IV. — LE DRAME DU CANTIQUE DES CANTIQUES
A Mademoiselle Cœcilia Velllnl
Le Drame du Cantique des Cantiques
Cette conférence fut faite à Londres, le 28 Mai 1911 au palais d'Alla.
Le livre de Job est le code de la douleur. Le Cantique est le code de l'amour. Les deux ont leur place dans l'Ancien Testament.
En vérité le Cantique des Cantiques est un drame satirique et amoureux, si par dra me on veut bien entendre une composition dialoguée, déroulant une action. De la vie, une action, des incidents, n'est-ce pas tout le théâtre ?
La pièce juive du Cantique des Cantiques est même l'ancêtre la plus directe de^notre théâtre moderne. Elle est plusjproche de l'œuvre contemporaine que des pièces pri-
mitives du théâtre indou ou du théâtre grec. Aux Indes et en Grèce, le théâtre sort directement de la mythologie et du merveilleux. Le peuple élu respecte trop son Dieu unique pour le mettre à la scène. Il fait un théâtre humain, avec des ressorts humains et sans intervention surnaturelle.
Ce drame-ci a-t-il jamais été joué ?
S'il s'agit de représentations régulières et publiques sur la scène d'un théâtre, on peut affirmer que le Cantique des Cantiques n'a pas été joué. Jason fut maudit pour avoir célébré des fêtes grecques à Jérusalem, pour avoir tenté d'y créer un théâtre. Jusqu'à Hérode on ne trouve aucune trace de théâtre régulier chez les Hébreux. Le grand crime rituel d' Hérode, fut l'établissement d'une scène dans la ville de David. Jérusalem n'avait pas de scène dramatique au temps de sa splendeur. Les acteurs qui jouèrent en Grèce un si grand rôle, ne paraissaient pas dans l'histoire de la civilisation hébraïque. Cependant qu'étaient les fêtes de Baal ?
Le théâtre prend toujours sa revanche des censures qui le frappent : il est tellement
dans le goût des peuples que s'il est exclir officiellement de partout, il se réfugie partout et vit dans l'intimité des familles. Quand le tréteau ne peut être dressé sur la place publique, il s'installe, solide et discret,, sous la claire obscurité du foyer.
Dans tout l'Orient, à Jérusalem plus qu'ailleurs, les poèmes dialogues, les drames familiers, d'un jeu et d'une mise en scène très simples, ont toujours été en grand honneur.
Bossuet (1) qui devinait quand il ne savait pas et qui déplaçait de la vérité dans le grand envolement même incertain de ses ailes, Bossuet a vu le caractère humain du Cantique des Cantiques. Cet homme de regard, sans les instruments précieux et précisdont dispose la critique moderne, a découvert le drame dans l'œuvre où il cherchait le soleil divin d'une mystique à l'usage des Rois. Il a imaginé de couper le Cantique des Cantiques en journées, correspondant à celles dont se composait la fête toute payenne des
(i) Commentaire du Cantique des Cantiques.
mariages. Car chez les Hébreux, le mariage n'avait pas primitivement le caractère religieux.
M. Renan, après Bossuet, après les Allemands, a fait mieux que d'affirmer le caractère dramatique de l'œuvre. Il a essayé de rétablir la pièce et il a donné un charmant objet de curiosité.
On peut ajouter qu'il a compliqué sacerdotalement le plus simple des drames. Pour comprendre cette invraisemblable surcharge, il faut reproduire ici l'argument de l'illustre professeur. Renan voit cinq actes, ni plus ni moins, dans un poème si court qu'il tient à peu près l'espace d'un petit acte, de ce que nous appelons un lever de rideau. Onze personnages interviennent à l'opinion du critique. Voici leurs noms dans l'ordre même indiqué par le traducteur :
La Sulamite, jeune fille du village de :Sulem dans la tribu d'Issachar.
Bercer, amant de la Sulamite.
Le Roi Salomon.
Frères de la Sulamite. Femmes du Harem de Salomon.
Dames de Jérusalem.
Gens de la suite de Salomon. ) Personnages-
Paranymphes du Berger. j "^"«^^
Le Chœur.
Sage (tirant la moralité du poème).
A la multiplication des personnages correspond la complication de l'intrigue divisée par l'imagination du précieux poète de l'Acropole, en actes et en scènes.