LA FILLE
Maudit soit qui vous en fauldra (décevra) Si je ne meurs, je seray preste.
Suit une scène singulièrement émouvante. Le tyran parti, Eglantine s'en prend à sa beauté et à sa jeunesse, qui ont attiré le malheur sur la pauvre maison.
Elle communique au pauvre homme l'héroïque résolution qu'elle a prise. Elle se tuerait bien pour échapper à son tyran, mais elle serait damnée ; c'est donc à son père à la sauver à la fois du déshonneur et de la •damnation, et elle lui tend une épée.
Le seigneur qui est aux écoutes s'écrie en aparté :
Je suis ici près à Vescoute.
Mais fai de ce que foy (entends) pitié.
Quand il voit l'action prête à suivre le» paroles, il s'élance :
Que feras tu ?
Méchant^ tu en seras pendu...
- 0 vénérable créature !
Je renonce à ma folle cure (préoccupa
tion).
Pardonnez moi, pucelle gente...
L'admiration a chassé le libertinage.
Le libertin converti fera du père le gouverneur de ses terres, « son maistre et amy », et, ayant pris un chapeau de fleurs, il met sur la tête d'Eglantine cette « couronne de chasteté )>, en déclarant au père et à la fille qu'il les « affranchit de servitude )>.
Monseigneur, tant qu'ail m'' est possible Je remercie Votre Altitude.
répond la fille ; tandis que le valet converti lui aussi, sans doute, se permet de tirer la morale Ji l'usage des tendrons :
Bien va à qui bien s^adonne :
Pucelettes, regardez-y !
Cette pièce, aïeule délicate et charmante de cent drames, est-elle autre chose que le Cantique des Cantiques^ tamisé par la morale moderne ? La fille c'est la Sulamite ; le seigneur, c'est Salomon. Seuls les frères, marchands de leur sœur, sont remplacés par un père soucieux de la vertu de sa fille. Comme le drame du moyen-âge n'est pas une satire, mais une pièce respectueuse de l'autorité, le seigneur se convertit. Plus puissant, plus humain l'auteur du Cantique des Cantiques termine brusquement sur la défaite de Salomon. Il ne dit ni la vengeance, ni la magnanimité du roi. Nous savons le triomphe de la Sulamite. Quel sera le lendemain de ce triomphe ? peu importe dans la lumière de l'Orient. Et le drame du Cantique est tout inondé de cette lumière.
Joué sans théâtre, il était joué sans décor. L'auteur avec une souplesse admirable, augmente l'effet en faisant connaître par les menus détails le cadre dans lequel se meut l'action. Le chœur se charge de pein-
(Ire le décor. Le fond du tableau, c'est la Jérusalem, non celle de David (1) nnais celle de Salomon, agrandie et embellie, devenue capitale d'art, d'humanité et d'amour.
David n'avait cherché pour sa capitale que le caractère sacré et la force : « 11 ne sera jamais troublé, promettait le vieux roi, celui qui habite Jérusalem. Autour d'elle, se dressent les montagnes et Dieu se tient autour de son peuple. »
Et David avait conduit la barque d'alliance, en la ville à peine dressée. A Salomon fut réservé l'honneur de construire le Temple et d'enlever aux hasards d'une tente le précieux dépôt. Ce temple est le fond du paysage où se déroule le drame du Cantique des Cantiques. On le voyait du Paradis, ce jardin à l'entrée duquel se dressait un pavillon d'attente.
Jérusalem est la ville élevée. Toutes les routes montent à Jérusalem, sauf celle du
(l) Voir Robinson t. I. 12-194. — Barclay, The city ofthe great king or Jérusalem, as it was. a>id it is and it is to be. — G. William, The holy city. — Dr. Titus. Tobler. Zwei Bûcher Topographie von Jérusalem iind seiiiem Umoungen.
sud qui descend d'Hébron. Et pourtant la ville sainte n'est pas sur une montagne comme tant d'autres villes ou villages de Palestine. Elle est à l'extrémité d'un haut plateau. Elle est assise sur ce plateau comme sur une forteresse, au lieu d'être ouverte à tous comme Jéricho ou Damas, Gaza ou Tyr. David en avait fait le mont-sanctuaire. Salomon en fit la montagne royale, le haut trône d'où sa gloire devait s'épandre à travers le temps et l'espace.
M. E. Ledrain, dans son histoire d'Israël, a décrit, en archéologue précis et en poète épiis, cette Jérusalem de beauté (1). Quand le palais fut construit, Salomon transporta la résidence de ses femmes à Millô, avec une grande solennité. Autour des neuves constructions se dressait un mur, qui protégeait un paradis, ou parc, planté d'arbres rares et de fleurs précieuses, orné de pavillons élégants. C'est dans un des pavillons, vers l'entrée, que la Sulamite attend et voit Salomon. Le décor même donne à
(l) Histoire d'Israël, par E. Ledrain. Tome I, p. J32 et suiv.
Tauteur l'occasion d'exercer sa verve contre le roi. La description du palanquin faite par le chœur, semble être un hors-d'œuvre. Et c'est une cruauté admirablement placée dans l'action. N'est-ce pas accomplir un raffinement féroce que de rappeler à la Sulamite et aux spectateurs que ce palanquin a été fait par ordre du roi, pour d'autres amours?
Elle est d'un art parfait, cette évocation du mariage de Salomon avec la belle Egyptienne, au moment où l'apparition du lit sublime et charmant souligne l'inconstance royale.
Le passage du palanquin donne au choeur l'occasion d'informer la Sulamite d'un passé qui sera son demain à elle, de lui prédire discrètement un abandon qui suivra les plus beaux transports : ce qui fut de l'autre et des autres sera de celle-ci !
Tel se déroule le Cantique des Cantiques, simple satire morale en un acte. Ce qui est le plus étonnant c'est que chaque génération ait pu cueillir dans ce court poème de la beauté selon le goût de l'heure, sans épuiser la beauté absolue de l'œuvre, sans la soup- 'Çonner le plus souvent.
Salomon dut voir en cette satire — car il ne put l'ignorer — le présage de la fin, l'annonce du soir ténébreux. Peut-être la connaissance du poème lui donna-t-elle la volonté de faire emprisonner l'ambitieux Jéroboam. Mais Jéroboam avait fui la colère du souverain. Dans les plis de sa robe il avait emporté l'œuvre de révolte et l'esprit de révolte.
Il ne restait plus au roi tassé sur son trône d'ivoire qu'à devenir immortel en répandant sa tristesse de sublime désabusé dans le poème de l'Ecclésiaste.