de tout cela, en admettant
i bourgeoisie républicaine consentirait à le réa-
M*nuu». — Is Parlement. il
liser, n'aurait un effet. Voyez en Amérique, où les Églises sont séparées de l'État.
Il est d'autant plus intéressant de revoir ces paroles que, depuis quelques mois de guerre, les chefs socialistes, YHumanité^ la Bataille syndicaliste, la Guerre sociale, paraissent hypnotisées par ce qu'on appelait en 1904 la défense républicaine et par l'anlicléricalisme. Tout cela ne sert qu'à « berner le prolétariat », c'est M. Jules Guesde qui le remarquait au boa temps.
Il ajoutait :
... Vous avez indiqué qu'un projet de retraites ouvrières est à l'étude. Il n'accorde pas aux ouvriers le dixième de ce que la monarchie des HohenzoUern a accordé au.x ouvriers allemands.
... Il n'y a rien d'étrange, d'ailleurs, à ce que vous agissiez ainsi. Votre erreur est fondamentale Kot's rattachez le socialisme à la République et à la II française. Nous, nous disons que le socialisme es! tat de phénomènes purement économiques, et cette conception essentielle est en opposition irréductible avec la vôtre. Vous, vous faites de la République le chapitre premier ou la préface du socialisme. Si cela était vrai pour la France, ce serait vrai pour tous les autres pays. Et c'est pourquoi nous portons la question devant le prolétariat de tous les pays.
Croit-on que la conquête de la République soit de nature à améliorer en rien la situation du prolétariat?
Jules Guesde ne le croyait point. Il disait pourquoi. Comment ces évidences n'ont-elles pas instruit, à défaut de Jaurès, les autres collaborateurs de VHumanitél M. Pierre Renaudel est toujours persuadé qu'il existe un lien étroit entre ranticlérica lisme et les réformes sociales....
HEPUBLigUE ET SOCIALISME. 165
Les rectifications de M.Jules Guesde eurent, sans
doute, la vertu de balayer les suprêmes scrupules
de Bebel et de ses amis. Ils s'engagèrent hardiment
ans la voie du socialisme officiel, patriote, en met-
lut leur Allemat^'ne au-dessus de tout.
(lomment M. Jaurès prit-il la chose?
uN BEL AVEUGLEMENT
Nul n'était mieux placé que lui pour sentir le mger. Du moment qu'il voyait triompher la tenance qu'il combattait, du moment que l'Allemagne icialiste se relâchait de son ancienne opposition
-mocratique et se ralliait à la monarchie, il devait, li, de son point de vue de Français, de Français au ourant des affaires d'Allemagne, calculer et prévoir ' qui est arrivé aujourd'hui : l'Allemagne politique t militaire soulevant l'Allemagne industrielle et
ivrière. ou m^rae soulevée par elle, et jetée conire
A laconccnlralion nationaliste allemande, pouvait t devait correspondre, chez Jaurès, un elTort de nncentration dans un sens national, français. C'était i autant plus indiqué, d'autant plus commandé que ii-mèmc faisait virtuellement partie du pfoiivcrne-
' ut . Eh bien ! pas du tout !
Nous sommes toujours au 17 aoùi r.»Ui. i. n socialiste autrichien, Kautsky, descendait de la tribune. Jaurès lui répondit :
Je ne veux pas poser en ce moment des problèmes que les événements ne posent plus devant nous. Mais lorsque j'ai entendu le citoyen Kautsky répéter qu'il accept««î» 'fï possibilité de la participation des socia-
listes au gouvernement central en cas de péril national, qu'il accepterait que le communiste Blanqui fit partie du gouvernement dans une République bourgeoise chargée de refouler l'invasion, je me demandais si le ministérialisme devenait orthodoxe, à condition d'être compliqué de nationjilisme, s'il était plus excusable à un prolétaire de sacrifier la lutte de cl;«8ses pour collaborer à la défense de cette même patrie, qui était administrée et surtout exploitée par la classe bourgeoise. Je me demandais si la liberté politique, la liberté intellectuelle, la possibilité d'organiser le prolétariat n'était pas pour le prolétaire d'un intérêt aussi essentiel que la patrie d'aujourd'hui. Et je sens que, dans certaines circonstances, je ne pourrai suivre jusqu'au bout /c ministérialisty^^' ^^nfin.^niivt^ ,ip «/-./>./. y./,....,. rade.
Bref, Jaurès défendait devant le congrès d'Amsterdam la collaboralion au pouvoir dans le genre de celle qu'il donnait au cabinet Combes, mais il déclarait qu'elle serait suspecte dans le t cas de péril national » visé par Kautsky, quand elle se t compliquerait de nationalisme ». Il admettait de travailler avec des bourgeois pour faire la guerre aux curés. Il ne l'admettait plus pour faire la guerre aux Boches : il sentait s'éveiller ses scrupules « dans une République bourgeoise chargée de refouler Vinvnsion ». M. Jaurès avait presque fait en I90i, mais pour le bon motif, ce que fait M. Guesde en 191 i, mais pour un motif moins brillant, d'après Jaurès : pour sauver t la patrie d'aujourd'hui ».
Telles étaient les dispositions de Jaurès. Quoique battu à Amsterdam, il resta chef de nos socialistes. On peut juger quels durent être, pendant les dix années qui suivirrnf, l«^s dévolopppm»MiN i^nmlléles
RÉPUBLIQUE ET SOCIALISME. tw
ùu .-ui.ialisme à Paris et à Berlin. A Berlin, il se rapprocha de plus en plus de PÉlal qui organisait la p^uerre. A Paris, il prêchait la confiance dans l'Allemagne, le sceplicisme sur la possibilité d'une guerre et la résistance à la réorganisation militaire î
Le i" août dernier, eut lieu le voyage à Paris du lélégué allemand Muller, et ce fut, ou la grande liiperie de Muller par les gens qu'il représentait, ou a duperie de nos socialistes par ledit Muller. Dans les deux hypothèses, on peut dire que nos concitoyens socialistes avaient laborieusement amassé tous les écrans, toutes les œillères, tous les bandeaux pour s'empêcher de rien voir. Cette combinaison d'ignorance et d'oubli les mettait à la merci des Boches.