VI. - LYON, CAPITALE OlYSTIQUE
A LA MÉMOIRE DU CARDINAL FeSCH.
Lyon, Capitale mystique
Conférence faite au Théâtre des Célestins, à Lijon, le n Décembre 1912.
Mesdames, Messieurs,
Le sujet que je vais avoir l'agréable honneur de traiter devant vous demanderait vingt ans d'étude et une cinquantaine de conférencps de deux heures.
Soyez tout à fait rassurés : j'essayerai de dire quelque chose en une heure et quatre fois la voix de Mlle Vellini vous reposera de la mienne.
Je serais heureux et mon but serait atteint si cette conférence pouvait servir de table à quelqu'un de vos compatriotes qui
donnerait ha vie à ce bel ouvrage et forait ainsi œuvre digne de Lyon et des Lyonnais.
Par une de ces soirées de printemps où les rayons du soleil jouent avec les poussières de la terre et le brouillard des eaux pour former l'immense opale des horizons, à l'heure où le soleil a des couleurs de clair de lune et argenté les têtes encore pâles des arbres, une chaise de poste suivait à grands grelots la route de Paris, le soir du 20 mai 1803. Dans le fond de la voiture un homme, au profil de César, au regard perdu dans l'infini, à la lèvre dédaigneuse, était étendu. Un manteau romain couleur de puce était drapé sur ses épaules et dans les plis de ce manteau l'homme orgueilleux et nonchalant portait à la ville de Lyon un livre — le livre qui faisait déjà sonner les cloches de la gloire autour de son auteur, le livre qui allait donner à la vieille religion catholique l'éclat d'un renouveaa, après les accidents de la Révolution.
M. de Chateaubriand venait offrir à l'Académie de Lyon l'hommage de son Génie du Christianisme.
Chateaubriand appartenait à cette race d'êtres qui ne font aucun geste sans préméditation. En homme qui sait l'histoire il offrait ainsi son Hvre, parce que son livre était en harmonie avec l'âme lyonnaise. Et en une lettre tout à fait admirable il exprima sa pensée :
« Messieurs, écrivait-il le 23 mai au président de votre Académie, messieurs, depuis longtemps Lyonnais par le cœur, la place qui me rapproche aujourd'hui de votre digne archevêque m'a presque rendu votre concitoyen. C'est à ce titre que j'ose vous présenter mon faible ouvrage, en le soumettant à vos lumières et à votre indulgence.
« L'église de Saint Irénée fut le ber ceau du christianisme dans les Gaules et cette même église a sauvé la foi dans les derniers jours de nos calamités. La cendre des martyrs de Lyon a été jetée deux fois dans le Rhône et deux fois la religion est sortie de cette semence sacrée. Le Génie du Christianisme est donc ici dans sa véritable patrie... »
Suivaient de justes compHments à l'adresse de l'Académie, qui remercia en
proclamant le 7 juin 1803, M. de Chateaubriand membre associé, sans qu'il eut fait acte de candidature.
Pour Chateaubriand, comme pour tous €eux qui savent regarder l'histoire, Lyon était bien la capitale mystique des Gaules, la ville sainte où il voulait poser avec quelque solennité l'œuvre dont l'effet religieux fut égal sur les âmes à l'effet légal du Concordat donné à la France par les mains unies du Génie et de la Foi.
Du fond de sa berline, Chateaubriand voyait en poëte et en historien la ville penchée sur le passé, dressée vers l'avenir, la ville de France la plus grave et la plus re cueillie, mystérieuse en sa force, discrète en sa beauté. Car la beauté de Lyon n'éclate pas ; elle pénètre et elle enveloppe ceux qui savent l'aimer et la découvrir. Cette ville ressemble vraiment aux dames de qualité qui j)assent inaperçues pour les yeux des vulgaires et ne laissent admirer leur air et leur splendeur que dans le cercle de leurs égales, dans l'or éteint des vieilles boiseries, sous l'éclat voilé des lustres adoucis. Mysti-
que ! Lyon Test dans ses moelles. Ne croyez pas que je veuille vous montrer la mysticité de la métropole gauloise dans sa vie religieuse. Ce serait œuvre banale et facile. L'histoire de Lyon est un long élan mystique depuis les admirables lettres de Saint Irénée jusqu'au discours de votre nouvel archevêque où j'ai relevé cette phrase d'une jolie pureté: (( Je ne demande pas à l'église de Lyon ■des honneurs ; je lui demande d'accepter ma vie et mes pensées. » (1)
Elle est mystique votre histoire reUgieuse dans la longue chaîne de ses prélats, dans la Hste des 25 évêques que votre ville a donnés au catalogue des saints.
Les églises de cette ville sont les plus mystiques, les plus symboliques du monde chrétien.
Les éghses, ce sont des gestes de pierre dressés vers Dieu. Mais le geste n'est pas toujours mystique. Ce qui est mystique profondément, intimement, c'est la crypte, cet écrasement de la voûte sous le poids de
il) Discours d'intronisation de Mgr Sevin, le 19 Décembre 1912.
la divinité. Or quelle ville possède plus de cryptes que Lyon depuis celle de Saint- Nizier qui fut la première église jusqu'à celle de Fourvière, où le grand artiste, calomnié par les sots, Bossan a mis toute la sublime mysticité que le génie peut donner à la matière.
Certes Fourvière, la basilique, est un poëme précieux et grand. Il faut aimer les quatre animaux d'Ezéchiel qui étendent leurs ailes immenses sur les colonnes monolytes du porche. Il faut comprendre la parole colorée de ce maître-autel qui s'élève comme un hymne sous le ciborium de marbres rares. Mais l'âme de Bossan, sa foi en l'éternité, sa foi en la ville de Lyon, il les a réfugiées dans la crypte, dans cette crypte qu'il a voulue égale en dimension à la basilique. Tout ici est symbole, mystère, beauté secrète :
C'est le lion de Juda, frère aîné du lion qui est la pièce des armoiries lyonnaises, c'est le lion de Juda qui garde l'entrée.
Et cette longue, cette sublime crypte mène à un porche et à un balcon.
Ici encore des colonnes en granit supportant des lions accroupis, de la force sur de la force ! Et cette loggia mystique s'ouvre sur la vue de la ville, sur Naise et le château de la Du chère, sur le jardin des Chartreux et les ateUers de la Croix- Rousse, sur la cité même où les lubans des rues et des fleuves se nouent et se délient dans la soierie verte des jardins ou sur les toits de pourpre des maisons.
De là vraiment, de ce léonin balcon, Bossan a voulu montrer la ville avec son cycle épique, ses grands mouvements vers la gloire ou la Hberté, ses heures illustres où les passions de la religion se mêlent à la religion de la cité.
Mais tout est dans tout : l'œuvre de Bossan est le nimbe mystique placé sur le front de la colline sacrée là où fut Lùgdunum, là où s'érigea le palais des Césars, là où les Lyonnais dédièrent une église au saint exilé, au grand mystique de l'Angleterre, à Thomas Becket. A côté de ce nimbe, je vois l'ordure et l'ignominie. Votre mont sacré, Lyonnais ! est deshonoré par une chose sans nom, une tour Eiffel plus laide que la tour Eiffel,
une caricature de Tour Eiffel, naine;, plujv hideuse que sa laide sœur de Paris. Si dans le calme d'une nuit la jeunesse de Lyon,, celle qui aime sa ville, montait là-haut et démolissait cela, je me demande quel tiibunal oserait condamner les jeunes serviteurs de la beauté et de l'histoire. Mais descendons agenouiller notre goût devant les niches, hélas dépeuplées de votre auguste primatiale Saint Jean. Ecoutons la voix mystique que lance la pesante cloche de 1662, respectée par les révolutions qui jetaient à la fonte les têtes et les chevaux des rois en bronze.
Passons dans la mystérieuse lumière des vitraux du XIII^ siècle, bijoux de rubis et d'émeraudes qui brillent sur votre cathédrale.
Connaissez-vous les deux croix placées^ à droite et à gauche de l'autel ? Savez-vous qu'elles disent depuis l'an 1274 une grande espérance trompée : l'union des églises latine et grecque.
Dernier soupir de la mystique expirante et du moyen âge agonisant, la chapelle des Bourbons est la merveille du derniei gothique,
du gothique qui flamboie avant de devenir païen au souffle de la Renaissance.
Tout le symbolisme du moyen- âge se retrouve à deux pas de la primatiale dans cette Manécanterie du XI I^ siècle pour laquelle je crains les aichitectes restaurateurs, plus que le temps conservateur. Vous savez que ces murailles pensives ont entendu le long des siècles les voix des célèbres chantres qui travaillaient dan^ la paix de cette demeure.
Si la primatiale est la plus auguste des églises lyonnaises, elle n'est pas la plus symbolique : aimez votre église d'Ainay parce qu'elle est belle et aussi parce qu'elle est placée là même où, selon la légende, fut ensevelie la mystique Blandine. Vous voyez ici le paganisme mis au service de la foi et les colonnes de la croisée sont les survivances d'un édifice romain. Le passé n'est pas seul mystique dans l'église d'Ainay : les temps modernes y flambent d'espérance sur les fonds d'or où Flandrin réalisa le mystère de son pieux génie.
On voudrait pouvoir s'attarder à montrer le goût du symbole et du mystère, le souci de l'âme et de l'éternité dans l'œuvre d'un autre artiste lyonnais qui fut peut-êtie le plus artiste parmi les architectes de tous les temps ; j'ai nommé Philibert Delorme, celui qui écrivait comme il bâtissait, avec la sécurité d'un génie complet. Il a légué, le grand Delorme, à sa ville natale, le portail de Saint Nizier, arc de triomphe inscrit dans la façade pour le passage du Saint Sacrement et des rois. Je ne peux pas quitter cette église aux galeiies silencieuses et dévotes sans admirer le caractère vraiment lyonnais, la pureté courageuse et forte de la \'ierge qui est l'œuvre de votre Coysevox.
Saint Nizier n'a qu'une crypte : tous les Lyonnais savent-ils que l'église de Saint Irénée en a deux, l'une du cinquième siècle avec des tombeaux qui sont d'anonymes reliquaires et l'autre du dixième siècle avec la poésie d'une obscurité recueillie ?
Le symbolisme, expression artistique de la mysticité , a fleuri dans Lyon aux époques où il se desséchait ailleurs
dans le bruit des canons et les éclairs do la poudre. Comme il faut mieux aimer l'âme des monuments que leur forme, je regrette la chapelle élevée aux victimes du siège de 1793. On a remplacé l'œuvre qui portait bien sa date par une sorte de basilique au luxe byzantin. L'ombre du général comte de Précy doit gémir dans l'éclat tardif qui a succédé au clair-obscur de la louide pyramide.
Tout cela est religion, donc mystique naturelle. Avant de montrer le triomphe de la mystique, c'est à dire de l'idéal, dans la vie civile et même commerciale de Lyon, il faut que la mystique purement grecque de votie ville vous pénètre.
Car ne l'oubhez jamais : c'est à la poésie asiatique, non à la forte précision romaine que les habitants de Lugdunum demandèrent leurs premières leçons de catholicisme.
Et je ne connais rien de plus beau dans aucune littérature que la lettre de Saint Irénée sur les martyrs de Lugdunum. Le subhme des mots correspond au sublime
de la scène. Il faut entendre le bref épisode de Saint Pothin, non dans la pâleur d'une traduction, mais clans le texte.
Sortons maintenant des sanctuaires pour trouver le goût de la sprituaîité, l'appétit de Tau delà dans la vie quotidienne à travers la répétition des siècles.
Sans paradoxe on pourrait prouver que deux gloires du Lugdunum païen furent des gloires mystiques avant la mysticité. Germanicus, ce divin jeune homme que la mort a paré de beauté en le prenant en pleine fleur de gloire, Germanicus était noble poëte plus que vaillant homme de guerre. N'est ce pas une inspiration de lyrisme qui lui fait remplacer en son œuvre la sacramentelle invocation à Jupiter par une invocation toute mystique à son père le magnanime Drusus :
« Aratus,s'écrie-t-il, rend d'abord hommage à Jupiter. Moi, je ne m'adresse qu'à toi, inspirateur de mes chants, ô mon illustre père !... »
Il faudrait un livre, il faudrait une série de leçons pour vous parler du concours
de Vautel païen à Lugdunum pour vous montrer la philosophie mystique de l'empereur Claude. Les six premiers siècles littéraires de votre ville sont un champ merveilleux ou plutôt un jardin bien fermé dont vous avez les clés précieuses et ciselées, dans votre musée archéologique, le plus riche de France en inscriptions, en bijoux, en pierres gravées, jusqu'à ce précieux foculus, unique exemplaire que la Germanie savante achèterait au prix d'une province.
Lisez à genoux, jeunes hommes de Lyon, hsez comme une prière sublime ces tables de bronze découvertes en 1528, ces tables chaudes encore de l'éloquence de l'empereur Claude, acte merveilleux de générosité par lequel le César lugdunien demande l'admission au Sénat des Gaulois distingués. Ces tables forment la plus belle pièce héraldique qui soit au livre généalogique du beau pays de France.
Un des caractères de la mystique lyonnaise éclate dans la réception réservée par cette ville aux vaincus, aux êtres traqués et poursuivis
On a déjà parlé de Thomas Becket.
L'archevêque de Kenterbury vint-il jamais à Lyon ? Laissons ce débat aux savants précis et modestes qui travaillent dans l'ombre lumineuse de votre belle Académie.
Mais il est certain que les Lyonnais s'honorèrent en offrant au proscrit une maison, un domaine, une hospitahté d'honneur. Plus tard, ils lui dédièrent une basihque.
Sautons par dessus les siècles. Nous retrouvons ce goût mystique pour les glorieux vaincus dans l'accueil fait par les habitants de Lyon à Pie VII, pape un peu trop serré dans les griffes de l'aigle. Encore aujourd'hui vous montrez à l'étranger comme un lieu historique la maison Caille où, le 19 avril 1805, le pontife de Rome vint de sa main translucide et tremblante, bénir la ville de Saint Irénée et de Saint Hippolyte. Le pape n'oubha pas l'accueil de la fière cité. Il lui donna un des plus beaux tableaux qui soient dans votre musée, l'œuvre la plus mystique du Pérugin.
Le grand chancelier Gerson trouva aussi l'accueil de Lyon après les tempêtes de Paris. Il vécut ici même, là où est ce théâtre et où
fut le couvent des Célestins. Il mourut dans un pauvre réduit de la collégiale Saint Paul. Et les Lyonnais rendirent de grands honneurs à la mémoire de ce grand mystique, qui serait encore plus grand s'il était vraiment l'auteur de V Imitation.
Passons à d'autres temps : le cardinal Fesch et Madame-mère ne furent jamais entourés de plus de respect à Lyon qu'à l'heure où les rois et les peuples se détournaient du soleil impérial éteint dans la douleur de la défaite et de l'exil.
L'hospitahté lyonnaise, si elle se montre mystiquement charitable est aussi symbolique et splendide quand elle fête les triomphateurs. Je ne vous parlerai pas des entrées de l'empereur Claude, du triomphe de Germanicus, ni même des splendeurs dans lesquelles vos ancêtres enveloppèrent les em pereurs, les rois, sublimes passants caparaçonnés d'or et brillant de pierreries, faisant feu des pieds de leurs coursiers sous les arcs de triomphe. Il faudrait vous raconter les
visites do Napoléon dans l'héroïque, l'entrée de la duchesse de Berry dans le gracieux. Permettez seulement que je cite un vieux mémoire et montre le goût du symbole, du rare, de la mystique enfin dans la réception de Charlet-^ VIII.
« De petits enfans (1), habillés de toile de Perse parsemée de fleurs de lis, étoient placés sur les ciéneaux de la muraille du pftit pré, au-dessous de Pierre-Scise. Ils crièrent qaand le roi passa : « Mont- Joye Saint- Denis ! Vive le roi ! » Le maîtie d'école de Lyon étoit à leur tête. Apr*ès Bourgneuf, pour premier mystère, il f avoit une fille pucelle, la plus belle qu'on avoit pu trouver. Elle étoit habillée en vierge et humilité, vêtue d'une robe blanche de taffetas bien appointée, avec un beau chapeau de fleurettes et de vei dures sur sa tête, et ses chevejx étoient dressés par deirière ; montée sur une haquenée blanche, et aidée de gens
(i) Histoire de la Ville de Lyon, par J.-B. Monfalcon,
piopices à cet effet, elle menoit un joli chariot sur lequel s'élevoit un grand rondeau fait en manière de ciel, où étoient figurés les douze signes du zodiaque. Ad milieu et sous le rondeau, un enfant <le l'âge de dodze ans, reluisant d'oi par tous ses membres, figuroit le soleil : le rondeau tournoit sur lui à mesure que la pucelle clievadchoit sur sahaqpenée. Ce rondeau s'arrêta aa signe du lion, et la pucelle dit au roi la signification du mystère en rime^ parfaitement faites. Les sept planètes et les quatre éléments furent pareillement figdrés. On avoit improvisé et fait comme par enchantement un jardin de cinq à six toises, vers la Roche, tout planté d'arbres verts, desquels pend oient à foison grenades, oranges, pommes, poires d'hiver et autres fi^uits plaisans et délectables. Ce jardin s'appeloit « le jardin de France. » Il étoit gardé par quatre vertus, figurée^ en quatre filles pucelles habillées de robes de taffetas de diveises couleurs. Ces beautés étoient ellesmêmes défendues par un lion grand et fier, ressemblant lo mieux qu'on avoit pd.
et regardant une autre belle vertu appelée « la Loyauté, » qui le tenoit enchaîné avec un ruban de soie couleur de rose. De l'autre côté du lion, une sixième pu celle représentoit la ville, ayant à sa main une palme, et dessous ses pieds, en belles lettres grosses et apparentes, ces mots : Civiias immaculata. Chose mei veilleuse et bien appareillée ! quand le roi fut près de cette jeune fille, elle amena, de concert avec la Loyauté, le fier lion qui leva la patte et présenta au loi les clefs de la ville. Au port Saint-Paul fut joué le mystère de la décollation de l'Apôtre converti : il falloit voir comme la fontaine de ce lieu figaroit bien l'abondance de sang après la décollation ; mais ce sang étoit d'excellent vin qu'on pouvoit boire : mystère bien trouvé, qui montroit combien les saints du Paradis sont utiles. Devant l'église Saint-Eloi, près du Change, il y eut dans l'air, au moyen d'adroites machines, un grand combat entre le diable et Saint- Michel : le diable succomba au moment où le roi passoit, et tut précipité dans un gouffre de résine qui figuroit merveilleu-
sèment l'enfer. Mais ce qui flatta singulièrement le jeane prince, fut de trojver devant la maison de Jean da Peyrat une bergerie des plus belles filles de Lyon, vraiment habillées en bergères, avec des chiens et des brebis ; plus d'une fit bondir son cœur : près d'icelles couloit une fontaine de vin clairet pour tous ceux que la marche avoit altérés. Quand le roi passa au carrefour du Change, les trois fleurs de lis du grand écu de France, qu'on y avoit placées, se changèrent soudain en trois jolies figuras de jeunes filles de quinze ans, choses qui le charmèrent infiniment. Puis, près de l'hôtel de Jean Caille, en la place appelée le Petit-Palais, on lai montra la cité de Jérusalem avec le mystère du roi Salomon et de la reine de Saba. Non loin delà, à l'hôtel Balavin, il vit le cheval Pégase et dessus lui la Renommée avec sa longue trompette d'une main, et de l'autre co ipant le coup au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Enfin sur le portail <ie Porte-Froc, il vit représenter l'immolation d'Isaac. Il faut dire aussi que le pallion étoit magnifique, tant le ciel com^me les
pendans, en velours bleu avec den frange::) de soie diversement colorées, surmontées de belles fleurs de lis de fin or, d'un bon demi -pied. Toutes les rues étoient tendres de toiles d'azur. Sous le dit pallion chevaucha le roi depuis la porte de Bourgneuf jusqu'à la grande église cathédrale, en laquelle il fut reçu par le doyen et le chapitre, ainsi qu'il appai tient, puis de là retourna jusqu'au Change, puis traversa le pont de Saône, tirant à Ihôtel de maître de Varey, et regardant tout au long des rues les mystères des parti eu lier'^, où il prit grand plaisir et en fut fort content. »
Dans ces fêtes solennelles où Lyon aimait à montrer le luxe d'une capitale, les pauvres avaient toujours leur part. Et ceci nous mène au chapitre des dames, le plus beau dans toute histoire mystique.
Si la charité est la forme mystique de la justice impossible, les femmes de Lyon furent, sont et seront les anges de cette justice.
Il n'est pas de ville au monde où de tout temps les hommes aient été plus sollicités qu'à Lyon en faveur des misères que les da-
mes excellent à découvrir et à diminuer. Déjà, sous la domination romaine, les dames de Lugdunum avaient inventé la quête. II n'est pas certain que BritannicuSr ait résisté aux insistances des ventes de charité.
Plus tard ce furent les dames de Lyon qui voulurent des hôpitaux semblables à des palais et ce furent les voiles mystiques des religieuses qui flottèrent aux pieds des lits où se tordait la souffrance.
C'est la marque de noblesse intellectuelle pour une ville que la haute éducation des femmes. Lyon donna de bonne heure cette preuve de supériorité. Dès le moyenâge, l'éducation des femmes fut à Lyon complète et solide. Au XV^ et au XVI^ siècles les dames de Lyon savaient le latin, le grec et disputaient sur la théologie. Elles n'étaient pas pédantes mais savantes et le grand savoir ne nuisait pas à leur beauté, au dire des contemporains. Des noms ont survécu : Marie de Pierrevive, épouse d'Antoine de Gondi égalait en érudition les professeurs les plus laids et soignait une beauté rêveuse. Elle fut gouvernante des enfants de France par la volonté de Catherine de Médicis.
Louise Sarrasin savait la métaphysique, l'hébreu, le grec, le latin et le pur amour.
Madame Philiberte de Fuers, dame de la Bâtie, avait la poësie lacrimatoire et conjugale. Elle consacrait un poëme à Jean de la Baulme, son époux et trouvait ce titre de génie : Les soupirs de la viduiié. En la lisant on ne sait ce qu'elle regrette le plus du mariage ou du mari.
On a gardé le souvenir, sinon les œuvres de Sibylle Bullioud, de Julia Blanche, de Catherine de Vauzelles et de Marguerite de Bourg.
Mais la plus gracieuse des poétesses lyonnaises, une des plus brillantes parmi les femmes de lettres françaises reste Louise Labé, la belle Cordière.
Trop souvent elle a été louée pour que je recommence l'oraison funèbre de cette belle dame. Les antiques ont vu en elle l'amoureuse perpétuelle. Ils ont peu insisté sur le sentiment mystique dans lequel baignent les amours de Loïse. Ecoutez pourtant deux sonnets pris au hasard dans l'écrin. Vous y verrez le culte de la tristesse qui est un signe charmant de mysticisme intellectuel: