IV
Je puis commettre une erreur, mais il me semble que cet exposé, quelque incomplet qu'il soit, suffit pour montrer que la loi physique de la conscience que je propose est justifiée par les faits et s'applique également bien au fonctionnement des différents centres nerveux; loin de moi la pensée que ma loi soit une expression parfaite et
complète du véritable état des choses, mais il me semble qu'elle en est une expression meilleure et plus complète que celles qu'il a reçues jusqu'à présent; car elle embrasse en même temps l'activité la plus intensément consciente et l'activité la plus inconsciemment automatique ; elle vient de plus se poser comme trait d'union entre les opinions apparemment inconciliables de Lewes et de Maudsley et non pas en adoptant le « juste-milieu, » mais en fondant les extrêmes en une synthèse conciliatrice. Maintenant, revenons un instant, après coup, à l'opposition entre ces deux éminents psychologues. Ni l'un ni l'autre ne soutient une thèse absolument fausse ; mais chacun exagère ce qu'il y a de vrai dans la thèse qu'il soutient : Lewes, trop préoccupé de la phase de désintégration cérébropsychique, de la résistance des éléments centraux et de la difficulté de la transmission, voit la conscience partout; Maudsley, trop préoccupé de la réintégration cérébro-psychique, du fonctionnement rapide des mécanismes préformés et de la facilité de la transmission, ne la voit nulle part ; il s'ensuit que Maudsley croit pouvoir énoncer ce paradoxe que l'homme ne serait pas une moins bonne machine intellectuelle sans la conscience qu'avec elle, et que Lewes croit devoir s'indigner d'une pareille assertion : « Supposer, dit-il, que grâce à de fréquentes répétitions les actes psychiques deviennent physiques, conduirait à la conclusion monstrueuse que lorsqu'un naturaliste, à force de travail assidu, s'est rendu maître de tous les caractères spécifiques d'un animai ou d'une plante et peut les reconnaître au premier coup d'œil, la rapidité et la certitude de son jugement prouvent que ce jugement est un acte mécanique et non un acte mental. L'intuition avec laquelle un mathématicien voit la solution d'un problème serait un processus mécanique, tandis que la lente et maladroite hésitation d'un novice en présence de ce même problème serait un processus mental ; la perfection de l'organisme coïnciderait avec sa dégradation au niveau d'une machine ! » J'avoue que je ne vois en cela aucune matière à indignation, pas plus que dans le fait qu'un musicien qui a péniblement appris les mouvements variés et délicats qu'il est obligé d'exécuter, avec une vive conscience de chacun d'eux pendant la période d'apprentissage, finit par jouer les morceaux les plus difficiles sans que ses mouvements, dont le mécanisme est alors défini-
tivement organisé, occupent un seul instant sa conscience; c'est même là une condition absolue de ses progrès et de sa virtuosité finale et sans cela il n'arriverait jamais à jouir de la musique, ni à la faire goûter aux autres. Il ne peut en être autrement par rapport à l'activité intellectuelle — et il n'en est pas autrement ; en effet le processus mental conscient trahit une imperfection de l'organisation cérébrale, car il indique, ainsi que Herbert Spencer l'a si bien vu et exposé, la présence d'une activité nouvelle, insolite, qui vient déranger l'équilibre de l'automatisme inné ou précédemment acquis, et qui ne trouve point de mécanisme préformé, prêt à la desservir ; les vibrations actives se déroulent inconsciemment jusqu'au moment où elles rencontrent des éléments centraux qui résistent à leur transmission ; c'est à ce moment et à cette condition qu'elles deviennent conscientes ; mais que la même activité se répète plusieurs fois, que les éléments résistants apprennent à la transmettre sans retard à d'autres éléments, — la limite entre le conscient et l'inconscient sera ipso facto déplacée, reculée : le conscient sort de l'inconscient et y rentre ; mais la conscience ne cesse pas pour cela, elle se porte ailleurs, et continue; à mesure que des combinaisons d'un ordre inférieur sortent de son domaine, des combinaisons d'un ordre supérieur viennent l'occuper ; la réduction d'un processus psychique simple à l'automatisme est la condition du développement mental, qui serait impossible sans cela : le naturaliste ne reconnaîtrait jamais une plante ou un animal au premier coup d'œil, s'il devait chaque fois avoir la vive conscience de chaque caractère isolément; le mathématicien ne concevrait même pas l'existence de problèmes plus, élevés, s'il devait chaque fois avoir une conscience nette de la table de multiplication. Et il en est ainsi dans toute notre vie psychique. De sorte que, au fond, le processus conscient est la phase transitoire d'une organisation cérébrale inférieure à une organisation cérébrale supérieure ; il exprime la nouveauté, l'incertitude, l'hésitation, le tâtonnement, l'étonnement, une association imparfaite, une organisation inachevée, un manque de promptitude et d'exactitude dans la transmission, une perte de temps dans la production de la réaction ; il indique que les voies nerveuses ne sont pas suffisamment déblayées et tracées avec assez de netteté pour permettre au
stimulus de les parcourir sans s'arrêter, quel que doive être l'effet final : des mouvements réflexes ou des sensations réflexes idéationnelles ; il montre en somme que la physiologie n'est pas encore devenue morphologée, et, dès qu'elle le devient, il disparaît ; mais il ne disparaît pas complètement et absolument ; il ne disparaît que là où le travail d'incarnation est achevé, pour se porter là où ce travail est à son début, car la conscience accompagne toujours et nécessairement le défrichement du terrain cé? ébral, tandis qu'elle ignore le reste, à moins qu'il n'y ait une combinaison nouvelle à former. Yoilà ce qui a échappé à Lewes et à Maudsley, au moment où celui-ci supposait qu'un homme puisse être une aussi bonne machine intellectuelle, avec la conscience que sans elle, et où celui-là s'indignait de l'idée que le perfectionnement de l'organisme coïncide avec sa dégradation au niveau d'une machine ; la réduction de toute l'activité psychique à un automatisme inconscient ne serait possible que si révolution organique avait une limite infranchissable, si tout le travail requis pour atteindre cette limite était accompli, si la nature avait épuisé ses ressources et ne pouvait plus avancer. Mais tout ce que nous savons de l'évolution des êtres vivants nous dit au contraire qu'elle n'a aucune limite ; voilà pourquoi la machine intellectuelle inconsciente de Maudsley est aussi impossible que l'indignation de Lewes est inutile ; car si les processus psychiques qui aujourd'hui sont conscients, deviennent automatiques demain, loin de perdre pour cela toute conscience, nous aurons une conscience plus vive que jamais, mais son contenu sera une autre : elle n'abandonnera les actes psychiques qu'elle accompagne maintenant et qui nous semblent fort complexes, que lorsqu'ils nous sembleront fort simples, et cela pour accompagner des actes plus complexes, des idéations plus abstraites, des acquisitions d'un ordre plus élevé : l'écolier est conscient des chiffres isolés ou des opérations élémentaires qu'il doit apprendre, mais il n'a aucune idée des problèmes mathématiques plus élevés ; l'étudiant n'est plus conscient de ces opérations élémentaires, elles s'accomplissant instantanément et automatiquement dans son esprit, mais il est conscient des calculs plus complexes, des problèmes de l'arithmétique raisonnée et de l'algèbre qu'il est en train de digérer et d'assimiler; il ignore cependant l'existence des pro-
blêmes des hautes mathématiques : ils sont lettre close pour lui ; le mathématicien enfin exécute en un clin d'œil, inconsciemment, les calculs les plus complexes, et manie les formules comme le pianiste manie les touches de l'instrument ; sa conscience n'est éveillée que par les problèmes les plus ardus des hautes mathématiques ;. et à mesure que ceux-ci lui deviennent familiers, habituels, à mesure qu'il les saisit facilement et les résoud rapidement, ilsoccupentde moins en moins sa conscience ; elle les abandonne peu à peu pour passer à leurs résultats, à leurs conséquences, à leurs applications, à des combinaisons nouvelles, à des questions inconnues* — en d'autres termes, elles se manifeste de plus en plus ailleursr là où l'évolution cérébro-psychique empiète sur des régions incuites, commence le travail de défrichement et plante les premiers jalons des routes de l'avenir; c'est à condition d'abandonner le simple, l'acquis, que la conscience s'élève au complexe et va à la conquête de l'inconnu ; tel est le progrès cérébral ou intellectuel qui a fait tant dans le passé, qui fera encore plus dans l'avenir, et qui n'a d'autres limites que la plasticité évolutive possédée par une race ou par un individu. Le perfectionnement s'arrête nécessairement là où les conditions d'un développement ultérieur ne sont pas données, — mais il continue, aussi nécessairement, là où ces conditions se trouvent réunies ; voilà pourquoi d'une part les animaux que nous nommons inférieurs restent au point où ils en sonU ils ont parcouru toute l'étendue du développement compatible avec leur organisation particulière ; et plus la correspondance organopsychique qu'ils représentent est simple, plus aussi ils sont inintelligents et inconscients, c'est-à-dire instinctifs et automatiques^ voilà pourquoi, d'autre part, de tous les animaux que nous nommons supérieurs, l'homme a pu se développer d'une façon tellement surprenante, qu'il s'est imaginé n'avoir plus rien de commun avec eux et s'est cru en droit de renier leur parenté ; ils ont épuisé les possibilités offertes par leur organisation plus pauvre et sont désormais condamnés à tourner fatalement dans le cercle d'un automatisme plus ou moins complet que lui seul a su rompre et élargir ;. et lui, il l'a si bien élargi qu'il s'est ouvert un horizon infini d'acquisitions nouvelles de plus en plus complexes, où son activité consciente pourra s'exercer pendant des périodes interminables
sans qu'il courre le risque d'être réduit à l'état d'automate intellectuel. Deux conditions toutefois pourraient mettre un terme à l'orgueilleux excehior de l'espèce humaine: le progrès psychique devra nécessairement s'arrêter un jour, soit en vertu d'une limite absolue entre le connaissable et l'inconnaissable, soit en vertu d'une limite également absolue de la perfectibilité organique du cerveau humain. Dans ces deux cas la conscience finira sans aucun doute par abandonner de plus en plus l'activité cérébrale qui prendra peu à peu le caractère instinctif, réflexe, automatique, mécanique. Malgré le travail de plus en plus forcé, vertigineux et fébrile, auquel s'abandonne notre race, il est certain que longtemps avant que cette limite ne soit atteinte, le refroidissement graduel du système solaire aura mis fin à la possibilité de la vie sur la surface du globe terrestre. Cette perspective n'est pas gaie pour notre race, mais elle n'en est pas moins réelle; — d'ailleurs, elle nous touche fort peu comme individus.
Dirons-nous pour cela, après nous le déluge?
Non, nous aimons mieux dire : fais ce que dois, advienne que pourra !
Mais qu'est-ce donc que cette conscience qui se manifeste lorsque les centres nerveux fonctionnent d'une certaine manière ? Et pourquoi se manifeste-t-elle seulement dans ces conditions ?
Son essence nous est aussi inaccessible que l'essence de toute autre chose ; savons-nous ce que c'est que la matière ou la force ? Nullement. Il y a des faits primordiaux, irréductibles, inexplicables, que nous ne pouvons qu'accepter comme tels ; c'est déjà beaucoup si nous réussissons à préciser les conditions dans lesquelles ils se manifestent ; c est même là tout ce qu'on peut demander à la science; le pourquoi n'est pas de son ressort.
Pourquoi est-ce que l'activité nerveuse devient consciente dans certaines conditions? Nous l'ignorons ; mais nous constatons le fait
que dans ces conditions-là elle l'est, tandis qu'en leur absence elle ne l'est pas. Si le lecteur n'est pas content, je le prie de considérer que par rapport aux phénomènes physiques les plus simples nous ne sommes pas plus avancés : pourquoi est-ce que l'eau s'évapore à 100° et se solidifie à 0° ? Nous n'en savons absolument rien.; nous savons seulement qu'il en est ainsi et que la condition pour avoir de la glace, de l'eau liquide ou de la vapeur, c'est une certaine température — basse, moyenne ou élevée. On ne demande pas au physicien d'aller plus loin ; de quel droit le demanderait-on au psychologue ?
Alex. HERZEN.