V. — L'EmPEREUR - GENTILHOMME Sa Majesté François-Joseph
Au Président Guillaume Singer.
L'Empereur -Gentilhomme
Sa Majesté François-Joseph
Ccile conférence fut faite au Caire le W janvier 1913.
Le plus simple des hommes est François Joseph I, Empereur d'Autriche, Roi Apostolique de Hongrie, Majesté impériale et royale. Roi de Bohême, de Dalmatie, de Croatie, d'Esclavonie, de Galicie, de Lodomérie et d'Illyrie. Roi de Jérusalem, etc. Archiduc d'Autriche, Grand Duc de Toscane et deCracovie, Duc de Lorraine, de Salzbourg, de Styrie, de Carinthie de Carniole et de Bukovine, Grand Prince de Transylvanie, Margrave
de Moravie, Duc de la Haute Silésie, de la Basse Silésie, Duc de Modène, de Parme, Plaisance et Guastalla, Duc d'Auschwitz et Zator, de Teschen, de Frioul, de Raguse et Zara, Comte princier de Habsbourg et Tyrol, de Kybourg, Goritz et Gradisca, Prince de Trente et Brixen, Margrave de la Haute et de la Basse-Lusace et en Istrie^ Comte d^ Hohenembs, Feldkirch, Brigance et Sonneberg, Seigneur de Trieste, de Cattaro, et de la Marche Wende, Grand-Voyvode de la Voyvodie de Serbie.
Elles sont différentes et semblables, jumelles mais étrangères, les deux dernières images de François- Joseph.
L'une le montre en habits de Majesté Apostohque : sur l'uniforme collant et précis, sur les broderies, sur les tresses d'or, sur les orfrois, sur les plaques, sur les grands cordons, le lourd manteau doublé d'hermine tombe et s'étale, sans écraser les épaules du vieillard mince élégant et frêle qui, tête nue, regarde de ses yeux pâles la couronne sur laquelle se pose une main très petite mais ferme et volontaire.
Dans un autre portrait, le même homme €st en habit de chasse ; gros souliers, bas de laine, culotte brune, veste de bure à col, parements et retours a'un vert violent, boutons en corne de cerf, petit chapeau mou, chargé à l'arrière de cette aigrette de poils et de plume qui donne un air étrange aux chasseurs viennois. Les mains tiennent un lourd fusil, avec le geste qu'elles auraient en serrant une arme de guérie.
Dans l'un et l'autre portrait, la tête est exactement la même non seulement de traits, mais d'attitude et d'expression. Elle est posée droite, san^ inclinaison, ridée, fine, encadiée des favoiis historiques, attentive et souriante, avec de la mélancohe dans la courbe des lèvres, avec de la bonté réfugiée dans un regard très doux.
Ici et là, dans la photographie familière et dans le portrait officiel, François-Joseph reste l'empereur le plus impérial qui soit, le souverain le plus majestueusement simple qui puisse être vu, le premier vieillard du temps, celui qui monte dans le respect des peuples, de ses peuples, de tous les peuples et devient — son nom disparaissant dans
la majesté de la fonction — le grand prévôt de l'Europe, magnifique et vénéré poui avoir arrêté la guerre à l'extérieur et les révolutions à l'intérieur. Ce qui domine dans les images de l'homme comme dans l'homme, c'est l'air — le grand air — de naissance, sans apprêt, morgue ni hauteur, cet air qui force au respect les grands et les humbles et les rend égaux devant une supériorité inconnue mais incontestée.
Cet air là révèle les qualités du métier de roi, dans un temps où il est difficile de se tenir en roi devant les peuples : la dignité, la patience, l'inflexibilité douce, le sangfroid et la droiture qui simplifie tout.
Un grand artiste, un bel écrivain, un général heureux, an subtil diplomate peuvent être analysés, vus par les détails. Un empereur, qui est vraiment impérial, ne prête pas à l'examen. Il faut le voir en bloc. C'est une magnifique synthèse devant laquelle l'analyse échoue toujours.
Deux traits peignent mieux François- Joseph que les longs efforts de la plume ou du pinceau.
Les souverains ont maintenant coutume de porter, dans les cérémonies officielles, une cotte de mailles, en métal très léger, qui sert de doublure à l'uniforme et doit préserver le buste contre les balles ou le poignard.
Après l'assassinat de l'Impératrice, le grand-maître de la maison impériale proposa une cotte du dernier modèle à son auguste maître.
— Une cotte de maille secrète ! répon dit Tempereur. En porte qui voudra ! Je ne mettrai ce vêtement que le jour où la mode permettra de le porter, brillant et visible, avec un casque par dessus le marché.
Et l'empereur-roi reste aujourd'hui le seul souverain de l'Europe qui se montre à la foule protégé par le respect qu'il inspire.
L'autre trait souHgne le sentiment que le vieillard a de son devoir royal. Un des souverains les plus turbulents de l'Europe, disait un jour à François-Joseph :
— Moi j'aurais fait ainsi ; moi j'aurais dit cela...
Le successeur de Marie-Thérèse écouta longuement les conseils indirects qui lui étaient donnés. Il encouragea même du geste
et du regard son visiteur. Puis il répondit t;implement, avec cette voix de 'confidence, qu'il a volontiers adoptée depuis les dernières angines :
— Vous avez sans doute raison ; vos arguments sont excellents. Mais il vous manque cinquante années de règne pour me persuader.
Hors ces deux anecdotes, il en faut rarement citer : celles qui courent sont fausses et menteuses. Le biogiaphe, chiffonnier de l'histoire, ramasseur de bouts de faits, trouve peu à glaner dans la longue existence de l'empereur.
François-Joseph est tellement souverain — et depuis si longtemps — qu'il échappe aux curiosités de détails et appartient déjà aux larges perspectives de l'histoire, de la grande histoire qui tourne sa tête pensive vers la lumière des générations.
Né à Vienne, le 18 août 1830, François- Joseph fut dès l'entrée dans la vie, traité en futur empereur. Fils aine de l'archiduc François-Ghailes et de l'archiduchesse Sophie, il était séparé du trône par deux degrés. Sur le premier se tenait Ferdinand, celui qui
devait plus tard abdiquer en faveur de son neveu. Sur le second, le père môme de François-Joseph affirmait déjà sa volonté de ne jamais accepter le pouvoir.
Les grandes ombres des couronnes impériales et royales tremblèrent donc sur le premier sommeil du petit prince.
Son éducation fut commencée avec passion par son grand-père, François (II comme empereur d'Allemagne, I comme roi de Hongrie).
Le souverain était le beau-père de Napoléon et le continuateur de Joseph II. Les augustes encombrements de son gendre, les guerres de la République ^t de l'Empire ne laissèrent à l'empereur François le loisir d'appliquer ses idées qu'après 1815. Il voulut les inculquer lui-même à son petit fils et l'archiduc François Joseph marchait à peine que déjà il suivait les leçons quotidiennes de l'empereur. Le vieillard et l'enfant jouaient, se promenaient et travaillaient ensemble. Un tableau, célèbre en Autriche, et signé de Pierre Fendi, a gardé le souvenir de ce début dans la vie.
La scène se passe devant le charmant château de Laxenbourg — la plus gracieuse architecture qui soit paimi les demeures de la maison d'Autriche. — Le grand-pèro tient dans ses bras le petit archiduc François- Joseph qui ghsse des pièces d'or dans la cartouchière d'un soldat, immobile, au port d'arme.
A ces premières années d'intimité avec l'empereur, à cette éducation où l'élève semblait gouverner le maître, succéda le régime habituel des Habsbourg. Il est traditionnellement dur ce régime ;
— Il ne faut pas habituer les enfants à la chaleur et aux gâteries, disait Marie- Thérèse.
Joseph II écrivait plus tard, à propos de l'éducation du futur empereur François : « Chacun de mes sujets peut dire que son fils sera utile à l'Etat, s'il est bien élevé. Mais les enfants des particuliers ne nuisent qu'à eux-mêmes si leur ignorance les éloigne des emplois et des charges.
« L'héritier d'un trône est dans un autre cas : comme il a l'obligation d'occuper le trône, il ne faut pas se demander s'il
sera bien élevé. Il doit l'être et avec dévastes connaissances sous peine de nuire dans les branches de l'administration qu'il ne connaîtrait pas. ))
François-Joseph fut élevé selon ces principes en même temps que ses deux frères, les archiducs Maximilien et Charles- Louis.
La direction générale des études fut confiée au comte Henri de Bombelles, gentilhomme d'origine française, père du comte Charles de Bombelles, qui devait être le compagnon fidèle de l'empereur et diriger plus tard la maison de l'archiduc Rodolphe. Le premier précepteur de François-Joseph fut le comte Coronini, qui portait dans son cerveau toute la grâce et toutes les idées du XVII I^ siècle.
François-Joseph a conservé ses cahiers d'écolier, les notes et les récompenses de ses professeurs. Il les montre volontiers à ses petits enfants, comme s'il prenait plaisir à revivre les heures lointaines où il n'avait pas encore passé par l'école de la douleur.
François Joseph fut un enfant exact et timide, volontiers sohtaire, courageux. Il
portait en lui le beau don qui lui a tant servi dans les malheurs publics et dans les douleurs privées : il avait le calme d'un jeune (lieu. Un jour, dans une rue étroite, un attelage emballé frôla le jeune prince :
— Mais, Monseigneur, pourquoi n'avezvous pas fui. Vous ne précipitiez même pas votre démarche, demanda l'aide de camp.
— Vouliez-vous, répondit l'Archiduc, que l'exemple de la panique fOt donné par moi ?
A treize ans, François-Joseph apprenait le latin, le grec, le français, l'anglais, le hongrois et l'italien.
— Je ne sais pas, dit-il encore aujourd'hui, comment je n'ai pas perdu l'allemand dans cette tour de Babel !
Mais sa vocation le dirigeait vers les sciences militaires que lui enseignait le plus brillant officier de l'armée impériale, le colonel de Hauslab.
Ce gentilhomme apprit si bien au premier gentilhomme de l'empire à triompher de ses aversions, que François-Joseph devint un des meilleurs cavaliers du temps,
après avoir eu le dégoût, l'horreur même, de l'équitation.
Cependant l'avènement au trône devenait une certitude. Le peuple s'accoutumait à saluer l'archiduc François-Joseph avec plus de cérémonie que ses frères ou ses cousins. Seul, l'intéressé semblait ne rien voir et ne rien prévoir. Il ne dépouillait sa timidité que pour devenir plus souple et plus simple.
A seize ans, François-Joseph se mit à étudier la jurisprudence. Il suivit les leçons •du conseiller d'Etat Pilgram, avec l'exactitude et le soin qu'il avait donnés aux cours militaires de ses maîtres.
L'abbé Rauscher, qui devait être plus tard cardinal-archevêque de Vienne, enseigna la philosophie et la religion au jeune prince, qui fut dès le début ce qu'il est dans le soir magnifique de son règne : un catholique impérialement catholique, avec la majesté de l'exemple à donner, avec une indépendance fière vis-à-vis des personnes.
Dieu a certes pris une grande%influence «ur les décisions de son règne. Les prêtres n'ont pas été appelés à donner des conseils
sur les choses terrestres. François-Josepli n'a jamais redit à un cardinal le mot de son ancêtre :
— Parlez moins haut, Monsieur le Cardinal. Vous m'empêchez d'entendre Dieu.
Mais François-Joseph a placé le clergé de l'empire à la plus haute marche du sanctuaire, près de l'autel, en le priant de ne pas descendre.
Le dernier maître de François-Joseph, le plus écouté peut-être, fut le prince de Metternich, qui était alors en pleine moisson de gloire, vainqueur de Napoléon, arbitre des rois coalisés.
Que durent être les conversations hebdomadaires (deux heures chaque dimanche) de l'apprenti souverain et du diplomate dont la pensée et la volonté ne flottèrent ni ne descendirent aux heures où tous les souverains se tassaient sur leur trône devant le grand parvenu de la Révolution française ? Le vieillard dut révéler à son impérial disciple tout ce qu'il cache dans ses Mémoires.
— M. de Metternich, a dit François- Joseph, m'apprit à ne jamais désespérer de rien, la mort seule étant irréparable.
Le jeune prince apprit à ne jamais perdre une heure du jour. Il fixa lui-même son lever à quatre heures du matin, et aujourd'hui encore il est fidèle à cette habitude qui étonne ses aides de camp et les hauts dignitaires de l'entourage.
Au milieu des graves études, le jeune prince trouvait du temps pour les « arts d'agrément » et dessinait avec une élégance précise. Le cabinet de travail de l'archiduc Rodolphe était orné de cent dessins faits par l'empereur, son père, au cours d'un voyage en Italie. Pierre Geiger, peintre à la mode, avait été le professeur de François-Joseph.
Les débuts du prince dans la vie publique se firent à Pesth. Le 16 octobre 1847, l'empeieur Ferdinand chargea son neveu de le représenter à l'installation de l'archiduc Etienne, nommé gouverneur de la ville.
Le jeune homme portait avec grâce le bel uniforme des hussards. Son visage, alors entièrement rasé, avait une expression de mélancolie qui plaisait à la foule et d'énergie qui faisait prononcer aux vieillards le nom de Marie-Thérèse. La sympathie de-
vint enthousiatste, quand le délégiié de l'empereur prononça son discours en magyare, sans accent, avec une péroraison où passait toute la gloire des siècles, toutes les victoires de la Hongrie. Louis Kossuth, lui-même, tomba sous le charme et déclara, le 3 mars 1848, en pleine diète de Pozsony :
« François-Joseph est le rejeton superbe des Habsbourg ; il a su gagner l'affection de la nation entière par des paroles inoubliables. »
Ce jugement du grand révolutionnaire a été pour l'empereur pendant cinquante années, un bouclier contre les colères hongroises, n a placé le nom de François-Joseph au-dessus des querelles populaires et des haines politiques.
Les débuts militaires de l'archiduc se firent en avril 1848, à l'armée d'Italie, commandée par le maréchal Radetzky. L'accueil du maréchal, fut sec :
— La présence de Yotre Altesse me crée mille difficultés. S'il vous arrive un malheur j'en serai responsable ; si vous êtes pris par l'ennemi, cette belle aventure annulera tous mes succès. »
L'archiduc répondit simplement :
« Monsieur le Maréchal, je ne sais pas s'il était opportun de m'envoyer ici. J'y suis par ordre et l'honneur me défend de partir sans avoir essuyé le feu. »
Ce fut ainsi que François-Joseph assista le 6 mai au combat de Santa Lucia, faillit être emporté par un boulet et reprit le chemin d'Inspruck.
Dans le même temps, les comtes de Bombelles et de Coronini cessèrent leurs fonctions. Le comte Grûnne devint grandmaître des cérémonies, et le comte Mensdorf de Pouilly, premier chambellan.
Puis ce fut le vrai début dans la vie. La première rencontre avec la révolution. Les émeutes d'Octobre surprirent la Cour à Schoenbrunn. Ce fut la retraite, la fuite plutôt, de Vienne à Olmûtz, dans des berlines antiques, sans bagages, avec la peur en trousse. François-Joseph ne voulut pas de cet équipage et fit la route sur un cheval de relais, à la portière droite de la voiture impériale.
Le vertige de réaction, la folie de l'absolutisme prit la petite troupe dès qu'elle fût en sûreté dans la forteresse morave.
Les propositions de la Russie, les déclamations des vieux légitimistes dominèrent les voix calmes des conseillers les plus sages.
François-Joseph fut instruit dans ce courant d'air, des projets qu'on avait sur lui. Il n'en continua pas moins pendant huit jours ses études de droit canonique et il cacha ses inquiétudes, les troubles de sa conscience dans les vieux textes latins, solennels et morts.
Tous les doutes se dissipèrent, toutes les hésitations cessèrent quand Ferdinand eut prononcé le mot de devoir. Par devoir, François-Joseph accepta la charge qu'il devait porter de longues années avec l'am pleur du devoir accompli.
Il n'eut qu'un cri de regret :
« Et maintenant, ô ma jeunesse, adieu ! »
L'abdication de l'empereur Ferdinand, la renonciation de l'archiduc François-Charles et la proclamation de François-Joseph se firent à neuf heures du matin, dans le
palais archiépiscopal d'Olmiitz, le 2 décembre 1848, paimi la désolation d'un paysage d'hiver sous un dais de nuages lourds et bas, dans la lumière intermittente d'un ciel que la blancheur de la terre et des toits couverts de neige faisait paraître plus sombre. Des fenêtres de la grande salle on ne voyait que les bras dénudés des grands arbres noirs qui semblaient se tendre vers les murs jaunes du palais. Les êtres, le ciel et les choses formaient une triple haimonie de lente tristesse, de pesante inquiétude.
Seuls, les archiducs et les ministres se tenaient dans la salle du trône. Mais les personnages de la Cour et les fonctionnaires de la ville étaient réunis dans les antichambres sans connaître l'objet de la convocation reçue dans la nuit.
Le prince de Schwarzenberg se tenait debout près d'une table éclairée par un lampadaire de vingt bougies. D'une voix qui tremblait, il lut l'acte de majorité de François-Joseph, la renonciation de François- Charles, et l'abdication de Ferdinand.
Ce dernier document vaut d'être connu pour la simplicité dédaigneuse et brève de la manière :
« Des raisons graves Nous ont fait prendre la détermination irrévocable de déposer la couronne impériale en faveur de Notre bien-aimé neveu, S. A. I. et R. Monseigneur l'archiduc François-Joseph, dont nous reconnaissons la majorité, après que Notre cher frère, S. A. I. et R. Monseigneur l'archiduc François-Charles, son auguste , père, a reconnu de son côté, qu'il renonçait pour toujours, en faveur de son fils susdit, à tous ses droits garantis par les lois de Notre Maison et par celles de l'Etat. »
Après la lecture, François-Joseph se dirigea vers son oncle, mit un genou en terra et voulut parler. Mais la voix hésita et les sanglots éclatèrent. Ferdinand prit alors le jeune homme dans ses bras et lui dit, avec cette bonhomie dont il parait sa faiblesse :
« Je l'ai fait de bon cœur. Que Dieu te protège ! Si tu es bon, il sera avec toi. >/
Tout cela fut très simplement fait et se passa comme une scène de famille, une
scène où le respect des traditions assure la courtoisie des formalités.
Le prince de Schwarzenberg fit connaître aux invités l'événement accompli et en porta la nouvelle au Parlement autrichien qui siégeait à Kremsier. Le manifeste du jeune empereur est une feuille jaunie par le temps, roulée dans les tempêtes. Mais que les couleurs de cette feuille durent paraître vives et violentes, quand elle tomba sur l'Europe, il y a soixante ans ! Les mots de liberté, de progrès, traînés et salis maintenant, à la suite de tous les peuples et de tous les partis, avaient l'éclat d'un premier printemps.
Il importe de prendre une âme de 1848 pour lire ce document, si oublié qu'il paraît inconnu :
« Reconnaissant par Notre propre conviction la nécessité et le prix des institutions libres et modernes. Nous Nous engageons avec confiance dans le chemin par lequel Nous devons être conduit à la transformation et au rajeunissement de toute la monarchie.
« Sur le terrain de la vraie liberté, sur la base de l'égalité de tous les peuples de l'Empire et de tous les citoyea's devant la loi, ainsi que la participation des représentants du peuple à la confection des lois, la Patrie renaîtra dans sa vieille grandeur mais avec des forces rajeunies, comme un édifice inébranlable au milieu des tempêtes, comme une maison spacieuse pour let; races aux langages divers, réunies sous le sceptre de Nos aïeux depuis des siècles.
« Fermement résolu à conserver intacts l'éclat de la couronne et le territoire de la monarchie, mais tout prêt à partager Nos droits avec les représentants de Nos peuples. Nous comptons qu'avec l'aide de Dieu, et d'accord avec les peuples, il sera possible^de réunir dans un seul et grand Etat, tous les pays et toutes les races de la monarchie.
« Nous subissons de lourdes épreuves ; l'ordre et la tranquillité ont été troublés dans plusieurs contrées de l'empire. Une partie de la monarchie est encore dévastée par la guerre civile. On a pris toutes les mesures pour rétablir partout l'autorité
de la loi. La répression de la révolte et le retour de la paix intérieure sont les premières conditions de la réussite heureuse du grand œuvre constitutionnel.
« Nous comptons à cet égard avec confiance sur le concours complet et sincère de tous les peuples par leurs représentants.
« Nous comptons sur le bon sens des cultivateurs, toujours dévoués, rentrés dans la jouissance complète de leurs droits de citoyens par les nouvelles dispositions légales se rapportant à la suppression de la servitude et à l'exonération du sol.
« Nous comptons sur nos fidèles employés.
« Quant à Notre glorieuse armée.
Nous sommes sûr de son courage, de son dévouement, de sa ténacité éprouvée.
« Elle sera pour Nous, comme pour Nos ancêtres, le principal appui du trône, pour le pays et pour les institutions libérales un boulevard infranchissable.
« Nous trouverons chaque occasion propice pour récompenser le mérite, qui ne connaît pas la différence des conditions sociales.
« Peuples de l'Autriche ! Nous prenons possession des trônes de Nos pères dans un moment difficile.
« Nos devoirs sont grands et grande est la responsabilité que la Providence Nous impose. Que la protection de Dieu Nous accompagne. »
Le libéralisme du ton, la générosité des espérances ouvertes étaient de l'empereur dans ce programme. Mais le silence menaçant à l'adresse de la Hongrie, le geste méprisant de cet outrage par omission, étaient l'œuvre des conseillers qui causèrent tant et de si grands maux jusqu'au jour où, dans la niaturité de son âge, François-Joseph put gouverner seul et faire dans le respect de sa personne l'union provisoire de ses peuples.
Le lieu n'est pas ici où étaler les luttes avec la Hongrie, l'intervention de la Russie et le mot du général, prince Paskiév^itch, à son maître le czar Nicolas :
— La Hongrie gît aux pieds de \'otre Majesté.
Il ne faut ni escamoter, ni étaler ces pénibles débuts d'un règne admirable :
François-Joseph souverain de dix- huit ans
n'est pas responsable d'excès dont il a plus tard empêché le retour. La majorité se décrète ; la sagesse s'acquiert. Depuis que François-Joseph gouverne, son gouvernement est un modèle de prudence et de paternelle autorité. Son premier entourage lui fut imposé. Les hommes qu'il a choisis lui-même sont tellement les interprètes de sa volonté que leurs noms importent peu. A une époque où l'histoire des peuples est envahie par tout le monde comme les cours de marbre des palais royaux par le peuple, le vieil empereur d'Autriche se dresse seul dans la calme lumière d'un soir admirable. Demandez les noms de ses généraux, de ses ministres; ils sont tous oubliés. François- Joseph seul porte le poids des destins. Les serviteurs, fidèles ou infidèles, ont traversé l'actualité. François-Joseph seul entre vivant dans l'histoire et s'y fixe et s'y grave.
Frappée du triple isolement de la majesté, de la douleur et de la vieillesse, cette tête entre souriante et vivante dans la sérénité de l'histoire.
On sait maintenant que le souverain •commença l'exercice de son autorité en
imposant les transformations intérieures promises par le message de 1848. En parcourant la longue liste des améliorations réalisées dès le matin du règne, on comprend la phrase de Schwarzenberg :
« La force de travail s'accroît chez l'Empereur, en proportion de ses occupations et embrasse tout le champ de la jurisprudence. »
Ceux qui s'amusent encore à considérer le grand vieillard comme le dernier féodal oublient qu'il a créé lui-même, comme aurait fait un vieux légiste toute l'organisation judicaire de l'Empire, après avoir proclamé l'égalité de tous devant la loi et aboH la juridiction seigneuriale.
Et comment le jeune souverain rapprocha-t-il sa tête du cœur endolori de la nation hongroise ? En allant lui-même à travers le pays, porteur de paix et d'espérance. Commis voyageur auguste de la fraternité, il parcourut onze mille kilomètres en soixante dix jours et sema dès 1851 les germes d'uneaffection qui porte maintenant ses fruits.
L'attentat du 18 février 1853 contre la vie de l'empereur mit le scel rouge à la popularité naissante du souverain :
a J'ai failli partager, dit-il, le sort de mes braves soldats ».
Ce mot faisait allusion aux meurtres commis alors par les Italiens.
En même temps que la guérison de l'Empereur, les peuples apprirent ses fiançailles avec Elisabeth, princesse de Bavière, au doux prénom de Hongrie, avec la jeune fille parée de seize printemps que le prince Maximilien et la princesse Ludovica avaient élevée, comme si toute cette beauté, tout ce charme, tout cet éclat de déesse étaient destinés à l'étroitesse d'une existence bourgeoise.
Elle avait seize ans, la princesse Elisabeth, quand elle quitta en avril 1854 la triste demeure de Possenhofen pour la Cour impériale et la ville de Vienne où elle devait tant éblouir, tant être adorée, tant souffrir.
Des yeux qui ajoutaient de la lumière à la lumière, une chevelure qui mettait du soleil au-dessus de l'azur, un teint d'émail, une chair de nacre, le front jonché des roses
de l'aurore, un nez régulier dont les ailes^ frissonnaient aux caresses du vent, la beauté du matin, la souplesse de l'onde et la douce quiétude des êtres qui vivent sous la loi des souffles ; avec cela des mots gracieux et propices répandus sur les peuples comme une semence de bonheur, telle était l'impératrice nouvelle offerte à l'admiration des générations, parmi la sévérité d'une cour où les vieilles archiduchesses tenaient plus de place que les jeunes princesses.
Ce fut un long cri d'extase quand le jeune couple parut dans la ville, à l'opéra, dans les fêtes. Et le cri se continua à travers tout l'empire pendant un voyage qui fut triomphal en Styrie, en Carinthie, en Carniole, à Venise, à Milan.
Le cri passa la terrible frontière de Hongrie et se prolongea jusqu'à Bude quand, le 11 mai 1857, la jeune impératrice se montra au peuple magyare. N'était-elle pas née princesse de Bavière comme la femme de Saint- Etienne ? Ne portait-elle pas le prénom leplus illustre des saintes dont la Hongriese couronne ?
Morte maintenant, assassinée au cours des perpétuelles errances dont elle berçait ses deuils de mère, Elisabeth reste pour les peuples de l'Empire, pour ceux qui l'ont vue, même une seule fois,- la souveraine idéale^ l'éternelle image de la beauté parfaite, enfoncée et comme perdue dans un nuage rose.
Sa légende est déjà faite pour passionner tous ceux qui aiment les lignes souveraines pour retenir les imaginations qui cherchent de la poésie dans l'histoire.
Elle fut l'impératrice plus haute que les calomnies, la femme qui domine les mensonges et les perfidies du haut d'une impassible majesté.
Royale à la cour, elle devint presque divine quand elle voulut effacer elle-même les traces de la couronne sjr son front et les remplacer par cette souple tresse de cheveux qui serrait ses tempes et prenait sur elle la forme d'une auréole impériale, d'autant plus lumineuse que la reine errante se mettait plus pieusement dans l'ombre.
Avant la mort de son fils, Elisabeth aimait à cultiver la tristesse, seule poésie qui enveloppe les trônes. Elle avait une mé-
lancolie de reine, une mélancolie désarmée, calme, placide, qui devint orageuse, violente, désespérée, après la fin de l'archiduc Rodolphe.
Elle survécut pourtant et elle voulut continuer à aimer : elle aima la poésie et par dessus tout l'œuvre de Heine, de 'celui qui a tiré comme d'une harpe saignante, une poésie nouvelle du plus profond de l'âme humaine. Elle aima jusqu'à la fin les eaux ■de l'Adriatique et de la Méditerranée et les terres où le soleil met le plus d'infini dans la transparence de l'air. Elle promena sur le vieux monde ses pas que l'âge n'avait pas alourdis et qui semblaient aller parmi des lueurs de lune, elle les promena parmi les fantômes visibles pour elle seule le jour comme la nuit. Ce faisant, elle sauva de tout, même de la douleur et du temps son chaime délicieux, fait d'attendrissement et de détachement.
Eblouissante et suave jusque devant la mort, elle reste la pure et grande physionomie que le populaire aime sans comprendre, simplement parce que le peuple
a le dégoût de la vulgarité dans laquelle^ il vit.
Je ne sais pourquoi, en écrivant le nom de cette impératrice, qui s'éloigna du trôna comme d'un bûcher et de sa fonction comme d'un supplice, je ne sais pourquoi on pense au mot de ce Wittelsbach du moyen-âge qui parfois avait à soutenir la révolte de son peuple irrité. Le vieux seigneur se retirait alors au fond de son château et exigeait que la belle princesse sa femme parut aux terrasses :
— Je vais faire tomber, disait-il, un jour d'or sur la vermine ! Et le peuple se calmait sous les yeux de la dame.
Le regard de l'Impératriîe n'épouvanta pas la main du régicide. Et peut-être ceregard appela-t-il l'arme homicide comme un instrument de délivrance.
François-Joseph et l'impératrice Elisabeth eurent quatre enfants : Sophie, emportée après deux ans d'existence, dans le battement d'ailes des anges ; Gisèle, mariée à Léopold de Bavière ; l'archiduc Rodolphe,lâchement assassiné le 30 janvier 1889 ; et
J'archiduchesse Marie-Valérie, fornrnr' de l'archiduc François-Salvator.
Rodolphe appartient à cette liste d'héritiers de couronnes qui n'ont pas régné mais qui ont laissé derrière eux de longues espérances, trompées par la mort seule.
Il est un de ces princes qui meurent aimés du peuple, enviés des souverains et qui restent des personnages de symbole et de légende à la manière de Roland à Roncevaux.
Dans les temps modernes presque contemporains, les frères en espérances de l'archiduc Rodolphe s'appellent : le roi de Rome, le duc de Berry, le duc d'Orléans, le prince Beaudouin, le prince impérial, fils de Napoléon III...
La valeur de l'archiduc Rodolphe était si haute que le prince de Bismarck, en un jour de colère contre le prince Guillaume, disait :
— Si j'avais pour disciple un Rodolphe au lieu d'un Guillaume, j'en ferais un Frédéric II plus grand que le grand.
Sans être pédant, on peut évoquer le souvenir de Platon et dire de l'archiduc Rodolphe ce que le philosophe dit du jeune Charmide :
« Partout où il paraissait, personne ne regardait autre part et tous le contemplaient comme la statue d'un dieu. »
Cette adoration des foulée, devint tellement gênante pour l'héritier des couronnes qu'il supplia son père d'interdire les applaudissements au cours d'un voyage militaire entrepris par l'archiduc.
Et les hourras interdits par la discipline se transformèrent en toasts dans les réunions privées.
A Gratz, un officier se leva : « Buvons, Messieurs, dit-il, ce verre de beau vin du Rhin à la santé de notre archiduc Rodolphe. Que Dieu et la victoire le fassent un jour empereur allemand, avec toute l'ampleur historique du mot ! » L'officier fut puni ; l'incident fut tenu secret. Mais le lieutenant de hussards n'en avait pas moins traduit le rêve qui hantait les nuits et les jours du fils de François-Joseph.
Curieuse figure que celle du prince endormi dans le silence du tombeau des capucins, à deux mètres du duc de Reichstadt • un chevalier avec la fierté et l'insolence féo~
"dale ; un moderne avec le goût des sciences et la folie du progrès dans la démocratie.
En lui, se conciliait l'inconciliable : il était prudent et téméraire, respectueux et indépendant, soumis et révolté, bon élève de l'antique général de Gondrecourt et disciple exalté du professeur Brehm, — presque un révolutionnaire.
Il faisait métier d'homme de lettres et rompait des plumes, qui valaient des lances, contre l'archiduc Jean dans un journal militaire. Il écrivait deux volumes sur le cours du Danube et sur l'Orient. Il préparait une vie de Marie-Thérèse empereur.
Il vivait dans la société des écrivains et des professeurs. Il était cependant capable de répondre ce que répondit Joseph II à un roi, sur les basses fréquentations :
— Si je ne voulais voir que mes pairs, je vivrais dans le caveau des Habsbourg.
Autoritaire de tempérament, libéral d'opinion, l'archiduc Rodolphe serait peutêtre devenu un nouveau Joseph II, avec le génie d'une Marie-Thérèse.
Le prince n'était pas beau, mais il devenait superbe quand il commandait, ou
quand il parlait. Je ne sais pourquoi il faisait penser à un être d'acier, corde pour vibrer, pointe pour piquer.
Chargé d'inaugurer la première exposition d'électricité, qui s'ouvrit à Vienne, il sembla prévoir toute la grandeur, toute la force de cette chose, alors petite et curieuse. Il fit un discours très littéraire, lyrique et royal. Il mêla en grand artiste ses espérances dans les jeux de la lumière électrique à sa foi « dans l'océan de lumière que l'Autriche doit encore répandre sur le monde ».
Nous sommes si loin en France de tout ce qui fut absolu que nous comprenons mal les caractères tissés du passé et du présent, comme était celui de l'archiduc Rodolphe. Sa soumission affectueuse à un père dont il ne partageait pas les idées nous échappe, parce que nous ne savons même plus ce qu'est la fidéhté du prince au chef de la dynastie, la fidéhté de l'officier au chef de l'armée. On en a tant violé de serments chez nous, que la RépubHque n'en veut plus demander— même à son armée. Cela lui évitera au moins d'être trahie, si jamais elle tombe sous les coups de Taventurier prochain.
L'archiduc Rodolphe avait lui, la religion de la tradition, du serment, du passé, et il souffrait de tout son cerveau pour enfermer ces rehques dans le coffret de l'avenir.
Il était ainsi le chef involontaire d'une génération jeune, vibrante et vaillante, qui avait mis son espoir en lui. La jeunesse •de son temps avait déposé en l'honneur de ce jeune homme les craintes et les désespérances de la veille.
Enfant, il cueillait les applaudissements des enfants lorsque, sur les terrasses de Schoenbrunn, il jouait au soldat en uniforme d'officier de cavalerie. Plus tard, lorsqu'il allait en inspection faire son métier de vrai soldat le peuple applaudissait l'espérance qui passait.
Vraiment les Autrichiens aimaient autant l'archiduc qu'ils respectent l'empereur.
L'héritier du trône rendait cette affection à son futur peuple et se montrait digne de la popularité qui le suivait.
Ce mystique a été peint comme un violent. Ce lettré a été changé par la calomnie en une sorte de soudard. Ce mélancolique •a été baptisé du titre calomnieux d'alcoolique.
Il avait une force grande et rare dont les princes sont à l'ordinaire privés. Il avait deux amis dévoués et sincères : Arthur Potocki, le demi-dieu de Cracovie, et le comte Wilszeck, grand seigneur bohème, mécène des lettres et des arts. Avec eux et ses secrétaires, l'archiduc travaillait et parlait.
Il était subhme en ses accès de colère contre les princes inutiles, contre les archiducs oisifs. A un de ses cousins qui racontait une rude chasse, Rodolphe répondit :
— Quand vous aurez trouvé le cerf, vous ferez bien de chercher le sérieux de la vie !
Rodolphe est utopiste, disaient les princes <Iq BerHn qui ne l'aimaient pas. Maladie de jeunesse, dont le trône eut été le remède amer. Il avait la haine de la police, qu'il croyait inutile, et la foHe de l'armée qu'il appelait « l'Ecole de l'humanité. »
Toutes les choses de France intéressaient le prince, « parce que les erreurs même sont généreuses en France », disait-il gracieusement à un Français.
Les choses d'Allemagne l'intéressaient plus encore, parce qu'au-delà des alliances provisoires, il voyait les luttes du passé et les revanches de l'avenir.
Tout cela, les espoirs des peuples, les projets du prince, les rêves de l'armée, la beauté de l'attitude, la grâce des mots souverains, tout a sombré dans l'obscurité d'une nuit mortelle. L'avenir de l'Autriche a été joué entre les quatre murs d'un rendezvous de chasse.
Le nom de l'archiduc Rodolphe n'est plus qu'un vain son qui frémit dans les mémoires de ceux qui ont aimé le jeune prince. Sa mort est un mystère sur lequel de fausses révélations, des mensonges intéressés, des inventions perfides ont brodé de criminelles arabesques.
Ceux qui savent la vérité sur la nuit de Meyerling descendent les uns après les autres dans le silence de la mort et leur secret s'enfonce avec eux.
Léon XIII qui savait le grand et le menu détail laissa un jour filtrer un rayon de lumière : une princesse du principat romain se traînait aux pieds du pontife pour
obtenir des funérailles religieuses en faveur de son fils mort par suicide. Emportée par la douleur, la pauvre femme finit par crier :
— Saint-Père, faites pour une mère romaine ce que vous avez fait pour un empereur autrichien !
La princesse faisait ainsi allusion à l'ordre donné par le pape d'accorder des funérailles solennelles au mort de Meyerling.
— Je n'ai pas eu de faveur à faire, répondit le pontife : l'archiduc ne s'est pas suicidé.
Ce mot d^un homme qui pesait ses mots dans les balances du génie et de la diplomatie, crée la certitude en face de récits où l'ignorance se complique de la fatuité de paraître savoir.
Les malheurs de l'Autriche tiennent «ntre les années 1859 et 1867 et forment la suite la plus extraordinaire de défaites injustifiées, de courage trompé, de prudence châtiée. L'Italie d'un côté, la Prusse de l'autre et M. de Bismarck de partout firent échouer les projets les plus sages, les combinaisons les plus heureuses, les courages les plus dignes. Le congrès de Francfort,
tenu dans la villo où les empereurs, ancêtres- (le François-Joseph, inauguraient jadis leur pouvoir, ne fut qu'un vain arc-en-ciel entre les orages. On sait de quel ton la Prusse répondit au projet de fédération sous la présidence de François-Joseph :
'■ — La Prusse n'est pas seulement l'égale de l'Autriche. Elle la domine par le nombre de ses sujets allemands et elle ne saurait céder le privilège de la présidence fédérale.
Malgré le courage des hommes et des chefs, malgré les exemples donnés par François-Joseph, les armes trompèrent les espoirs de l'Autriche comme avait fait la diplomatie : « l'Autriche procura la paix à l'Europe et on la gratifia de la guerre », a justement écrit l'historien de François- Joseph (1).
Quand le traité de Prague fut conclu entre l'Autriche et la Prusse, l'empire dont Vienne est la capitale n'avait plus rien à perdre sans risquer l'existence : les possessions italiennes étaient aux mains du roi conquérant et heureux, Victor-Emmanuel ;
(i Kaiser Fra)i\-Joseph, par Emmer.
l'Autriche était exclue de la Confédération germanique ; l'armée la plus vaillante de l'Europe avait vu ses succès d'héroïsme annulés par deux irréparables désastres.
Et les habiles de l'intérieur reprenaient doucement le travail de Pénélope qui devait séparer la Hongrie de l'Autriche.
François-Joseph évita seul ce dernier malheur. Las des incapacités méconnues qui le servaient, il confia la direction de sa politique à l'ennemi de Bismarck, à ce comte de Beust, ancien ministre-président dans le royaume de Saxe, perdu pour le roi Jean par la volonté du futur chancelier du futur empire allemand.
Beust sauva l'Autriche par le parlementarisme organisé, et la Hongrie par l'installation ministérielle du comte Jules Andrassy, le condamné à mort des cours martiales, le pendu — en effigie — de 1849.
Le 8 juin 1867, la dix-huitième année de son règne, François-Joseph put ainsi devenii vraiment roi de Hongrie et Majesté Apostolique par la grâce du couronnement. Pour régner en Hongrie, il ne suffit pas d'avoir le droit et l'hérédité ; le contact seul
de la couronne de Saint Etienne donne l'investitur^. Les pays, les hommes, les âmes appartiennent à la relique nationale. Le cérémonial du couronnement n'est pas un vain et fastueux symbole : les Hongrois pensent qu'un souverain, après avoir prêté à la face de Dieu et du peuple le solennel serment gardera la foi jurée et sera le chevalier de la Constitution.
Voilà pourquoi ce fut un grand acte, et définitif et joyeux, quand François-Joseph couronne en tête, monté sur un cheval de pure race hongroise gravit le tertre fait de terre portée de chaque province et lança le geste de son bras armé de l'épée, vers les quatre points cardinaux.
Le monde eut vraiment ce jour-là les yeux fixés sur la capitale de la Hongrie. Les fières montures des seigneurs bannerets pouvaient piaffer, les costumes des magnats pouvaient aveugler la foule de leurs gemmes précieuses, le peuple pouvait crier sa joie, les canons donner leurs salves, les cloches sonner leurs Alléluia. Vraiment la réconciliation du souverain et de la nation venait d'être accomplie et c'était dans le clair soleil
du premier printemps, le dénouement du drame commencé, en 1848, par une matinée au fond d'une sombre forteresse.
L'honneur de ce bonheur revenait à François-Joseph, qui avait accompli le dénouement avec la simplicité d'un chevalier et la dignité d'un grand roi.
Ce fut peut-être pour continuer le caractère apostolique de son règne que François- Joseph fit en 1869 le pèlerinage de Terre- Sainte. Le 9 novembre, l'empereur fit à Jérusalem l'entrée solennelle que les souverains de la maison de Habsbourg avaient négligée depuis le jour de 1436, où Frédéric II vint faire les grandes dévotions de l'Empire au tombeau du Christ.
« Dès qu'on aperçut Jérusalem, écrit M. de Beust dans ses Mémoires, l'Empereur, selon les anciennes coutumes, descendit de sa monture pour embrasser la terre. Après avoir franchi les portes de la ville. Sa Majesté se rendit à pied au Saint-Sépulcre pour y prier. »
Après les étapes de bonheur, commencèrent pour François-Joseph les douleurs pri-
vées : l'aventure du Mexique, l'assassinat de l'empereur Maxirnilien, frère très aimé, la folie de l'impératrice Charlotte, les mésalliances des archiducs, la rnort du i'ih unique, de l'héritier sur lequel se reposait l'admiration un peu inquiète du père, la mort de l'impératrice au hasard de la route, dans une ville qui est une grande auberge, par la plus lâche des mains. Nul ne mesurera ce qu'il fallut à l'empereur vieillissant pour garder le poids des affaires publiques et la charge des couronnes réunies, parmi tant de deuils. Une dernière souffrance ne devait pas être épargnée au gentilhomme : à bon droit le chef des Habsbourg est appelé le premier gentilhomme de l'Europe : il a de sa maison la fierté auguste et silencieuse. Et il voit successivement les archiducs se détacher de l'arbre antique. Il voit ses neveux demander le bonheur de devenir bourgeois. Il voit deux jeunes hommes solliciter la singuUère faveur de perdre leur nom séculaire; sous les pseudonymes de Jean Orth ou de WefKng. Et le vieil empereur souffre en silence dans l'orgueil de son sang après avoir souffert dans les tendresses de son cœur.
Et il devient sublime, il devient supérieur aux plus grands par le calme de son âme douloureuse, par le désintéressement •de toute ambition humaine, par la moralité de sa politique souveraine. Il emploie le respect qu'il inspire à devenir l'arbitre de la paix en Europe.
Après toutes les expériences de la vie, du pouvoir, des révolutions et de la mort, ce souverain échappe à la misanthropie, même à la tristesse apparente. Et il garde, par devoir, la force de sourire au peuple. Il garde même avec les femmes ces charmantes familiarités paternelles qui ont tant de grâce chez un vieillard de ton supérieur. Il y a mieux : rien n'a tué en cet homme accablé le souci du jeune lieutenant pour la tenue. François-Joseph resterait blessé du pli malheureux que ferait son uniforme : il ne souffre aucun auxiliaire pour monter en voiture et la marche garde l'allure et la légèreté de la parade autrichienne. Ces détails physiques ne diminuent pas la grandeur morale du vieillard ; ils la soulignent. Caractère de sommet, François Joseph reste à la hauteur où il se plaça quand il décida de gouverner.
Vieillard, il peut aujourd'hui contempler le monde nouveau du même regard qu'il lança sur les hommes de sa génération. Il a eu cette continuité sereine que la confiance en son devoir communique à cette agitation de quelques années qui est un long règne. Il a' tout réfréné, tout apaisé en lui et autour de lui, tout, même l'amour de la guerre. Et c'est là son plus beau triomphe. Car il ne fut pas seulement un soldat d'instinct et de volonté fougueusement amoureux des armes. Ce fut un artiste belliqueux qui adorait son art et qui en contemplait l'idéal, comme le mystique vit en présence de son Dieu.
Des capitaines, des hommes de domination ont aimé la guerre parce qu'elle leui donnait la conscience de leur génie, parce qu'au bout des batailles, la victoire permet de confisquer un fragment de cette terre avec quoi se font les empires.
Mais François-Joseph aima la guerre, comme on aime une femme : il l'aima pour sa beauté de Méduse. Il en aima tout jusqu'aux caprices cruels. La guerre fut infidèle à cet amant de l'épée. Vieilli, il se venge noblement en arrêtant la fougueuse aux
frontières de l'Europe. Par la foi dans cette mission, François Joseph se rattache encore à la chevalerie du moyen-âge qu'il adora pour d'autres causes aux heures de sa jeunesse.
Il est ainsi devenu dans une Assomption éclatante, la plus haute individualité du temps. Par l'instinct sacerdotal de son rôle, ce chef d'Etat fait entrer une force nouvelle dans ce que les niais appellent les hasards de la pohtique. Ceux qui croient en histoire à la force du désintéressement connaissent seuls le poids de cette âme dans les destinées de l'Europe.
Jeune, François-Joseph rêva de se ranger parmi ceux qui prolongent dans la postérité l'éblouissement de la gloire et cachent brillamment les taches de sang sous les fulgurantes lettres d'or des victoires. Vieux, il sait être grand par la lumière de prospérité qu'il répand sur ses peuples, par la douce atmosphère de paix qu'il maintient aux deux extrémités de l'Europe. C'est le triomphe des forces unies dont l'Empereurroi a fait la grave devise de son existence '. Yirihus unitis.
Un vieillard de quatre-vingt-trois ans n'est pas plus près de la main de Dieu qu'un prince de vingt ans.
Tout permet d'espérer pour la paix de l'Europe, et le bonheur de l'Empire, que S. M. François-Joseph conservera longtemps les couronnes.
Il est pourtant impossible de terminer ces notes sans jeter un regard vers l'avenir.
L'héritier du doyen des souverains est l'archiduc François-Ferdinand, né à Gratz, le 18 décembre 1863, fils de l'archiduc Louis et de la seconde de ses trois femmes, la princesse Annonciade de Bourbon-Siciles.
L'archiduc François-Ferdinand est général de cavalerie, amiral, membre des académies des Sciences à Vienne, à Prague et à Cracovie. Il est pourvu de toutes les décorations que peut avoir un prince de la maison d'Autriche qui n'est pas l'empereur. Ce fut longtemps un jeune homme timide, savant et discret, que toutes les archiduchesses d'Autriche et toutes les mères impériales ou royales d'Europe souhaitèrent d'avoir pour gendre. Mais l'archiduc-héritier a épousé avec l'autorisation de l'empereur, Mlle
Chotek de Chotkwa, jeune fille de bonne race et de haute vertu, sans origine royale. La femme morganatique a parcouru un long chemin : elle a reçu le titre de princesse H ohenberg, celui d'altesse sérénissime, enfin, le 4 octobre 1909, elle a été faite duchesse avec titre transmissible à ses enfants. Et maintenant elle figure dans la famille impériale. Elle a pris, avec une piété admirable, une place de fille bien-aimée dans le cœur brisé de l'empereur.
Pour la succession au trône ses droits sont soumis à la Constitution. Or, les monarchies de l'empire ont plusieurs constitutions. La loi autrichienne est très nette : nulle ne peut être impératrice qui n'est pas de sang royal. La duchesse de Hohenberg ne peut être assise que sur les marches du trône.
Mais en Hongrie, la femme du roi est reine sans discussion sur l'origine. Les enfants du ménage ont les droits réservés aux princes du sang. Le jour où François-Ferdinand deviendra empereur d'Autriche, roi ■de Hongrie, sa femme restera ducbesse de Hohenberg à Vienne, mais sera reine à
Budapest. L'ainé des enfants, Charles-Maximilien, sera bon gentilhomme en Autriche et héritier présomptif en Hongrie, à moins que S. M. François-Joseph, maître souverain et législateur de sa maison, ne modifie le statut impérial.
L'empereur, au cours de la vie, a pris trop de philosophie pour croire encore aux mésalliances. Il semble aimer à laisser pousser autour de son trône les gerbes d'amour et de passion : il a permis le mariage de sa belle-fille, veuve de son fils, fille de roi, avec un simple gentilhomme, le comte Lonyay.
Il a autorisé sa petite-fille, princesse de Bavière, à épouser un lieutenant de réserve, le baron de Seefried. Il a marié la fille de son fils au prince de Windischgraetz. Pourquoi son dernier effort ne tendrait-il pas à placer sur le trône de Marie-Thérèse, une comtesse tchèque qui par la valeur, dépasse de la tête, les plus hautes têtes.