Les conditions physiques de la conscience
Tandis que la plupart des psychologues physiologistes sont d'accord sur les principes fondamentaux du monisme et sur la nécessité de renoncer au dualisme traditionnel, ils sont en désaccord flagrant sur la participation de la conscience à l'activité nerveuse centrale. Les Anglais surtout ol0 fréquemment débattu cette question. Je citerai les deux principaux représentants des deux manières de voir opposées : H. Maudsley et G.-H. Lewes.
Dans sa Physiologie de VEsprits Maudsley revient souvent sur cette question, à propos des différents centres nerveux; il refuse absolument toute conscience à la moelle épinière et attribue les réactions surprenantes, les réflexes coordonnés, que l'on obtient de la moelle épinière de grenouilles décapitées, à un mécanisme inconscient, chargé de transmettre l'excitation par des voies nerveuses préformées (innées ou acquises) ; il s'efforce de refuser la conscience aux centres sensorio-moteurs, situés entre la moelle allongée et le corps calleux et attribue la grande complexité des réactions fournies par les animaux privés seulement des hémisphères cérébraux, à la plus grande complexité des impressions qu'ils reçoivent au moyen des sens spéciaux ; de même que le mécanisme aveugle de la moelle épinière répond par des réactions uniformes ou peu variées aux impressions monotones qu'il reçoit, les centres sensorio-moteurs répondent inconsciemment par des groupes ou des séres de mouvements coordonnés aux groupes et aux séries d'impressions externes ; le véritable agent, le seul même, est ici encore le mécanisme organisé; l'excitation nerveuse parcourt des voies préétablies, acquises par l'individu ou par la race.
Mais en affirmant ceci, Maudsley est plus prudent que lorsqu'il parle de la moelle épinière ; il reconnait lui-même qu'on ne peut pas dire avec certitude que les actes sensorio-moteurs soient toujours inconscients, et finit par avouer que la question est ouverte. Enfin, môme en traitant des centres corticaux des circonvolutions cérébrales, siège de l'intelligence et de la volonté, il semble n'admettre qu'à regret la participation de la conscience à leur activité «t s'attache surtout à faire ressortir la possibilité de leur fonctionnement inconscient.
Nous devons, dit-il, nous prémunir fortement contre l'erreur de considérer la conscience comme identique ou équivalente à l'esprit. Quand toute l'énergie d'une idée se décharge immédiatement à l'extérieur et donne lieu à une réaction idéo-motrice, nous n'en sommes point conscients ; afin que nous ayons conscience d'une idée il faut non seulement qu'elle ait une certaine intensité, mais qu'elle ne soit pas tout entière déversée sur les organés du mou. vement. Une idée qui disparait de la conscience, ne cesse pas pour cela d'exister ; elle peut continuer à agir à l'état latent et, pour ainsi dire, sous l'horizon de la conscience, pendant que les courants moléculaires qui la constituent se ralentissent peu à peu, avant de s'arrêter tout à fait ; dans cet état subconscient, elle peut avoir encore des effets moteurs ou influer sur d'autres idées ; si nous voyons surgir inconsciemment des effets qui auparavant ne se manifestaient qu'à la suite d'idées perçues par la conscience, nous avons le droit de supposer Videntité de la cause productrice dans les deux cas, d'autant plus que, souvent, lorsque notre attention se détourne d'autres objets qui l'occupaient momentanément, nous nous apercevons tout à coup de ce que nous étions en train de faire inconsciemment, et nous saisissons ainsi l'idée inconsciente sur le fait. La conscience parait donc exiger, comme première condition, un certain degré de persistance et d'intensité du courant moléculaire qui parcourt le circuit de l'idéation. Il en résulte que lorsque la méditation s'accomplit régulièrement et rapidement et que l'enchaînement des idées ne subit point d'interruption, nous n'avons ensuite aucune conscience de chacune des idées qui se sont suivies; les unes évoquent les autres, sans s'imposer isolément à la conscience du penseur, de sorte que le résultat auquel «celui-ci arrive, peut lui sembler inattendu ou casuel, et que sou-
vent il est difficile, impossible même, de se rappeler une à une les différentes idées qui ont conduit l'esprit à ce résultat. Que de pensées, nées on ne sait comment, ne se présentent-elles pas dans le courant d'une seule journée, au seuil de notre conscience! Le premier courant d'idéation semble dans ce cas en éveiller immédiatement un autre et se répandre dans le labyrinthe de l'écorce cérébrale, en se transformant toujours, avec une telle rapidité qu'il ne laisse point de traces persistantes de ses propres phases intermédiaires.
Depuis les travaux de Laycock et de Garpenter, personne ne niera le fait que les centres cérébraux supérieurs peuvent agir inconsciemment ; mais cela ne nous donne assurément pas le droit de supposer Tidentité de la cause productrice dans leur activité consciente et inconsciente ; au contraire, du moment qu'il y a •concience dans un cas et point dans l'autre, nous sommes forcés d'admettre une différence dans les conditions du phénomène ; il s'agit précisément de savoir quand et pourquoi (ou plutôt dans quelles circonstances) la fonction nerveuse centrale est-elle consciente ? A cela Maudsley répond : lorsque l'excitation a un certain degré de persistance et d'intensité. Cette explication est pour le moins insuffisante : quoi de plus persistant et de plus intense que « la musique » des sphères célestes, dont il parle dans une note à la page 17 ? Et pourtant nous ne l'entendons pas ; quoi de moins intense que le bruit des ailes d'un cousin, que nous entendons très-bien ? Quoi de moins persistant qu'une étincelle électrique que nous voyons dans tout son éclat ? Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que, dans la plupart des exemples que l'on cite habituellement à ce propos, on a recours à des influences qui ne sont pas aptes à exciter l'activité des nerfs afférents; tant qu'il s'agit d'impressions externes, la conscience ne peut évidement percevoir que des changements amenés par les nerfs périphé- Tiques ; par conséquent, lorsque ces nerfs ne sont pas encore excités, ou ne le sont plus, ou ne peuvent pas l'être, la conscience ne perçoit rien du tout ; Maudsley cite à l'appui de la thèse que persister dans le même état de conscience, signifie être inconscient, le fait que nous ne sentons pas la pression énorme imais constante de l'atmosphère sur la surface de notre corps ; .mais comment pourrions-nous la sentir, puisque nos nerfs sont
faits de manière à être inexcitables par elle ? Nous ne la sentons pas pour la même raison pour laquelle un aveugle ne voit pas les couleurs et un sourd n'entend pas les sons : nous n'avons pas d'organe pour la sentir. Je crois qu'il faut choisir les exemples au sein de l'action réflexe intercentrale des couches corticales (c'est-à-dire de l'activité psychique dans le sens restreint du mot), car elle nous ofire à chaque instant des faits empiriques qui démontrent que l'exercice et l'habitude réduisent une foule d'actes psychiques d'abord conscients à l'automatisme complet, indépendamment de leur intensité et de leur persistance ; ceci est admirablement exposé par H. Spencer dans ses Principes de Psychologie, dont je citerai le passage suivant :
« Lorsque des changements, d'abord incohérents et volontaires Se répètent souvent, ils deviennent cohérents et involontaires. Une série de changements psychiques qui était accompagnée de mémoire, de raison et de sentiment, cesse d'être consciente, rationnelle et émotionnelle, dès qu'elle est solidement organisée, grâce à de fréquentes répétitions ; elle cesse en même temps d'être volontaire. Mémoire, raison, sentiment et volonté disparaissent ensemble, au fur et à mesure que la reproduction habituelle de la même série de changements psychiques les rend automatiques. C'est ainsi que l'enfant qui apprend à marcher veut chaque mouvement avant de le faire, tandis que l'homme adulte, en marchant, ne pense pas à ses jambes, mais au but de sa course. C'est ainsi encore que ces reproductions de sons articulés que l'enfant et l'homme adulte exécutent, lorsque le premier apprend sa langue maternelle et le second une langue étrangère, sont volontaires ; mais au bout de quelques années d'exercice, la conversation coule de source, sans que les accomodations musculaires qu'elle exige soient conscientes ; les mouvements de l'appareil vocal suivent automatiquement la marche des idées. La même chose s'applique à l'écriture et à d'autres actions habituelles : toujours les différentes coordinations qui, au commencement, étaient conscientes et volontaires, deviennent tellement cohérentes et s'accomplissent si rapidement, qu'elles n'occupent plus dans la conscience un temps appréciable ; dès lors, elles s'accomplissent inconsciemment et involontairement, sous l'impulsion d'un stimulus interne ou externe appro-
prié... C'est ainsi que, grâce à la répétition constante, certains phénomènes psychiques passent plus ou moins de l'état volontaire à l'état automatique. »
Malgré l'évidence de ces faits, démontrés par l'expérience quotidienne de chacun, Lewes ne veut pas en entendre parler ; dans son remarquable ouvrage intitulé La Base physique de l'esprit, il essaie d'établir que de même que les nerfs ont la propriété spéciale et caractéristique nommée névrilité, les centres nerveux ont eux aussi une propriété caractéristique et spéciale qu'il appelle sensibilité. Il va sans dire que, loin de vouloir indiquer par ces deux mots d'imaginaires entités métaphysiques, il les propose simplement pour donner un nom à l'activité propre du tissu nerveux, pour éviter la continuelle répétition de cette phrase : « Le mouvement moléculaire particulier, éveillé par les impressions externes dans les fibres et dans les cellules nerveuses ; » aussi s'efforce-t-il de donner aux deux mots en question un sens purement objectif ; cela est facile pour la névrilité, mais fort difficile pour la sensibilité : une sensibilité objective est évidemment une chose contradictoire et impossible, puisque la sensibilité n'est et ne peut être autre chose que justement la subjectivité ou l'aspect subjectif du changement central, de la vibration nerveuse. Et en effet, malgré les efforts de l'auteur pour exclure la sensation ou le sentiment. — en un mot, la conscience, — de ce qu'il nomme « sensibilité, » la subjectivité envahit malgré lui l'usage qu'il fait de cette parole et l'entraîne à attribuer la mémoire, le discernement, la raison et la volonté à tout centre nerveux actif, y compris la moelle épinière de grenouilles décapitées ; les mouvements réflexes qu'on observe en elles, à la suite de stimulations périphériques, sont pour lui raisonnables et volontaires ; or, un mouvement ne peut pas être raisonnable et volontaire à moins d'être senti subjectivement, et cela d'une manière définie. Lewes critique violemment le passage de Spencer que je viens de citer ; après avoir reconnu qu'on appelle automatique seulement les changements psychiques ayant perdu les qualités particulières qui les rendaient conscients, rationnels et émotionnels, il réfute l'assertion d'après laquelle, à la suite de fréquentes répétitions, les actes psychiques deviennent physiques, et soutient que, tout en cessant d'être conscients, ils continuent néanmoins
à être psychiques et se distinguent par là des actes physiques. Sans doute si, à l'exemple de quelques spiritualistes, on neconcède le grade de « psychiques » qu'aux actes centraux conscients, on commet l'erreur de dépouiller de leur psychicité les changements centraux inconscients ; mais c'est ce que ne font pas ceux qui appellent « automatiques » les actes psychiques inconscients ; pour eux il n'y a point de distinction essentielle entre les actes psychiques et les actes inconscients ; pour eux il n'y a même point de distinction essentielle entre les actes psychiques et les actes physiques ; en quoi les premiers différent ils en effet des derniers ? Les uns et les autres sont-ils autre chose qu'une forme particulière de changements dynamo-matériels ayant un aspect subjectif pour chacun de nous uniquement parce qu'ils ont lieu en lui, et n'ayant absolument que l'aspect objectif tant qu'ils ont lieu dans un autre ? Et qu'est-ce que la conscience, sinon précisément l'aspect subjectif de certains d'entre ceschangements, dont l'aspect objectif est « purement physique ? »• Lewes lui-même est obligé de dire que nous pouvons indifféremment appeler la sensation un « processus nerveux » ou « un processus mental, » un mouvement moléculaire ou un état de conscience, parce quelle est l'un et l'autre en même temps et parce, qu'il s'agit des deux faces d'une seule et même réalité. Mais, s'il en est ainsi, il ne peut y avoir de différence essentielle d'aucune espèce entre les changements psychiques et les changements physiques, et il faut renoncer à parler d'une telle différence ; il le faut d'autant plus que sans cela on se rapproche fatalement du dualisme que l'on combat, et, au lieu de construire un pont entre l'obsolète spiritualisme et le matérialisme non moins obsolète, on élargit l'abîme qui les sépare et qui engloutit l'unité de l'être.
Il est vraiment étrange de voir ces deux puissants esprits,. Lewes et Maudsley, tous les deux champions zélés du monisme, adopter par rapport à la conscience deux opinions extrêmes et se rapprocher ainsi tous les deux, par des voies différentes, de l'abîme que l'un et l'autre travaillent à combler: tandis que Lewes s'efforce de démontrer l'omniprésence de la conscience, non-seulement dans les actes intellectuels, mais dans tous actes nerveux, sans exclure le réflexe spinal le plus direct et le plus automati-
que, Maudsley s'efforce de prouver ïomniabsence de la conscience, non seulement dans les actes nerveux d ordre inférieur, spinaux et sensorio-moteurs, mais encore dans le réflexe cortical le plus indirect et le moins automatique, sans exclure l'activité intellectuelle. Dès le commencement de son ouvrage, Maudsley avertit le lecteur que l'intelligence et la conscience sont deux choses bien distinctes, que la première peut se passer de la seconde, qu'un homme « ne serait pas une plus mauvaise machine intellectuelle sans la conscience qu'avec elle, » et que « l'agent continuerait son activité malgré l'absence du témoin. » Est-ce que par aventure l'agent et le témoin seraient deux personnes indépendantes Tune de l'autre ? Et qu'est-ce que la conscience si l'activité psychique peut continuer aussi bien en son absence? Nous sommes de nouveau au bord de l'abîme: une conscience qui apparaît de temps en temps, irrégulièrement, arbitrairement, c'est-à-dire casuellement, au lieu d'apparaître dans des conditions déterminées, et par conséquent nécessairement, se détache de son substratum nerveux, abandonne celui-ci aux bras du matérialisme et se jette elle-même dans les bras du spiritualisme. Le pont s'écroule et l'unité de l'être avec lui.
Il est évident que si, d'uue part, on admet que le réflexe spinal lé plus élémentaire est un acte psychique conscient, et non un acte physique et, d'autre part, que la méditation la plus élevée est un acte physique, dont la conscience est seulement un phénomène concomitant fréquent, mais nullement nécessaire, il est évident, dis-je, que de part et d'autre on sacrifie totalement la transition évolutive du simple au complexe, du moins parfait au plus parfait, et que, de part et d'autre, soit par l'extrémité effilée de la moelle épinière, soit par la voûte étendue des couches corticales, on introduit brusquement un élément nouveau, absolument différent, dont il est aussi impossible de comprendre la présence continuelle dans le premier cas, que la présence accidentelle dans le second. A quoi cela tient-il? Selon moi, à ce queLewes et Maudsley ont chacun exagéré ce qu'il y a de vrai dans sa manière de voir et négligé ce qu'il y a de vrai dans l'autre point de vue; en conséquence de quoi, chacun d'eux, après s'être approché tout près de la vérité, s'en est de nouveau éloigné.
La vérité est, je crois, dans la synthèse des deux opinions riva-
les; elle nous enseigne, si je ne me trompe, que, quel que soit le centre actif, le conscient et l'inconscient coexistent toujours et partout, mais qu'ils prédominent tantôt l'un, tantôt l'autre, conformément à un ensemble de conditions, à une loi, que je vais maintenant tâcher d'élucider.
La physiologie générale démontre que le tissu nerveux, fibres et cellules, ne fait point exception à la loi biologique universelle, d'après laquelle, dans la vie, la période d'activité est la période de désorganisation, suivie nécessairement et pas à pas de réparation, — sans quoi la vie serait la mort. Mon point de départ était donc donné : les éléments nerveux se désintègrent en fonctionnant et se réintègrent immédiatement après : de sorte que tout acte nerveux a une phase désintégrative et une phase réintégrative. Cette dernièrô s'accomplit selon la modalité de la désintégration qui l'a précédée.
Il se présente dès lors une première question : à laquelle de ces deux phases est-ce que la conscience est liée? Pour répondre à cette question, il n'y a point d'expérience possible ; seule l'observation peut nous guider; mais elle nous guide sûrement et parle si clair qu'il n'y a pas à s'y tromper : l'intégration et la réintégration des centres nerveux sont absolument inconscientes. Nul n'a conscience du développement embryonnaire de son cerveau, ni de l'apparition ou de l'évolution de ses organes cérébraux, qui procèdent à son insu, comme sa croissance, comme la nutrition de ses muscles et de ses os. Une fois développés, les éléments centraux sont ébranlés parles impressions incidentes, que les conducteurs centripètes leur amènent; ils entrent en activité.
L'activité désintègre l'organe central et le fatigue; la fatigue est la mesure de la décomposition fonctionnelle; la fatigue du cerveau produit le sommeil ; pendant le sommeil, il se repose, c'est-à-dire il se réintègre ; la fraîcheur qui en résulte est la mesure de la ré" paration accomplie. Or, nous sommes conscients à l'état de veille, inconscients quand nous dormons profondément; voilà une première indication, très grossière, du lien qui unit la conscience à la désorganisation des éléments actifs. Je montrerai plus loin que cette
intermittence subsiste dans chaque acte central pris isolément; le cerveau peut, en effet, être comparé à une salle fournie d'un nombre immense de becs de gaz, mais éclairée seulement par un nombre relativement petit et relativement constant de becs allumés, qui ne sont pas toujours les mêmes; au contraire, ils changent à chaque instant : à mesure qne les uns s'éteignent d'autres s'allument; jamais ils ne sont tous allumés; de temps ^en temps ils sont tous éteints.
Ainsi, la conscience est liée exclusivement à la phase désintégratice des actes nerveux centraux.
Cela posé, vient la seconde qnestion : est-ce que toute désintégration est consciente? Evidemment non, puisque les actes automatiques sont subconscients ou inconscients, quoi qu'ils soient, eux aussi, accompagnés de désorganisation; le gaz peut aussi brûler sans donner de lumière ou en ne donnant qu'une petite flamme bleuâtre presque invisible. Eh bien, l'observation démontre que si, d'une part, les actes qui fatiguent le plus, qui donnent la plus grande quantité de produits de décomposition, qui, en un mot, désintègrent le plus, sont les moins automatiques et les plus conscients, d'autre part, les actes qui fatiguent le moins, qui s'accomplissent avec le minimum de décomposition fonctionnelle, sont justement les moins conscients et les plus automatiques. Il paraît donc que la désintégration ne produit la conscience que lorsqu'elle a une certaine intensité. Ici l'expérience devient possible, guidée et illuminée, bien entendu, par le contrôle indispensable de l'observation interne ; c'est pour cela que la plupart de ces expériences doivent être faites sur l'homme et qu'on ne doit avoir recours aux animaux que dans le cas d'absolue nécessité. Je veux parler des expériences sur la durée des actes psychiques et sur la calorification centrale. Tout acte central est nécessairement lié à la production d'une certaine quantité de chaleur ; la chaleur produite est une des expressions de la désorganisation fonctionnelle. Malheureusement, les expériences qui se rapportent à ce sujet ne peuvent pas être faites sur l'homme avec la précision voulue, mais les admirables recherches de Schiff sur les animaux ont jeté une vive lumière sur les rapports de la thermogénèse centrale avec l'activité psychique. Je rappellerai seulement ici que le dégagement de chaleur est d'autant plus considérable que l'impression reçue par l'animal est apte,
pour une raison quelconque, à attirer son attention, c'est-à-dire à produire une vive conscience d'elle-même; si, au contraire, l'impression le laisse indifférent, c'est-à-dire si elle passe inaperçue ou à peu près et n'éveille que peu ou point de conscience, il ne se produit que fort peu de chalenr ; c'est ainsi que l'influence de la même impression, répétée plusieurs fois, s'émousse rapidement, et l'on n'obtient bientôt que le minimum de calorifieation, dû. au simple fait de la transmission nerveuse.
Ces faits indiquent clairement que les actes centraux, accompagnés de la conscience la plus vive, sont précisément ceux qui entraînént une décomposition plus étendue et une calorifieation plus grande, et que par conséquent, l'intensité de la conscience est en rapport direct avec l'intensité de la désintégration fonciionelle.
Maintenant qu'est-ce qui caractérise les actes centraux accompagnés de la conscience la moins vive ou tout à fait inconscients? Nous l'avons déjà dit : c'est une décomposition et une calorifieation réduite au minimum ; mais c'est encore, et surtout, une transmission relativement très-rapide. En effet, tout acte nerveux central exige un certain temps pour s'accomplir ; la répétition, l'exercice, l'habitude diminuent ce temps, le réduisant à la moitié, au tiers de ce qu'il est au commencement ; il est à son maximum lorsque l'acte à accomplir est nouveau pour le sujet et éveille par conséquent une conscience très intense des sensations qui le provoquent, l'accompagnent et le suivent; il diminue au fur et à mesure que l'acte devient habituel et se rapproche par là de l'état automatique ; il est à son minimum lorsque l'acte est devenu tout à fait automatique et s'accomplit inconsciemment. Ici je puis ajouter, comme une goutte à l'océan, quelques expériences que me sont propres. Je voulais Constater sur l'homme que les réactions automatiques inconscientes sont réellement et de beaucoup plus rapides que les réactions conscientes volontaires les plus simples ; c'est un fait d'expériences quotidiennes ; mais il était bon de constater la vitesse relative des deux espèces de réactions. J'ai longtemps cherché la méthode, car il n'est pas facile d'avoir des réactions automatiques enregistrables chez l'homme; enfin l'idée me vint d'utiliser dans ce but les cors aux pieds. Le sujet devait retirer la main et le pied avec la ferme volonté de les retirer simultanément, à l'instant même où il percevait la sensation tac-
tile que je produisais en touchant légèrement son cou de pied, après avoir bien établi que, sauf les premiers essais, toujours incertains, l'individu retire régulièrement la main un peu avant le pied, je frappais, sans l'avertir, un petit coup sec sur un cor douloureux : le pied se retirait alors avant la main, à tel point que souvent l'individu pouvait lui-même constater que, au moment où il retirait volontairement et consciemment la main, son pied s'était déjà « depuis longtemps retiré tout seul », c'est-à-dire involontairement et inconsciemment.
Ainsi, puisque les actes automatiques sont caractérisés par le peu de désorganisation et de calorification qui les accompagne et surtout par la rapidité de leur accomplissement, il s'ensuit que V intensité de la conscience est en rapport inverse avec la facilité et la rapidité de la transmission centrate.
Les trois résultats partiels que nous avons obtenus directement de l'observation et de l'expérience, réunis ensemble, constituent ce que j'ai appelé la loi physique de la conscience ; elle peut être formulée de la manière suivante : La conscience est liée exclusivement à la désintégration fonctionnelle des éléments nerveux centraux ; son intensité est en proportion directe de cette désintégration, et, simultanément, en proportion inverse de la facilité avec laquelle chacun de ces éléments transmet à d'autres la désintégration qui s'empare de lui et avec laquelle il rentre dans la phase de réintégration.
Yoyons, à présent comment cette loi s'applique au fonctionnement des différents centres nerveux.
Dans la journée, à l'état de veille, nous sommes continuellement exposés à toutes les impressions que notre constitution nous permet de recevoir du monde extérieur et des différentes parties de notre organisme. Ces impressions mettent en émoi tantôt l'une, tantôt l'autre région de nos centres nerveux, c'est-à-dire y provoquent une désintégration, fluctuante quant aux éléments intéressés, mais en elle-même continue, et qui l'emporte de beaucoup sur la réintégration; aussi sommes-nous continuellement conscients tantôt
-d'une chose, tantôt d'une autre. Toutes les excitations qui ne se transmettent pas trop rapidement, automatiquement, d'un élément à l'autre, ou qui rencontrent dans les éléments qu'elles envahissent une résistance suffisante pour ne pas leur permettre de passer outre sans s'arrêter, toutes celles enfin qui ont une énergie suffisante pour ne pas s'épuiser au seuil de l'élément central, pour en forcer l'entrée et pour mettre en branle son intérieur, éveillent chacune son quantum de conscience, qui va se fondre avec celle des autres éléments simultanément désintégrés, former la panesthésie ou conscience totale de l'individu à ce moment-là, quel que soit d'ailleurs le contenu de cette conscience, qu'elle soit personnelle ou impersonnelle ('). Le soir, lorsque l'usure du système nerveux a atteint certaines limites, nous sommes en proie à un sentiment de fatigue, au besoin de dormir; les sens s'émoussent, les impressions externes ne suffisent plus pour ébranler les centres nerveux qui ont besoin d'être drainés et irrigués; les flammes cérébrales s'éteignent Tune après l'autre, et nous nous endormons. Or, pendant le sommeil, pendant cette périodique prépondérance de la réintégration sur la désintégration, nous sommes inconscients.
Et les rêves, dira-t-on? Mais que sont les rêves, sinon des irruptions sporadiques d'activité désintégrante dans les périodes de travail réintégrant? Soit, en effet, qu'une région du cerveau, ayant travaillé moins que les autres, entre en vibration pour son propre compte, à la suite d'impressions trop faibles pour faire vibrer les régions fatiguées, et produise les états de conscience correspondants, soit qu'une région du cerveau, ayant travaillé plus que les autres, continue à être le siège d'une vibration incomplètement apaisée, et éveille des échos plus ou moins clairs des représentations correspondantes, soit enfin que ces deux procédés se combinent entre eux -et se mêlent aux représentations évoquées par l'état des viscères pour fournir les associations variées, étranges et absurdes qui •constituent la trame des rêves, — toujours est-il que nous ne
(*) Je propose ce nom de panesthésie pour exprimer la totalité de ce qu'un individu sent à un moment donné: on désigne souvent la même chose par le mot de cœnesthésie ; mais il me paraît étymologiquement moins adapté parce que toute la conscience peut être occupée par une seule sensation, et psychologiquement parce que souvent on l'emploie pour indiquer l'ensemble des sensations viscérales ou organiques.
sommes conscients que de la désintégration cérébro-psychique et nullement de la réintégration.
Au lieu de l'intermittence totale de la conscience, due au sommeil profond, examinons ses intermittences partielles à 1 état de veille. Vous lisez un chapitre qui vous intéresse, ou bien vous assistez à une leçon importante, ou bien encore vous réfléchissez en silence à un problème qui vous préoccupe : certaines régions de vos centres nerveux subissent une désintégration profonde et étendue, causée par les impressions multiples qui les frappent et par les innombrables sensations réflexes qu'elles éveillent : vous êtes vivement conscient de ce qui se passe en vous. Mais, au bout de quelque temps, cette occupation vous fatigue; vous la suspendez pour aller prendre un repas ou pour faire une promenade ; ou bien, pour une raison quelconque, peut-être inaperçue, votre activité psychique se porte sur d'autres régions du cerveau et laisse le champ libre à la réintégration des parties qui viennent de travailler; immédiatement vous perdez toute conscience de l'activité précédente, pour n'être conscient que de l'activité actuelle. En attendant, la réintégration s'accomplit, vous êtes reposé, vous revenez à votre occupation première et, dès que les vibrations fonction nelles s'emparent de nouveau des parties réintégrées, le contenu de votre conscience redevient ce qu'il était toute à l'heure, — mais avec une modification : vous reconnaissez maintenant, ce que vous avez connu tout à l'heure ; vous trouvez le chaos d'impressions, reçues alors, dûment associé en un tout harmonique; c'est que la réintégration a eu lieu selon la modalité de la désintégration qui l'a précédée; vous êtes en possession d'une synthèse, d'une conclusion nouvelle, d'une idée qui ne voulait pas venir et qui, à présent, vient toute seule ; vous avez appris quelque chose, vous avez acquis une faculté nouvelle ; et tout cela sans la moindre conscience de la réintégration à laquelle vous devez ce progrès.
Renfermons -nous dans des limites encore plus étroites. Au moment même où vous lisez un chapitre, vous n'avez conscience, à chaque instant, pris isolément, que de la phrase que vous êtes en train de lire et point de celle que vous venez de lire ; c'est que cette dernière a déjà passé de la phase désintégrative à la phase réintégrative ; et si, à la fin du chapitre, vous en possédez le contenu dûment coordonné, c'est grâce à la réinté-
gration inconsciente de la série de désintégrations conscientes qui se sont suivies. La même chose peut se dire de chaque mot qui entre dans la composition d'une phrase; cela est évident chez les personnes peu familières avec le sujet de leur lecture ou avec la langue dans laquelle elles lisent ; la même chose peut se dire encore de chaque lettre qui entre dans la composition d'un mot: cela est évident chez les individus qui sont entrain d'apprendre à lire. Si nous remontons cette échelle en sens inverse, nous voyons que, tandis que l'impression de chaque lettre produit, chez celui qui apprend à lire, une désintégration consciente, quelque passagère qu'elle soit, il cesse d'en être conscient au moment où la réintégration prend le dessus, la conscience passe alors au mot considéré comme un tout et pris comme signe ou symbole d'un groupe d'associations. Chez celui qui sait lire couramment, ce n'est plus chaque lettre, mais chaque mot qui produit une désintégration consciente, immédiatement remplacée par celle du mot suivant ; avec un peu plus d'habitude, il n'a plus conscience de la désintégration partielle produite par chaque mot, car elle passe trop vite et trop facilement à la phase réintégrative ; la conscience des mots se fond en un ensemble, d'où résulte l'intelligence du sens de la phrase, prise comme un tout et considérée comme l'expression d'une série d'associations plus complexes. Enfin chez celui qui non seulemont sait très bien lire et connaît très bien la langue dans laquelle il lit, mais qui est familier avec le sujet de sa lecture, la même chose arrive par rapport aux phrases entières; à force d'exercice et d'habitude, la désintégration consciente produite par chacune d'elles passe si rapidement et si facilement à la phase de réintégration qu'il n'en a pas conscience ; mais il a conscience de la désintégration extrêmement complexe, que l'impression des phrases successives communique, avec une vitesse extrême, à d'autres éléments nerveux, conformément aux lois de l'association des idées : tout en lisant, il réfléchit au sens de ce qu'il lit, c'est-àdire que sa conscience se manifeste tour à tour dans les éléments ou groupes d'éléments nerveux que la marche des associations met en branle et s'éteint au fur et à mesure dans ceux qui ont transmis à leurs voisins la phase désintégrative pour passer eux-mêmes à la phase réintégrative de leur activité.
A chaque instant de notre vie, chacun des inombrables éléments
nerveux qui sont appelés à agir oscille sans cesse entre la désintégration et la réintégration, entre la conscience et l'inconscience. La panesthésie, personnelle ou impersonnelle, que nous avons à un moment donné est la résultante ou plutôt la somme algébrique des phases désintégratives conscientes de toutes ces activités partielles. La conscience (c'est toujours de la conscience en général qu'il s'agit ici, et non de la conscience du moi) est continue, grâce ^n partie à la continuité du processus de désintégration fonctionnelle et à ce que les états de conscience, tout en passant d'un groupe d'éléments centraux à un autre, sont toujours reliés entre -eux par telle ou telle autre forme d'association, et sont, à ce point de vue, réellement la continuation les uns des autres; et, en partie, grâce à la reviviscence d'états de conscience passés, consolidés ou rendus latents par la réintégration, et dégagés de nouveau, dès qu'une onde désintégrative vient les tirer de leur repos. Ce sont ces nombreuses vibrations et revibrations isolées, qui se fondent en cet accord unifiant, que nous appelons notre panesthésie, et que nous possédons sans interruption tant que nous veillons ; il n'y a dans cette conscience totale de solution de continuité que lorsqu'il y a arrêt dans la désintégration névro-psychique : durant le sommeil profond, durant la syncope et durant la léthargie.
Il me paraît suffisamment clair que la loi que je propose s'applique parfaitement à l'activité psychique des centres corticaux.
Je dois maintenant montrer qu'elle s'applique également bien aux centres subalternes, sensorio-moteurs et spinaux. Mais, avant d'aborder ce sujet, je tiens à me prémunir contre le reproche de déroger ici aux règles de la méthode inductive, en concluant du -complexe au simple, c'est-à-dire, dans notre cas, en appliquant aux centres subalternes une conclusion tirée de l'observation des centres supérieurs, au lieu de procéder à rebours. Je suis forcé de procéder ainsi, par la nature même du problème, sous peine de renoncer à le traiter : comme c'est de la subjectivité des phénomènes centraux qu'il s agit, il est impossible d'en chercher les conditions là où nous n'avons aucun moyen direct d'en constater la présence ou l'absence ; or, par rapport aux centres subalternes nous sommes réduits exclusivement à l'observation objective, qui ne peut en aucune façon nous renseigner sur la subjectivité des changements qui se passent en eux ; aussi tout ce que nous pouvons
conjecturer quant à la conscience ou à l'inconscience des réactions motrices fournies par les centres subalternes, les seules qui nous soient accessibles, ne prend un certain degré de probabilité que lorsque nous étudions ces réactions avec l'aide de ce que l'observation sujective nous enseigne relativement à la conscience ou à l'inconscience des centres corticaux.
C'est pour n'avoir pas suivi cette voie que les savants se trouvent en désaccord complet sur la présence ou l'absence de la subjectivité dans les centres sensorio- moteurs et surtout dans la moelle épinière. Commençons par celle-ci.
Tandis que les uns adoptent la doctrine de Marshall-Hall, d'après laquelle l'activité de la moelle épinière est essentiellement différente de celle du cerveau, absolument inconsciente et purement mécanique ; les autres, et notamment Maudsley et Lewes, soutiennent au contraire que l'activité de tous les centres nerveux est essentiellement identique; mais, nous le savons, avec cette différence radicale, que d'après Maudsley la conscience est dans tous les cas un phénomène accessoire, généralement absent, tandis que d'après Lewes elle est, dans tous les cas, un phénomène nécessaire, généralement présent.
Voici les faits en discussion :
Si, à une grenouille décapitée, on met une goutte d'acide sur la peau de la région lombaire, on voit immédiatement la patte du côté correspondant se mettre en mouvement et venir frotter et gratter le point irrité par l'acide; si on répète l'expérience après avoir amputé la patte, l'application de l'acide met la grenouille dans une agitation évidente, elle fait des tentatives inutiles avec le moignon amputé, hésite, s'arrête, semble réfléchir et finit par se servir de l'autre patte pour essuyer l'acide. Pfluger fut tellement frappé par ce phénomène qu'il attribua aux réflexes médullaires non seulement la conscience, mais encore l'intelligence et la volonté; ces idées furent adoptées par Auerbach en Allemagne, et par Lewes en Angleterre. Mais, dès 1858, Schiff se prononça contre cette interprétation ; il eut le mérite de reconnaître, d'une part, que les faits observés sur l'homme à la suite des lésions trausmatiques de la moelle ne permettent pas de conclure à V inconscience de la moelle épinière, car, dans ce cas, la communication nerveuse entre la moelle et le cerveau étant interrompue, ce dernier ne peut en aucune façon percevoir ce qui se passe dans la moelle; c'est exactement comme si
ces deux organes appartenaient à deux individus; le cerveau de Paul ne sait pas ce qui se passe dans la moelle de Pierre ; et, d'autre part, que les réactions visibles étant le seul signe objectif qui nous révèle la présence d'une sensation consciente dans un organisme quelconque, hormis le nôtre, nous n'avons aucun droit de refuser à la moelle épinière toute trace de conscience; mais, quelque soit le degré de conscience qu'elle possède, nous pouvons en vertu du raisonnement suivant refuser aux réactions spinales la qualité d'intentionnelles ou volontaires ; en effet, nous appelons ainsi les mouvements dont nous avons une représentation anticipée, dont nous prévoyons la forme, l'énergie, la marche et l'effet ; mais la moelle épinière d'un animal décapité ne peut pas avoir ces représentations puisque la destruction de tout centre sensoriel entraîne l'abolition des représentations correspondantes et que la décapitation est la destruction simultanée de tous ces centres; la moelle est donc privée des matériaux psychiques qui, combinés en un tout, confèrent à un mouvement donné le caractère particulier que nous indiquons par le mot « volontaire. » Tant il est vrai que nous n'appelons plus ainsi un mouvement qui, malgré l'intégrité des centres nerveux, s'accomplit en l'absence de tout cet ensemble de représentations, sans prévision et sans conscience : nous l'appelons automatique. Je dirai plus : les exemples de mouvements inconscients accomplis par nous-mêmes me paraissent être les seuls valables pour soutenir la possibilité d'une réaction nerveuse inconsciente quelconque.
Ce raisonnement s'applique parfaitement aux centres sensoriomoteurs; ils sont accessibles à toute la multiplicité des impressions que l'organisme peut recevoir du monde externe par les organes des sens et réagissent par conséquent par des séries ou des groupes de mouvements aux séries et aux groupes d'impressions qui les frappent. Ainsi, par exemple, un pigeon privé des hémisphères se tient debout par terre ou perché sur un bâton, se maintient en équilibre si on tourne le bâton sur son axe, se relève si on le couche sur le dos, vole si on le jette en l'air et ne retombe pas après avoir volé, mais se pose sur un objet quelconque, et ainsi de suite; dans quelques cas favorables il finit même par apprendre à manger tout seul ; il continue alors à vivre et se comporte à peu près comme
un pigeon normal, avec cette différence qu'il se montre plus apathique, qu'il manifeste moins d'initiative, qu'il semble « manquer de spontanéité, » comme dirait A. Bain. Vu l'analogie entre les actes idéo-moteur et les actes sensorio-moteurs beaucoup plus grande qu'entre les premiers et les réactions spinales, nous pourrons donc conclure a fortiori que l'opinion, selon laquelle l'activité de ces centres serait inconsciente, est insoutenable.
Or, quel est le degré de conscience que nous pouvons attribuer à la moelle épinière et aux ganglions sensorio-moteurs? Par degré, j'entends simultanément la quantité et la qualité de la conscience, c'est-à-dire son intensité et la dignité psychique de son contenu.
Le hasard m'a fourni à ce sujet des informations que je crois importantes : pendant une certaine époque de ma vie, j'ai souffert de fréquentes syncopes et j'ai eu l'occasion d'observer sur moimême la phénoménologie psychique du retour à la conscience après l'évanouissement. Pendant la syncope, c'est le néant psychique absolu, l'absence totale de toute conscience ; puis, on commence à avoir un sentiment vague, illimité, infini, un sentiment d'existence en général, sans aucune délimitation de sa propre individualité, sans la moindre trace d'une distinction quelconque entre le moi et le non-moi; on est alors « une partie organique de la nature » ayant conscience du fait de son existence, mais n'en ayant aucune du fait de son unité organique; on a, en deux mots, une conscience impersonnelle. Ce sentiment peut être agréable si la syncope n'est pas due à une violente douleur, et très désagréable si elle l'est; c'est la seule distinction possible : on se sent vivre et jouir ou vivre et souffrir, sans savoir pourquoi on jouit ou on souffre et sans savoir ce qui est le siège de ce sentiment. Un grand nombre de faits rendent probable que, dans cette phase du réveil, les extrémités peuvent déjà exécuter des réflexes spinaux en réponse à des irritations tactiles ou douloureuses; mais les centres céphaliques sont certainement encore incapables d'entrer en activité. A la suite de cette première observation, je crois que la moelle épinière, subitement séparée des centres céphaliques par la décapitation, se trouve réduite à cette forme élémentaire de sensation, sans aucun discernement, sans localisation, sans connaissance des différentes parties du moi, ni de ce moi lui-même, et accompagnée seulement d'une cons-
cience vague, diffuse, impersonnelle. Telle est aussi, sans doute, la seule forme de conscience que nous puissions admettre chez les êtres infimes qui manquent d'organes spéciaux; c'est en outre la seule que les savants attribuent de commun accord au nouveauné, avant qu'il n'ait eu le temps de se former, grâce à l'éducation des sens et à l'association des impressions, la topographie de la surface de son corps et d'apprendre à en distinguer les différentes parties les unes des autres et des objets qui ne lui appartiennent pas. Je crois, par conséquent, que la moelle épinière d'un animal décapité réagirait à une impression quelconque indifféremment par un mouvement quelconque, peut-être par une série de contractions désordonnées de tous les muscles (comme elle le fait très souvent chez le nouveau-né), si elle ne contenait pas un grand nombre de communications directes des nerfs afférents avec les nerfs efférents, communications développées antérieurement pendant l'évolution séculaire des êtres vivants et devenues héréditaires, ou bien acquises par l'individu lui-même, — mais en tout cas préformées, c'est-à-dire prêtes à réagir immédiatement d'une manière déterminée à une irritation déterminée. Je crois enfin que dans les cas relativement simples, ceux dans lesquels la moelle donne une réaction immédiate et restreinte, à un stimulus particulier, en vertu d'un mécanisme préformé, la conscience spinale est réduite au minimum d'intensité ou à zéro; car alors là transmission du stimulus s'accomplit avec le maximum de rapidité et de facilité par des voies nerveuses parfaitement aplanies; au contraire, dans les cas relativement compliqués, comme celui de la grenouille décapitée, à laquelle on ampute une jambe pour l'obliger à exécuter des réactions moins automatiques, ou comme celui des tritons de Flourens, dont les extrémités postérieures, après une section totale de la moelle, apprenaient peu à peu à coordonner leurs réactions irrégulières avec les mouvements de la locomotion, dans ces cas, dis-je, la conscience spinale atteint son maximum d'intensité; parce que, dans ces cas, les éléments centraux offrent une résistance considérable au stimulus qui, ne trouvant point de débouchés tout prêts, s'irradie et produit une désintégration étendue, profonde et durable, jusqu'au moment où il réussit à se frayer des voies nouvelles, dûment adaptées aux circonstances insolites; ces voies, une fois suffi-
samment aplanies, tout l'acte s'accomplira plus vite, plus facilement, plus automatiquement, moins consciemment. Mais il ne faut pas oublier que nous avons toujours parlé d'animaux décapités ; chez l'animal normal il n'en est pas exactement ainsi : si une excitation qui frappe la moelle épinière n'est pas immédiatement et toute entière transmise et déchargée sous forme de réaction automatique, rien ne l'oblige de s'arrêter dans la moelle et d'y travailler au défrichement de nouveaux territoires centraux ; au contraire : elle file alors directement sur les centres encéphaliques; il s'ensuit que chez, l'animal intact la conscience spinale ne sera jamais appelée à se manifester, sauf quelques cas exceptionnels, comme celui des animaux qui manquent de centres encéphaliques, ïamphioxus, par exemple ; il est évident que chez de tels animaux la moelle doit accomplir toutes les fonctions dévolues aux centres nerveux ; mais,, pendant le cours de l'évolution des êtres vivants, la partie antérieure de la moelle prend un développement extraordinaire et devient l'encéphale ; les attributions centrales suivent la même marche ; elles abandonnent peu à peu les centres spinaux qui deviennent de plus en plus subalternes et finissent par n'être plus que des organes de transmission et de quelques actes réflexes définitivement organisés; les attributions centrales deviennent peu à peu le privilège de plus en plus exclusif des nouveaux organes encéphaliques qui seuls offrent une complexité et une spécialisation de structure aptes à correspondre aux besoins de plus en plus variés d'un organisme de plus en plus compliqué. Il s'ensuit que la conscience spinale doit être plus intense chez les vértébrés inférieurs et moins intense chez les supérieurs; elle doit être à son maximum chez l'amphioxus et à son minimum chez l'homme.
Passons maintenant aux centres sensorio-moteurs de la base du cerveau. J'ai déjà dit que l'observation des animaux privés de lobes cérébraux nous conduit dans la plupart des cas à la conclusion que les mouvements qu'ils exécutent en apparence sans intelligence et sans volonté, ne sont pourtant pas inconscients ; au contraire, l'analogie, et surtout les arguments que nous avons cités à l'appui de la conscience spinale, nous obligent à les considérer comme des réactions habituellement conscientes. Maudsley lui-même, si porté à nier la conscience partout où il est possible de la nier, et si disposé
à considérer les animaux comme des machines inconscientes, — est forcé de reconnaître, malgré quelques contradictions, sur lesquelles je reviendrai plus loin, que, pour le moins chez les vertébrés supérieurs, les centres sensorio-moteurs jouissent d'un certain degré de conscience ; « ils sont, dit-il, des organes d'une dignité presque égale à celle des centres corticaux et sont indispensables pour le développement de la fonction de ces derniers, avec lesquels ils se trouvent dans des rapports fonctionnels tellement intimes qu'une séparation entre les uns et les autres doit apparaître comme une pure abstraction ; il se peut par conséquent que les centres sensoriels possèdent jusqu'à un certain point la propriété qui n'arrive à son plein développement que dans les centres supérieurs. » Pour la même raison il leur accorde, quoique mal volontiers, ce qu'il appelle « une espèce de perception sensorielle » qui serait le germe ou le rudiment de la perception intellectuelle, privilège exclusif des centres corticaux. Ce n'est donc plus le fait de la conscience qui est mis en doute ici, il s'agit d'une distinction bien plus subtile, se rapportant à la qualité du contenu de la conscience ; voyons si l'étude de la marche ultérieure du réveil après une syncope, nous permettra de déterminer cette qualité.
Au milieu du chaos de la première phase qui est caractérisée, comme on se rappelle, par une conscience confuse, impersonnelle, sans aucune trace de localisation, sans aucun discernement de sensations définies, se dessinent peu à peu des différences vagues et obscures ; on commence à voir et à entendre ; mais ce qu'il y a de fort curieux, c'est que les sons et les couleurs semblent naître dans l'intérieur même du sujet, sans qu'il ait la moindre idée de leur origine externe ; de plus, il nJy a aucun lien entre les différents sons et les différentes couleurs, chacune de ces sensations est sentie isolément ; il en résulte une confusion inexprimable, accompagnée d'une véritable stupéfaction de l'individu; à ce moment les centres sensoriels sont redevenus sensibles, mais ils le sont seulement aux impressions qui proviennent directement de l'extérieur, chacun pour son propre compte ; l'action réflexe intercentrale n'est pas encore rétablie, les différentes sensations ne se combinent pas entre elles ; il s'ensuit ce manque total de localisation, de dinstinction du moi d'avec le non-moi et de projection au dehors de l'origine des
impressions ; on a des sensations stupides, si je puis m'exprimer ainsi ; c'est-à-dire des sensations qui, justement parce qu'elles restent isolées, ne peuvent pas être connues, mais seulement senties.
Vient ensuite le rétablissement des réflexes intercentraux : leur fonctionnement se fond en ce qu'on nomme le sensorium commune; les différentes sensations commencent à influer les unes sur les autres et, partant, à se déterminer, à se définir, à se localiser réciproquement, et il en résulte l'apparition nette de la conscience de Vunité du moi; mais cette conscience n'est, elle aussi, au premier moment qu'un sentiment inintelligent qui exprime seulement le fait de l'unité organique du sujet et d'où une notion claire des rapports de celui-ci avec ce qui l'entoure est encore tout à fait absente. Dans cette phase du réveil, je sentais clairement que fêtais moi et que mes sensations auditives et visives provenaient d'objets qui ne faisaient pas partie de moi ; mais je ne comprenais nullement ce qui arrivait, ni ce qui s'était passé : pourquoi je me trouvais là, étendu par terre ou sur un sofa, ni pourquoi les personnes présentes m'entouraient avec empressement, me déboutonnaient le col de la chemise, me jetaient de l'eau fraîche au visage ; c'est que ce sont là des perceptions complexes d'un ordre plus élevé, de vraies perceptions intellectuelles qui résultent du travail synergique des centres corticaux; elles ne peuvent donc réapparaître qu'avec le rétablissement complet de ces centres, qui sont les premiers à souffrir et les derniers à reprendre leur intégrité fonctionnelle; aussi, à un moment donné, au bout d'un laps de temps variable mais toujours appréciable, rempli par l'étrange stupeur que j'ai décrite, la nutrition des centres corticaux ayant repris son cours normal, ceux-ci se rétablissent tout à coup ; au même moment l'esprit est traversé par la pensée suivante, comme par un éclair : « Ah, c'est de nouveau un évanouissement! » A partir de ce moment, l'intelligence est complètement rétablie, elle saisit les rapports compliqués de la situation et reprend la direction qu'une insuffisance momentanée de la nutrition du cerveau lui avait enlevée.
Or, que pouvons-nous déduire de ces observations ? En premier lieu il paraît évident que les centres sensoriels pris isolément, peuvent être conscients chacun de son genre particulier de sensations, mais seulement, comme je l'ai dit, d'une manière stupide,
c'est-à-dire sans combinaisons ou interférences entre les différentes sensations, par conséquent sans leur localisation, par conséquent encore, sans projection de leur origine en dehors du moi, par conséquent enfin sans distinction entre le moi et le non-moi. En second lieu que les centres sensoriels, réunis en sensorium commune (sinon anatomiquement, du moins fonctionnellement, comme mécanisme de l'action réflexe intercentrale, de la synthèse des différentes sensations spécifiques d'origine externe, ainsi que de l'évocation interne de sensations réflexes se produisant les unes les autres) — peuvent être conscients d'une manière élémentairement rationnelle; non seulement ils peuvent sentir, mais ils peuvent savoir que ce qui sent n'est pas ce qui produit la sensation, ils peuvent par conséquent avoir la conscience individuelle sous sa forme la plus élémentaire, en tant que sentiment de l'unité du moi, mais ne peuvent pas se former une notion des rapports de ce moi avec ce qui l'entoure, ni comprendre les circonstances au milieu desquelles il se trouve.
On voit dans tout cela une grande analogie avec ce qui se passe dans la moelle épinière d'un animal décapité : très probablement chez un animal privé seulement des hémisphères cérébraux, les centres sensorio-moteurs ne pourront d'abord accomplir que certains actes qui, quelque complexes qu'ils nous semblent, sont dus à un mécanisme préformé héréditaire ou acquis ; leurs réactions seront par conséquent dans la grande majorité des cas automatiques, peu ou point conscientes; mais de même que la moelle épinière, dans certains cas favorables, par exemple chez les salamandres de Flourens, peut apprendre à exécuter des réactions qui, au commencement, lui étaient impossibles, de même les centres sensorio-moteurs apprennent dans certains cas (à dire vrai assez rares), par exemple chez les pigeons privés des hémisphères, à exécuter tous les mouvements coordonnés nécessaires pour le maintien de la vie de l'individu ; et il n'est pas douteux que pendant la période d'apprentissage leur conscience doit être portée au maximum d'intensité dont elle est capable, pour diminuer ensuite au fur et à mesure que les nouvelles associations, à force de répétitions et d'exercices, aplanissent les voies nerveuses et rendent la transmission intercentrale rapide et facile. Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que je ne fais pas ici un usage impropre du mot apprendre; il suffit en effet de se rappeler l'analogie
parfaite qu'il y a entre la genèse d'une association motrice et celle d'une association d'idées ; dans les deux cas il s'agit de réflexes intercentraux en train de s'organiser; une fois organisés, ils constituent une faculté; celle-ci, à force d'habitude, peut arriver à fonctionner inconsciemment; lé processus est identique dans les deux cas. Maudsley a bien raison d'insister sur cette analogie ; il fait le parallèle suivant entre l'acquisition d'une série ou d'un groupé de mouvements coordonnés et l'acquisition d'une série ou d'un groupe de sensations réflexes corticales, c'est-à-dire d'idées : les idées, comme les mouvements coordonnés, sont le résultat « constitutionnel » du milieu, de l'exercice, de l'éducation; les idées d'un enfant sont, comme ses mouvements, instantanées, indécises, passagères, désordonnées ; les idées, comme les mouvements, se combinent en groupes ou en séries d'autant plus indissolubles, qu'ils sont plus souvent mis en jeu; une fois combinées, elles ne se produisent les unes séparément des autres, qu'avec difficulté et deviennent même généralement tout à fait inséparables ; les idées, comme les mouvements, deviennent par l'exercice de plus en plus faciles à évoquer et finissent par apparaître inconsciemment; enfin les idées, en se répétant plusieurs fois de suite, fatiguent les organes impliqués dans leur production, exactement comme des mouvements trop prolongés fatiguent les muscles. — Les centres sensorio-moteurs étant capables de perfectionner leurs réactions motrices doivent être capables de perfectionner aussi leur intelligence rudimentaire; mais il est probable que, de même que pour la moelle épinière, cette intelligence, ainsi que la conscience même du sensorium commune, n'est que très rarement appelée à agir chez l'animal normal, puisque, toutes les fois que toute l'énergie d'un stimulus quelconque n'est pas immédiatement et automatiquement restituée en entier au monde externe sous forme de mouvement musculaire, elle ne s'arrête pas dans les centres subalternes pour y frayer de nouvelles voies, mais se rend directement à la couche corticale. Cette prépondérance des centres corticaux va de pair avec le grade zoologique de l'animal et, à mesure qu'elle augmente, les cas douteux pour lesquels il n'existe point de mécanisme prêt à agir immédiatement, qui demandent de la réflexion, passent de plus en plus à la compétence exclusive des centres corticaux ; il s'ensuit
que la conscience,, l'intelligence et la volonté abandonnent de plus en plus les centres subalternes et se concentrent de plus en plus dans les centres supérieurs ; par conséquent l'activité des centres sensorio-moteurs aura son maximum de conscience, d'intelligence et de volonté chez les vertébrés inférieurs, ou chez les animaux tout à fait ou presque tout à fait privés d'hémisphères cérébraux et ces facultés seront, contrairement à l'opinion de Maudsley, réduites au minimum chez les vertébrés supérieurs — surtout chez l'homme.
Il est facile de voir que le rapport entre la conscience et la désintégration fonctionnelle des éléments nerveux, tel que je l'ai indiqué au commencement, subsiste pour les centres sensorio-moteurs, de même que pour les centres corticaux et la moelle épinière. En négligeant ce rapport les esprits les plus lucides tombent inévitablement dans la contradiction. Nous avons vu que Maudsley considère les centres sensoriels comme des organes d'une dignité presque égale à celle des centres corticaux; eh bien, ailleurs, il dit que le fait que les animaux artificiellement privés de leurs hémisphères, crient quand on les irrite, ne prouve pas que ces animaux sentent la douleur, mais seulement quils crient comme s ils la sentaient ; à cela je réponds que le raisonnement de M. Maudsley prouve encore bien moins que ces animaux ne sentent pas la douleur; car les cris, ou toute autre expression extérieure, sont les seuls signes objectifs qui nous révèlent la douleur ou tout autre sensation interne, dans un organisme quelconque, pourvu qu'il ne soit pas le nôtre; de sorte que, selon toute probabilité, ils indiquent la conscience et non l'inconscience; autant vaudrait en effet mettre en doute qu'un animal en pleine possession de ses hémisphères sente lorsqu'il crie ; dans ce cas, comme dans l'autre, nous n'avons en faveur de la sensation que l'analogie ; bien plus, il faudrait douter de la conscience d'un homme qui dit qu'il a une sensation, car, strictement parlant, chacun de nous ne peut décider la question que pour son propre compte, et ne peut en aucune façon avoir une preuveq\ïun autre individu sent quoi que ce soit, mais simplement constater quîl agit comme s'il sentait, et puis se rappeler que si lui-même il agissait ainsi, il le ferait à la suite de telles ou telles sensations, et enfin conclure que probablement l'autre
individu a des sensations semblables. Néanmoins, l'analogie d'un homme à un autre est telle que nous n'avons sous ce rapport pas l'ombre d'un doute ; la certitude diminue, il est vrai, au fur et à mesure que l'organisme en jeu est différent du nôtre ; elle diminue encore si cet organisme est mis dans des conditions anormales qui ne lui permettent pas de manifester toutes les réactions qu'il manifesterait s'il n'était pas mutilé, — mais jamais on ne pourra, tant qu'il y a une réaction, quelque imparfaite et partielle qu'elle soit, dire avec certitude que rien n'a été senti. Au contraire, les seules preuves que nous ayons que des réactions réflexes quelconques puissent en général avoir lieu inconsciemment, sont fournies, je le répète, par l'observation subjective, qui nous enseigne, à chacun de nous individuellement, que certaines réactions ont quelquefois lieu inconsciemment en nous, ou plutôt en lui.
Plus loin, Maudsley met en doute que nous ayons jamais conscience d'une sensation, à moins qu'elle n'éveille une perception, « étant admis en thèse générale que nous puissions avoir conscience d'une simple sensation : quand nous disons que nous avons une sensation, ce jugement implique la localisation de ce qui est senti à une partie quelconque du corps... » Soit, mais quand nous sentons sans le dire, sans savoir que c'est nous qui sentons, ni ce que nous sentons, comme cela arrive dans la seconde phase du réveil après une syncope, n'avons nous pas des sensations simples en l'absence de tout jugement ? D'ailleurs Maudsley détruit lui-même cet argument en admettant, d'une part, que l'enfant nouveau-né a des sensations, bien qu'il ne les localise pas, et ne puisse le faire, de l'aveu de tout le monde, qu'au bout d'un certain temps; et, d'autre part, que les sensations confuses qui accompagnent les différentes activités organiques sont senties, bien qu'elles ne nous donnent pas de conscience claire ou de perception des causes dont elles proviennent ; « sous le rapport de cette sensation organique, dit-il, nous sommes au niveau des animaux inférieurs qui ont une sensibilité générale sans organes spéciaux pour le discernement et la comparaison ; et si un individu n'avait pas cette sorte de sensation il n'aurait probablement aucune notion de son moi. » Gela est certainement incontestable, et je me suis efforcé de montrer qu'il en est réellement ainsi dans la première phase du réveil après une
syncope; mais de ce que la notion du moi serait alors impossible il ne s'ensuit nullement que la conscience impersonnelle n'existe pas ; Maudsley semble ici confondre la conscience du mai% avec la conscience en général; c'est de cette dernière qu'il s'agit, dans ce moment, et nous avons vu qu'on ne peut pas en exclure l'existence, même dans la moelle épinière ; à plus forte raison devons-nous l'admettre dans les centres sensoriels; seulement, dans ces centres, elle n'est plus tout à fait indistincte comme dans la moelle épinière, qui manque d'organes spéciaux pour le discerne^ ment et la comparaison ; elle est différentiée, car à chacun des ganglions sensoriels pris isolément correspond une qualité particulière de sensation, une sensation spécifique; de plus, grâce à l'action réflexe de l'un à l'autre, ces ganglions, réunis fonctionnellement en « sensorium commune, » ont tout ce qu'il faut pour la com« paraison et le discernement, c'est-à-dire non seulement pour la sensation inintelligente et indéterminée, mais pour la perception élémentaire, pour un rudiment d'intelligence, une première distinction entre le moi et le non-moi, suffisante pour établir au moins le sentiment de l'unité du moi, en face des objets qui n'en font pas partie. Ailleurs , Maudsley observe que, de la présence d'un entendement rudimentaire, dans les ganglions sensoriels des animaux inférieurs, il ne suit nullement qu'il soit présent dans les ganglions sensoriels de l'homme ; « on peut soutenir au contraire, dit-il, qu'à mesure que les centres nerveux supérieurs se différencient pendant le cours de l'évolution, certaines fonctions, qui étaient diffuses dans les ani^ maux inférieurs, se localisent en eux et arrivent à constituer leur privilège. » Gela n'est pas douteux, et il y a très certainement retrait d'attributions, localisation de fonctions, pendant le cours de l'évolution ; c'est même en cela que l'évolution consiste, et c'est pour cela que plus un animal est haut placé dans l'échelle zoologique, et plus ses hémisphères cérébraux sont développés, moins on pourra constater dans ses centres sensoriels de fonctions psychiques conscientes; les actes sensorio-moteurs sont en effet en grande partie automatiques; nous les appelons instinctifs. C'est encore pour la même raison que chez l'homme la conscience et l'intelligence des centres sensoriels sont sans aucun doute réduites au minimum ^
précisément comme celles de la moelle épinière ; la conscience et, par suite, l'intelligence, se manifestent dans les parties du système nerveux où il y a encore quelque chose à faire, qui ne sont pas encore des mécanismes achevés, et dont l'automatisme laisse encore à désirer ; car elles sont, comme nous savons, l'expression subjective de l'une des phases du travail d'acquisition et d'organisation. Or, pour admettre que la conscience a complètement abandonné ces centres, et est devenue l'apanage exclusif des centres corticaux, il faudrait d'abord admettre que tous les actes sensoou-moteurs possibles et imaginables s'accomplissent au moyen d'un mécanisme préformé, à peu près comme les réactions spinales directes et immédiates des animaux supérieurs ; mais, s'il est probable que la moelle épinière de ces animaux, à force de réagir d'une façon uniforme à des impressions uniformes, est arrivée au plus haut degré de mécanisme inconscient, cela n'est point du tout probable pour les centres sensoriels qui sont exposés à une variété infinie d'impressions, — et cela, non seulement de la part de toutes les influences externes aptes à mettre en jeu les différentes espèces de sensibilité, mais encore de la part d'un flux inépuisable d'influences internes, provenant, pour chacun d'eux, de tous les autres, et, pour tous ensemble, des hémisphères cérébraux. De sorte que, sauf les quelques actes automatiques, qu'ils accomplissent en vertu d'une organisation définitivement acquise par la race ou par l'individu, ils se trouvent à chaque instant dans la nécessité de pourvoir à des adaptations nouvelles, c'est à-dire de faire ce que font les hémisphères, bien que, sans aucun doute, dans une mesure beaucoup plus restreinte que ceux-ci. Il en résulte que si chez les animaux supérieurs la moelle épinière, dans laquelle la sensation réflexe n'existe pas, a été réduite par la prépondérance des centres céphaliques à un organe inconscient et automatique et surtout à un organe de transmission, les ganglions sensoriels ne sont pas aussi faciles à dépouiller de leurs attributions de centres indépendants et conscients, car ils sont le siège de la sensation réflexe, dont la vie psychique la plus élevée n'est qu'une complication croissante et infinie. C'est en eux que la simple sensibilité organique se transforme, grâce à la sensation réflexe, en psychicité ; de sorte qu'il est inexact de dire, comme le faitMaudsley, qu'il n'y a aucune démarcation entre
les actions réflexes de la moelle et celle des centres sensoriomoteurs ; il y a au contraire une différence très marquée entre les premières et les dernières, — différence qui n'existe pas entre les réactions des centres sensoriels et celles des hémisphères ; en effet, dans le premier cas, le passage est brusque, tandis que dans le second il est graduel ; dans le premier nous passons d'un mode de fonctionnement simple à un mode complexe ; dans le second nous passons seulement d'un mode complexe à un mode plus complexe ; et la complication qui apparaît dans les centres sensoriels, la sensation réflexe, est bien réellement le germe rudimentaire de l'intelligence, que l'on pourrait définir : une complexité croissante de sensations réflexes corticales produites sous l'influence des impressions externes; de sorte que le passage, dans ce cas, n'implique aucun nouveau mode de fonctionnement, et s'effectue sans limite appréciable entre le moins compliqué et le plus compliqué ; ce qui justifie cette autre assertion de Maudsley, qu'une séparation entre les centres sensoriels et les centres corticaux doit apparaître comme une pure abstraction.
Le résultat de cette étude peut être résumé ainsi : I. Dans la moelle épinière : conscience élémentaire, impersonnelle, inintelligente ; maximum chez les animaux inférieurs, minimum chez les animaux supérieurs ; chez ces derniers, à l'état normal, il n'est point fait appel à la conscience spinale, parce que toutes les réactions qui sont de la compétence de la moelle, s'accomplissent automatiquement et que les excitations qui ne trouvent pas dans la moelle de mécanisme prêt à les desservir, sont transmises sans retard aux centres céphaliques; c'est seulement dans les cas de complications expérimentales des conditions, que cette conscience est éveillée, en raison même de la désintégration étendue et profonde que de telles complications occasionnent ; elle disparaît de nouveau au fur et à mesure que les nouveaux mécanismes s'organisent et se consolident.
M,. Dans les centres sensorio-moteurs (fonctionnellement réunis en « sensorium et motorium communia ») : conscience individuelle, perception rudimentaire, germe d'intelligence ; caractère intelligent et volitif des réactions soumis à des conditions identiques à celles qui gouvernent l'intensité de la conscience spinale, mais
avec cette différence que, grâce à la variété infinie d'impressions externes et internes qui mettent ces centres en activité, celle-ci n'est pas réduite à un mécanisme automatique complet, comme dans la moelle épinière, et contribue par conséquent toujours plus ou moins à la panesthésie de l'individu, en y apportant sa part de conscience.
III. Dans les censés corticaux (fonctionnant comme « intellectorium commune »), conscience intelligente, notion claire des rapports de l'individu avec les objets externes et de ces objets entre eux, d'où résulte le caractère intentionnel, franchement volitif des réactions : la conduite est réglée par les circonstances passées, présentes et futures, telles que l'individu les prévoit en vertu de l'expé rience acquise; contrairement aux deux premières formes de conscience, celle dont il s'agit ici augmente avec le grade zoologique de l'animal, elle atteint son maximum chez l'homme. L'intensité de cette conscience et la qualité de son contenu, dépendent des mêmes conditions que celles qui règlent la conscience des centres sensorio-moteurs et spinaux.
IV. Enfin, dans tout le système nerveux, considéré comme organe de la fonction fondamentale de toute la vie de relation, — de l'action réflexe, — conscience ou inconscience de l'activité qui est en train de s'accomplir, selon la phase physiologique de cette activité et •d'après la loi suivante :
La conscience est liée exclusivement à la désintégration fonctionnelle des éléments nerveux centraux ; son intensité est en proportion directe avec cette désintégration et, simultanément, en proportion inverse de la facilité avec laquelle chacun de ces éléments transmet à d'autres la désintégration qui s'empare de lui, et avec laquelle il rentre dans la phase de réintégration.