‹ Les conditions du travail chez les ouvriers en instruments de précision de Paris [microform]Chapitre 8 sur 9 · X. — Hygiène et accidents du travail · texte numérisé non relu

X. — Hygiène et accidents du travail

Il n’y a aucun document pouvant déterminer le nombre ou le pourcentage des accidents chez les ouvriers en instruments de précision. Ceux-ci sont compris avec les accidents des ouvriers d^s travaux mécaniques en général, Les gros accidents entraînant la mort sont heureusement à peu près inconnus dans la corporation. Par contre, les accidents entraînant la perte d’un ou plusieurs doigts, sont, par l’introduction de la machine à fraiser et de la scie circulaire, devenus assez fréquents. Les accidents de la vue par suite d éclats de copeaux sont aussi très communs chez l’ouvrier en instruments de précision. De même les brûlures par l’acide. Les nécessités de la construction des appareils ^ont, en effet, qiië l’ouvrier a souvent besoin de se servir d’acides, soit pour noircir le cuivre et lui donner une apparence d’acier ou de vieux bronze, soit pour nettoyer des pièces sortant de la

fonderie. ^ ^ ,

En outre des brûlures, ces sortes de travaux ont

un inconvénient encore plus grave. Ils sont souvent faits dans l’atelier même, et les ouvriers sont oblic^és de respirer un air vicié par les vapeurs d acide? qui provoquent chez certains une irritation des poumons, des maux de tête, etc. L’exiguïte des locaux, surtout dans les petites maisons, nuit aussi à la bonne hygiène de l’atelier. Quelques-uns se trouvent même placés dans des sortes de caves ou sous-sols, où l’air ne pénètre que par de vagues va-

Pour parer aux inconvénients et aux charges qu’entraînent pour eux les accidents qui se pro^duisent dans leurs ateliers, les patrons se sont affilies à des sociétés dites de secours contre les accidents du travail et qui sonj; de véritables officines. Il faut avoir pénétré dans une de ces agences, avoir eu affaire aux soi-disant médecins charges de de-

cider si l’ouvrier blessé peut, ou non, recommencer à travailler; il faut être entré dans une de ces salles où 50 ou 60 ouvriers blessés attendent qu’on veuille bien examiner leurs blessures et les reconnaître momentanément impropres à tout travail, il faut cela pour bien comprendre le peu de cas

au’un patron fait d’un ouvrier.

Il faut pourtant reconnaître que, parmi ces sociétés, il en est de plus humanitaires, qui assignent à l’ouvrier un médecin par quartier ou par arrondissement. Les ouvriers les préfèrent de beaucoup aux officines dont je parlais plus haut.

Ces sociétés (tous les patrons y sont affiliés) accordent généralement à l’ouvrier blessé la moitié du salaire quotidien, mais à condition que celui-ci né dépasse pas six francs. Les frais de médecin et de médicaments sont à la charge de la société. L’indemnité accordée en cas d’incapacité prolongée ne dépasse pas habituellement six mois.

En cas d’accident grave pouvant empêcher 1 ouvrier de reprendre 1 exercice de son métier, les sociétés accordent lesindemnitésqui suivent ;(1) Accident ayant entraîné la mort de l’ouvrier, 2.000 fr. à la veuve, aux enfants ou aux héritiers directs; accident entraînant une incapacité complète de travail (perte de la vue, d’un membre, etc.). 2.000 fr. Accident pouuant nuire aux capacités de l’ouvrier ou l’empêcher de continuer son métier (perte d un œil, d’une main, etc.), 1.00!) fr. Accident déterminant une incapacité notoire (perte de trois doigts au moins, etc.), 300 fr.

On peut se rendre compte par ces citations que la vie d’un ouvrier est taxée à un prix minime. La loi, il est vrai, ne reconnaît pas ces sortes de sociétés, et l’ouvrier a toujours le droit de recours direct contre le patron au service duquel il a été blessé Mais l’on sait ce que durent les procès, et comme l’ouvrier a rarement le temps d attendre et les moyens d’intenter un procès, il subit les conditions iniques de ces sociétés. Il ne faudrait pas

(1) J’cii sous les yeux différents statuts de ces sociétés. Aucune n’accorde d’indemnité supérieure à celles citées.

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croire que c’est le patron qui paie pour s’assurer contre les accidents de ses ouvriers. La retenue faite de ce chef aux ouvriers varie selon les maisons et va de deux à dix centimes par 10 heures de travail. Les patrons sont censés verser la même somme que les ouvriers.

A part quelques rares exceptions où les ouvriers d’un même atelier ont fondé une caisse pour se venir mutuellement en aide, il n’existe rien d’officiel en ce sens. Cependant, il est d’usage dans la plupart des ateliers de faire pour le camarade malade une souscription qu’on renouvelle à chaque paye, si la maladie se prolonge.

XL — L’organisation ouvrière professionnelle

On a vu dans la partie relative à l’historique de la corporation que, vers 1772, il existait, alliée aux fondeurs, une corporation des Faiseurs d’instruments de mathématiqnes, ancêtres directs des ouvriers en instruments de précision. La Révolution ayant aboli les corporations, il nous faut arriver jusqu’en 1848 pour voir un premier essai d’organisation ouvrière dans la partie. Mais l’engouement était alors, non pour le moderne syndicat, chambre de résistance à la rapacité patronale, mais pour la société coopérative de production, dont Louis Blanc avait été l’un des initiateurs. La durée de notre société fut courte : trois mois à peine, et après les journées de juin 18i8, les organisateurs, ceux qui étaient à la tête du mouvement, furent déportés. Malgré l’Essai sur le Paupérisme de L.-N. Bonaparte, il fut alors impossible à la classe ouvrière de se grouper, et il fallut attendre jusqu’à 1862 pour voir reparaître un vague essai de groupement.

11 s’agit de désigner quatre délégués à l’Exposition internationale de Londres. C’est à cette exposition, on le sait, que les ouvriers des différentes nations nouèrent les relations d’où devait résulter deux ans plus tard l’Internationale.

Le rapport des délégués constate que la fabrication anglaise des instruments était inférieure à celle de la France, mais que l’ouvrier anglais était

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mieux considéré, mieux traité et son salaire supérieur.

En 1865, une crise éclate. L’appel fait par quelques ouvriers en vue d’obtenir une réduction de la iournée et une augmentation de salaire est entendu. Trois cent vingt ouvriers y répondent et la grève a lieu. Néanmoins, et malgré les preuves de solidarité données par ceux qui ont continué à travailler, la grève échoue après deux longs mois de résistance,

Comme il était impossible de constituer un syndicat, les ouvriers fondent une Société de crédit mutuel destinée à venir en aide aux chômeurs. En 1867, cette société nomme sept délégués à l’exposition universelle. Ces délégués devront établir un rapport sur «les progrès de la mécanique de précision et rechercher les moyens les plus sérieux pour attirer les réfractaires au groupement ». Peu après, en effet, ils élaborent un programme syndical comportant les revendications suivantes : journée maxima de 10 heures; extension des conseils de prud’hommes: création d’écoles professionnelles. Ce syndicat ne dure malheureusement pas. Dès l’année suivante (1868) sa dissolution est prononcée.

En 1872, nouvel essai de groupement. Le syndicat envoie aux expositions de Vienne et de Philadelphie deux délégués, les citoyens Cailleaux et F. Maquaire, qui, à leur retour, formulent un programme de revendications. Leur rapport serait à citer presque en entier ; je me borne à en extraire les passages suivants :

« Nous devons chercher de tout notre pouvoir à améliorer notre situation matérielle, et employer toute notre volonté et notre énergie à nous en créer les moyens. Car il est certain que, si nous désirons une position meilleure et si nous voulons arriver à notre émancipation économique, il ne faut compter que sur nous-mêmes. »

Et plus loin : « C’est aussi un besoin impérieux du présent d’avoir des connaissances suffisantes pour que l’ouvrier puisse tourser à son profit Tac- '

tion révolutionnaire des machines-outils dans la

main-d’œuvre mécanique. » mia

Avec les procédés nouveaux et 1 outillap que possède aujourd’hui l’industrie, l’ouvrier doit en effet, travailler de la pensée aussi bien que des mains, afin de s’élever, de se transformer ; smon il deviendra l’esclave delà machine et tombera a un moment donné dans l’abje dion que souhaitent

si ardemment ses exploiteurs.

Cet énergique langage ne fut malheureusement pas entendu ou compris. La corporation traversait alors une période que les vieux ouvriers se complaisent encore à appeler la « période de loi ». La télégraphie, en effet, qui était en plein Développement, avait déterminé un surcroît consideraole de travail et, en môme temps, une notable augmentation de salaire Les patrons qui venaient de se constituer en chambre syndicale, protiteiept de la situation et proposèrent au syndicat ouvrier une entente ayant pour but la formation d un syndicat mixte. L’antagonisme des intérêts éclata aux yeux des deux parties et la dissolution du

nouveau syndicat ne tarda pas.

Les ouvriers tentèrent alors la fondation d un atelier corporatif, qui eut lui aussi une existence éphémère et se transforma bientôt en école professionnelle (1). Cette école dura environ trois ans ; puis les ouvriers l’abandonnèrent, apres avoir reconnu qu elle ne rendait aucun service a la corpo-

^'^La chambre syndicale n’existait donc plus que de nom, au point quelle ne

manière efficace dans la greve delà maison Postel- Vinay, où 70 ouvriers sur 85 abandonneient tiavail On fait alors un nouvel essai ; la mise a i index de quelques maisons est scrupuleusement res-

(L Les professeurs se servirent habilement de cette école pour la satisfaction de leurs intérêts personnels. Des trois professeurs qu’elle comptait, lun esp “

d’hui patron., un autre contremaître, et le troisième piofesseurdans une école de la Ville de Pans. Ce dernier vTent d’ètre exécuté par la chambre syndicale ouvrière

comme /açonmer. ^

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pectée par tous les ouvriers ; mais des dissensions intestines éclatent qui amènent une fois de plus la disparition du groupement.

A ces échecs successifs succède une longue accalmie, qui s’étend de 1885 à 1892. Le 12 juillet 1892, quelques camarades se réunissent (1) et jettent les bases de ce qui est encore aujourd’hui la Chambre syndicale des ouvriers en instruments de précision et parties similaires. Cent soixantedouze ouvriers y adhèrent immédiatement, et après neuf mois d’existence, le syndicat, qui conipte alors cinq cents membres, est désormais certain de vivre. La fermeture de la Bourse du travail en 1893 ne parvient pas à l’atteindre, bien qu’elle ait causé un malaise général dans la classe ouvrière, et il est à présumer que, comptant aujourd’hui seize cents membres, il ne tardera pas. à englober tous les ouvriers de la corporation.

Nombreux sont les services déjà rendus par la chambre syndicale. Son but, elle l’explique en partie dans les articles 3 et 4 de ses statuts :

Art. 3. — La chambre .syndicale a pour but d’unir toute la corporation dans les mêmes sentiments d’émancipation.

Art. 4. — De créer entre tous ses membres un lien de solidarité pour la" défense rie leurs intérêts corporatifs et 'économiques, en dehors de toutes considérations politiques et religieuses.

La chambre syndicale a établi, en outre des secours de chômage par résistance, de chômage simple et de cessation de travail.

Le cas de résistance est celui dans lequel le syndiqué se trouve forcé de quitter un atelier parce qu'il ne veut pas subir soit ime baisse exagérée d'un prix de façon., soit une notable réduction d'un prix d'heure de journée ^ ou, pour tout autre

(1) A la suite d’un différend entre patron et ouvriers, qui dut être porté devant le conseil des prud’hommes. Le conseiller ouvrier chargé de l’enquête engagea les ouvriers de la maison à se former en syndicat pour la défense de leurs intérêts professionnels.

motif le mettant dans l'impossibilité de gagner un salaire suffisant.

Tout syndiqué qui se trouve sans travail pour cause de résistance a droit à une indemnité de 5 francs, soit 30 francs par semaine, pendant six semaines (art. 8 des statuts).

Le cas de simple chômage est celui dans lequel le syndiqué se voit forcé de quitter un atelier par suite de manque de travail ou de réduction du personnel.

Tout syndiqué qui se trouve dans le cas de simple chômage a droit, après une semaine, à une indernnité de 1 fr. 50 par jour, ou 9 francs par semaine , pendant cinq semaines consécutives (art. 12).

Dans le cas de cessation de travail pour infirmité ou vieillesse, la chambre syndicale accorde un franc par jour pendant un an, à condition que l’ouvrier ait fait partie du syndicat pendant dix ans au moins (articles 16, 17, 19).

Outre les avantages qu’elle accorde à ses adhérents, la chambre syndicale des ouvriers en instruments a su tenir dans le mouvement économique prolétarien une très belle place. Elle a lout d’abord organisé une caisse des grèves, et il n’est pas une seule grève à qui elle n’envoie son obole. La greve de Garmaux et la Verrerie ouvrière, qui compteront dans l’histoire du prolétariat, n’ont pas eu de plus zélés défenseurs.

La chambre syndicale s’est fait successivement représenter aux congrès corporatifs de Nantes, de Limoges, de Tours, et tout dernièrement, de Toulouse par son sympathique secrétaire, le citoyen Briat. Elle s’est aussi fait représenter au congrès international de Londres, en 1896.

Quelques tentatives de grèves partielles ont été évitées ou aplanies (1), la chambre syndicale réservant son énergie et ses moyens pour une grève gé-

tr (1) Nous devons cep?ndant signaler la grève de la Société Continentale où les ouvriers en instruments se sont engagés par solidarité avec les ferblantiers de la

maison.

nprale le jour où celle-ci sera devenue nécessaire af triômnhe du prolétariat. La chambre syndicale fnterv“ent aussi très souvent dans les affaires de uruThomie ; elle aide ses membres en leur faisant Fes avances nécessaires, lorsqu elie a 1®

bien fondé de leurs réclamations et que 1 mteret d’un seul peut être profitable à tous. Elle a, dans ce domaine, rendu à ses adhérents d appréciables services. Elle a, de plus, réclame la nomination d’un prud’homme spécial à la corporation.

Depuis environ deux ans, un certain nombre de ses membres ont fondé, mais en dehors d elle, un

atelier coopératif.

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