‹ Les Conditions de la Vie à NeversChapitre 12 sur 64 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

De ces diverses données est-il possible de dégager quelques conclusions ?

Il est incontestable qu'il ÿ avait dans la vie d'autrefois plus d’instabilité, plus d'incertitude qu'aujourd'hui. Quand les années étaient bonnes, il faut reconnaître que l’existence était facile. Si les ouvriers gagnaient peu les denrées étaient à des taux insignifiants. Mais quandles années étaient mauvaises, et c'était au xvru® siècle un accident fréquent, les familles presque toujours nombreuses de ce temps-là devaient s'imposer de pénibles privations. Avec les famines elles devenaient une proie facile pour la maladie, et des épidémies décimaient une population, qui normalement aurait dû s’accroître avec une grande rapidité. Le danger était d’autant plus grand que l'hygiène et le confort faisaient défaut.

Ce qu’il faut ensuite rechercher, c’est dans quel sens les conditions de la vie ont évolué à Nevers. Pour limiter la comparaison à deux périodes difficiles et diminuerles chances d’erreur, la question peut être posée ainsi: la vie était-elle plus ou moins dure à la veille de la Révolution que pendant les dernières années du xvrr® siècle ?

Examinons d’abord les dépenses des budgets d'autrefois. Le pain blanc est passé de 1 s. 6 d. environ à 3 s. 6 d., soit un peu plus du double, la viande de bœuf de 2 s. à 6 s. 6 d., soit un peu plus du triple. Avec les vins les variations s’échelonnent au xvrre siècle de 10 1. à 30 L. le poinçon de vin rouge ordinaire, et au xvrin® siècle de 20 1 à 50 L., ce qui fait à peu près le double. Parmi les autres produits ou denrées nécessaires à l'alimentation, le prix de certains poissons comme le hareng n’a augmenté que de moitié (4 I. le cent, 6L), celui du beurre a triplé (5 s. la livre — 16 s.), celui de certains fromages a doublé (3 s. 6 d. la livre — 7 s.). On peut admettre que le prix des fruits et des légumes a généralement augmenté du double. Certains produits d’épicerie, dont l'abondance est liée aux progrès de l’industrie et du commerce, comme le sucre, ont plutôt diminué de valeur. Par contre le sel a augmenté (de 10 s. à 13 s. environ la livre). Dans léclairage et le chauffage la chandelle est devenue trois fois plus chère (5 s.-—15s. la livre) et le bois de moule a plus que doublé (moins de 10 1. — plus de 20 1. le millier). Dans l’habillement ou l’ameublement, les étoffes de caractère populaire, comme la toile à draps, le poulangis et la pouguette, passent de 11 l’aune à 21. 10s., soit plus du double. Le prix des chaussures et des sabots semble avoir doublé, La hausse des prix est surtout sensible dans la seconde moitié du xvine siècle, car la population augmente à Nevers, tandis que la production reste faible.

Avec les logements la hausse est encore plus forte. Dans les fau-

bourgs les-prix ont généralement triplé. A l’intérieur de la ville, dans les rues passagères et commerçantes, ils sont quatre fois supérieurs à ce qu’ils étaient un siècle auparavant. Il en est de même avec les terres et jardins. Les chiffres, d’abord assez uniformes pendant toute la seconde moitié du xvrr® siècle, diminuent au début du siècle suivant, car la famine et les épidémies de 1709 provoquent une diminution excessive de la population. Mais bientôt ils remontent au delà du taux précédent. Jusqu’en 1789 ils suivent ou plutôt devancent la progression générale des prix, car tandis que la population augmente, des garnisons nombreuses accaparent tous les locaux inoccupés. La maison dite de Sainte-Catherine, qui appartient à l’Hôtel-Dieu, est louée successivement 401. en 1726, 50 IL. en 1758, 72 1. en 1777 et 80 1. en 1783. Cette hausse des loyers avaitelle pour excuse l’accroissement du bien-être et du confort ? Il n’est pas possible de l’admettre. À l’intérieur de la ville, jusqu’à la fin du xvine siècle, il y eut peu de travaux et de transformations. Quant aux fauboures il suffit de se reporter à certaines maisons actuelles de la rue Félx-Faure ou dela rue de Mouesse, pour savoir ce que valaient les habitations extra muros du xva siècle. Au total, comme les augmentations les plus fortes pèsent sur les . choses les plus indispensables à l'existence, le prix de la vie a pour le moins triplé.

Les salaires ont-ils varié dans la même proportion ? Cette question estencore plus difficile à résoudre que la précédente, carsurles salaires à l’année ou à la journée les renseignements sont peu nombreux. En admettant que les prix aient passé de 10 et 15 s. par jour à 20 et 30 s., ils n’auraient fait que doubler. Avec les salaires aux pièces, malgré labondance des chiffres, il n’est pas toujours possible d'établir une comparaison précise entre la fin du xvrif siècle et la fin du xvrrie. Dans certains métiers le taux peut setrouver triplé. Avec d’autres métiers au contraire il n’est même pas doublé. (Serrurier : fer travaillé, 3 s. — 7 et 8 s. la livre, 1705-1789. — Maréchal : ferrage de chevaux, abonnement, 5 1.—10 1., 1675- 1789. — Potier d’étain : façon d’écuelles, 3 s.—5 s., 1698-1770. — Charron : une paire de roues neuves, 10 L—16 1. 4700-1778: + Tonnelier : poinçons neufs, 21. 4s. — 31.10 s., 1679-1785 ; poinçons encavés, 1 s.—3 s., 1698-1787. — Maçon : toise de maçonnerie, 61.9 1., 1753-1786. — Paveur : pavé neuf, 41.—61., 1656-1789. — Cordonnier, savetier : recarrelure, 15 s. —1 1: 10 s., 1698-1759. — Sellier:: billauts, 12 s. — 1 L., 1684-1789; collier, 2 1.—4 I. TOYS,

1699-1777 ; dossière, 2 1.—41., 1684-1777.— Tisserand : fabrication de toile, l’aune 4 s. — 8 s., 1702-1771 ; poulangis, pouguette, l’aune

PARIS RTE

En admettant une hausse des salaires équivalant au double des. prix, il est clair qu’à la fin de l’ancien régime une rupture d'équilibre s'était produite dans les conditions économiques. Le coût général de la vie avait augmenté. Les populations avaient lieu d’être mécontentes à la veille de la Révolution. Cette crise économique et sociale est sans doute une cause beaucoup plus profonde des troubles révolutionnaires que les griefs d’ordre politique ou administratif. Le peuple rend la royauté responsable de la hausse des prix et du manque de denrées. Il l’accuse de complicité avec tous les accapareurs et spéculateurs. Il s’imagine volontiers qu’un changement de régime amenera une amélioration de la vie.

1. D’autres questions seraient aussi à considérer. D'abord comparaison avec les campagnes du Nivernais, les autres villes ou régions de France. Mais les éléments de comparaison font défaut, car dans la plupart des provinces, l’histoire économique n’a pas encore été suffisamment étudiée. Avec le Nivernais on ne peut que glaner quelques renseignements épars dans les ouvrages d'histoire locale (par exemple Courot, Annales de Clamecy). Avec les autres villes et régions il faut se borner à des statistiques trop générales, comme celle de d’Avenel. Même à Orléans, où les conditions de vie semblent avoir été plus favorables qu'à Nevers, il est difficile de se prononcer avec certitude, le mémoire de Mantellier laissant de côté certaines questions comme celle des loyers. s

Il serait plus intéressant encore de comparer l’ancien régime et les temps modernes, afin de préciser la valeur de l’argent aux xvn® et xvurie siècles, et par là même savoir si la vie est plus facile aujourd’hui qu'autrefois, si le sort des classes ouvrières et marchandes s’est amélioré. Mais des calculs de ce genre, déjà très délicats, quand on se borne à comparer le xvrie et le xvrrre siècles, deviennent tout à fait incertains et peu satisfaisants, quand on les applique à la période contemporaine, car les progrès des sciences, de l’hygiène et de la civilisation en général ont transforméla vie moderne, les usages, les besoins et les plaisirs de toutes les classes sociales. On risque ainsi de comparer des unités qui ne sont plus de même nature. Les calculs que nous avons faits, et qui portent sur les années précédant la guerre, semblent aboutir à cette conclusion que la vie était devenue au débutduxx® siècle presque trois fois plus chère qu’à la fin du xvirr. Quant aux salaires anciens, comparés avec les barêmes actuels des prix de la mairie de Nevers, ils semblent avoir au moins triplé. Si l’on admet cette proportion à la fois dans les recettes et dans les dépenses, la valeur del’argent aurait ététroistois plus forte à la fin de l’ancien régime qu'aujourd'hui. Avec11,10s. un compagnon aurait eu le même salaire qu'un artisan de nos jours avec 4 fr. 50. Mais à part cette progression l'équilibre entre les dépenses et lesrecettes aurait à peine varié. Il est vrai que même dans ces conditions la période moderne aurait. encore l'avantage, car à salaire égal la durée de la journée de travail a diminué : la vie est devenue plus facile et plus confortable; enfin l’ouvrier d'aujourd'hui, même le plus pauvre, n’est plus exposé à mourir de faim ou de misère comme en 1709, et cette notion, à elle seule, rend presque impossible toute comparaison entre ces deux périodes de l’histoire.

Quant à la guerre actuelle, par sa durée inattendue et les diverses conséquences, que cette durée entraînait, diminution de la production, crise des transports, restrictions alimentaires et misères de toutes sortes, on peut dire qu’elle nous a ramenés à deux siècles en arrière, et qu’ainsi elle nous a micux fait comprendre ce qu'était le xvrrre siècle.

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