III. - LE CONNÉTABLE DES LETTRES Jules Barbey d'Aurevilly
A Mademoiselle Louise Read.
Le Connétable des Lettres
Jules Darbey-d*Aurevilly
Cette conférence fut faite à Caen , le 8 Février 1910.
La rue Rousselet était alors une de ces rues du Faubourg Saint-Germain où le silence priait. Les maisons sans ornements, sans pâtisseries, ni plâtreries, ni zingueries avaient grand air par la seule proportion des fières portes cochères, des hautes fenêtres. De distance en distance, l'ancienne lucarne d'un grenier à foin paraissait au-dessus des gouttières avec sa poulie maintenant inutile, souvenir du siècle où ces maisons étaient des hôtels, relique du temps où les propriétaires emplissaient les greniers de
fourrages, comme ils auraient fait dans un provincial château.
Seul, un côté de la rue était occupé par ces solennelles demeures qui chauffaient au soleil du matin leur vieille nudité. L'autre trottoir longeait un mur haut de deux mètres, derrière lequel s'étendaient les jardins d'un hôpital et d'un couvent.
Au numéro vingt-cinq, la porte s'entr'ouvrait sur une cour pavée ; à droite un escalier à rampe de bois montait doucement de pahers en pahers, en prenant beaucoup de place, comme osent seulement faire les escaliers dans les villes mortes.
La chambre de M. d'Aurevilly, qui était tout son appartement, s'ouvrait au premier étage, sur un couloir clair. De cette chambre je ne dirai rien : elle a été décrite par tous les commissaires-priseurs de la littérature, par tous les experts du reportage. Le jour où j'y suis entré pour la première fois, j'ai regardé ses hôtes ; je n'ai vu ni le papier du mur, ni le tapis du parquet. J'ai eu seulement l'impression que cette pièce avait le calme mystique des grandes cellules. La fenêtre ouverte sur les jardins donnait l'illusion d'un
appartement très simple dans un manoir normand. De Paris on n'entendait rien.
Seul montait ce bourdonnement des vies invisibles qui remplit le silence des jours à la campagne, au fond des bois. Des traînées de clarté jonchaient le neutre tapis. Un rayon doré allait droit et net au front du maitre de ce logis qui était Jules Barbey d'Aurevilly.
Je n'ai pas vu les étrangetés du costume s'il y en avait ; je n'ai pas aperçu les discordances entre le décor et l'homme qui le remplissait. J'ai vu et j'ai gaidé dans les yeux pour toujours la haute physionomie d'un gentilhomme vieilli qui se tenait assis avec un calme imposant.
La vie déjà raréfiée semblait réfugiée dans les hautes cimes des yeux et du front. La moustache, précise et dessinée en arc, ne cachait pas la bouche, qui était exactement semblable à celle que Rigault a donnée à Louis XIV dans un immortel portrait.
Le nez très mince était de grande maison, prolongé en quelque sorte par deux longues rides, deux sillons plutôt, qui allaient se perdre derrière les moustaches. Le regard
des yeux grands était épuré, comme s'il plongeait déjà dans l'éternité.
L'ensemble avait une modération grave, mais sans apprêt. Ce n'était pas Chateaubriand posant devant sa propre immortalité. C'était un penseur en arrêt devant l'avenir, du haut du passé.
Les accessoires et les incidents s'effaçaient devant la majesté virile du Maître. Les détails se concentraient ; les meubles, les habits se dépouillaient de leurs formes périssables. Chez M. Barbey d'Aurevilly, on ne voyait vraiment, même avant d'écouter, que M. Barbey d'Aurevilly, à moins qu'on eût une âme de tapissier ou un regard de tailleur. C'est dans l'œuvre du Maître qu'il faut chercher le goût de cet artiste sans pareil.
Je ne veux pas dire qu'il faut le chercher seulement dans les études sur l'art et les artistes. Il faut voir et revoir les décors dans lesquels M. Barbey d'Aurevilly a campé, assis, enseveli les personnages de ses romans. Le goût d'un écrivain ne doit être jugé ni d'après les meubles de son appartement ni d'après les habits de son corps. Le goût
éclate bon ou mauvais dans les descriptions. La réalisation peut être modifiée par cent raisons, y compris la pécuniaire : Gustave Moreau ne vécut-il pas sa vie de rêve dans une chambre en acajou, reps et velours selon les formules de 1848 ? Mais il vécut parmi ces choses laides pour un motif sublime. Elles étaient les reliques d'une mère adorée. Il ne voyait plus les objets. Il voyait l'être aimé qui les avait touchés, qui les avait illuminés pour toujours aux yeux d'un fils épris. Les vêtements de M. Barbey d'Aurevilly étaient à la mode de sa jeunesse et lui rappelaient les heures déjà sonnées. La chambre de la rue Rousselet était le tournebride, d'où son imagination apercevait la fière maison natale du pays normand. Son goût d'art est ailleurs. Il est dans la description de l'appartement où des vieillards content à des vieillards l'histoire du chevalier des Touches :
« C'était un vieil appartement comme on n'en voit guère plus, même en province, et d'ailleurs tout à fait en harmonie avec le groupe qui, pour le moment, s'y trouvait. Le nid était digne des oiseaux. Ces lambris
en griisailles, encadrés et relevés par des baguettes d'or noircies et, par place, écaillées, n'avaient pour tout ornement de leur fond monotone que des portraits de famille sur lesquels la brume du temps avait passé. Dans l'un de leurs panneaux on voyait deux femmes en costume Louis XV, dont l'une blonde et pincée, tenait à la main une tulipe comme Rachel, la dame de carreau, et dont l'autre, brune, indolente, tigrée de mouches sur son rouge de brune, avait une étoile audessus de la tête, ce qui, avec le faire voluptueux du portrait, indiquait suffisamment la main de Nattier, qui peignit aussi avec une étoile au-dessus de la tête Mme de Châteauroux et ses sœurs. L'étoile signifiait le règne du moment de la favorite. C'était l'étoile du berger royal. Le bien-aimé Louis XV l'avait fait lever sur tant de têtes, qu'il avait pu très bien la faire luire sur uneTouffedelys. Dans le panneau opposé, un portrait plus ancien, plus noir, d'une touche énergique, mais inconnue, représentait l'amiral de Tourville, beau comme une femme déguisée, dans son magnifique et bizarre costume d'amiral du temps de Louis XIV. Des en-
ooignures de laque de Chine garnissaient les quatre angles du salon et supportaient quatre bustes d'argile, recouverts d'un crêpe noir, soit pour les préserver de la poussière, soit en signe de deuil, car ces bustes étaient ceux de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Mme Elisabeth et du Dauphin. Des fauteuils, en vieille tapisserie de Beauvais, traduisant les fables de La Fontaine, en double ovale sur un fond blanc, égayaient de la variété de leurs couleurs et de leurs personnages cet appartement presque sombre avec aen rideaux fanés de lampas et sa rosace, veuve de son lustre. Aux deux côtés d'une cheminée en marbre de Coutances, cannelée et surmontée d'un bouquet en rehef, ces deux demoiselles de Touffedelys, droites sous les écrans de gaze peinte, auraient pu très bien passer pour des ornements. »
« La pendule était un Bacchus d'or moulu, vêtu de sa peau de tigre, qui, debout tenait sur son genou divin, ni plus ni moins qu'un simple tonneher de la terre, un tonneau, dont le fond était le cadran où l'on voyait les heures, et dont le .balancier figurait une grape de raisin, picorée d'abeilles.
Sur le soc enguirlandé de pampres et de lierres, à trois pas du dieu aux courts cheveux bouclés, il y avait un thyrse renversé, une amphore et une coupe... »
Cette page est de 1863 ; elle est contemporaine du plus mauvais goût qui présida aux installations pelucheuses et capitonnées du second Empire.
M. Barbey d'Aurevilly y révèle la connaissance et le goût du meilleur dix-huitième siècle. Le critique n'y peut relever ni une faute ni une erreur de détail. Parmi les brocanteurs pédants qui se croient dramaturges parce qu'ils « reconstituent )) des salons de style, quel est celui dont le goût serait assez pur pour présenter ce salon auquel rien ne manque, pas même les, encoignures de laques tant aimées de nos grand'mères.
On a tout cité de cette résurrection mobilière opérée par le génie du romancier pour prouver que le même homme, prenant la peine d'être riche, aurait su créer un décor sans pareil et n'aurait pas, comme d'autres, fait au hasard des achats une affreuse salade de meubles opposés dans le temps et la couleur.
L'intérêt que les petits journaux, et même les grands portaient à son costume irritait M. Barbey d'Aurevilly. Il écrivait en 1882 à Mademoiselle Read :
« Banville m'a vengé, sans me nommer, avec beaucoup de goût et de délicatesse des polissons qui parlent de ma culotte, en haine jalouse de ma littérature. Et s'ils en parlaient spirituellement ! Mais ils n'ont pas plus d'esprit que des garçons tailleurs qui ne sauraient pas même leur métier. »
Plus tard, dans la perspective proche du tombeau, en 1887, M. Barbey d'Aurevilly écrivait encore à l'amie sans pareille :
(( Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans l'obscurité de ma vie. Qu'on devine l'homme à travers les œuvres, si on peut. J'ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toute sorte, et j'y reste avec le bonheur d'être très déguisé au bal masqué. C'est le bonheur du masque, qu'on n'ôte à souper qu'avec les gens qu'on aime. »
Celle à qui allaient de Normandie ces intimités de pensées était à Paris la secré-
taire d'art et aussi l'introductrice des visiteurs. C'était une jeune fille dont les yeux semblaient recevoir leur couleur du grand pan du ciel sur lequel ouvrait la haute fenêtre. Ses cheveux étaient blonds, et auréolaient d'or pâle, une tête fine.
Mademoiselle Read, secrétaire de M.
Barbey d'Aurevilly, avait déjà cette douceur qu'elle dépose quand une sottise ou une injustice, commises contre la mémoire du Maître, la transforment en une épée vivante et flamboyante, vengeresse de la gloire à laquelle elle élève, livre à livre, un monument impérissable.
Les mots d'introduction prononcés par Mademoiselle Read, perdaient leur sens prosaïque, s'absorbaient dans la mélodie vocale qui était le parler de cette jeune fille. Sa voix donnait l'impression du miel qui coule lentement, avec le parfum des sucs puisés dans les fleurs odorantes.
Cette douceur n'était pas inutile pour rassurer le visiteur qui arrivait en présence d'un Maître dont les échos disaient ou inventaient les mots cruels et mortels. Les échos d'ailleurs mentaient comme de simples
hommes ; car M. Barbey d'Aurevilly ne fut ni un pontife de lettres ni un professeur d'insolence. Il resta un gentilhomme de sang et d'esprit, causant dans sa gentilhommière avec une aisance souveraine. Certes, l'âme hautaine, incorruptible, indomptable, allait en pointe. La pourpre de la pensée traînait la variété de son éclat à chaque tournant de phrase. Les diamants de l'esprit brillaient partout dans le grave et dans le plaisant, mais M. Barbey d'Aurevilly avait la peur charmante et subhme de faire de la peine et il avait assez d'éclat pour briller encore dans la bienveillance. S'il a dit — et il a dit — d'une femme laide et vicieuse : « Ne nommez pas cette femme ; elle déshonore l'impudeur », il a dit aussi aux femmes des paroles d'une galanterie sans âge ni date. La marquise de Gallifet, chez madame de Poilly, s'était assise sur le chapeau du Maître. Elle s'excusait :
— Plaignez-le, Madame ; car il n'a pas connu son bonheur, répondit M. Barbey d'Aurevilly.
Dès qu'il parlait, il se montrait ce qu'il était vraiment, un de ces premiers dans la
famille humaine, qui paraissent de temps à autre, formant une fière lignée d'intelligences et de caractères à travers les lignées de la race. La conversation comme les livres de celui-ci révèlent un de ces hommes qui dominent leur génération de toute la tête, un chef présentant d'une main royale la coupe d'idées, où viennent s'abreuver les jeunes. Avec cela, M. Barbey d'Aurevilly restait personnel et local, dédaigneux des collectivités, amoureux des fortes terres normandes au-dessus desquelles il a fait planer les larges ailes de sa poésie. La conversation de M. Barbey d'Aurevilly était semblable à son écriture. Cette identité explique le naturel que garde son verbe dans les poussées les plus hautes, dans les sublimes expressions de l'idée, dans les splendeurs de la description. La critique, qu'elle fût écrite ou causée, passait à vol d'aigle sur le troupeau des hommes. En histoire, M. Barbey d'Aurevilly savait tout exactement, mais de très haut, comme si une divination transcendante lui eût tenu lieu de science et d'étude. Le travail était pour lui ; le plaisir seul restait au lecteur ou à l'auditeur.
Avec Joseph de Maistre, Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Lamennais, Chateaubriand, M. Barbey d'Aurevilly a sa place dans le cortège de ceux qu'il a classés sous le titre des Prophètes du passé, derniers croyants catholiques, hommes assez forts pour soulever les dalles de l'histoire et montrer l'avenir au fond de la tombe où gisent les événements.
Après eux il n'y a plus d'écrivains catholiques ; il y a des sacristains en tenue de plume.
L'invariable fidélité de la foi chrétienne domina toujours le dégoût que M. Barbey d'Aurevilly avait naturellement pour les prêtres grossiers, pour les défenseurs maladroits de l'autel, pour les confesseurs inélégants de la foi. Il refusa un jour d'entrer en collaboration avec M. Louis Veuillot, parce que le génie de Veuillot était enduit de vul garité. La très grande dame qui voulait unir ces deux intelligences, mises par Dieu au service de la cause perdue, se heurta au plus aimable des refus :
— Veuillot, dit enfin la dame à bout d'arguments, est comme vous pourtant le soutien de cette Eglise romaine.
— Dites le souteneur, gronda M. Barbey d'Aurevilly.
L'insistance de l'amie commune fut brisée à jamais.
Catholique, M. Barbey d'Aurevilly l'était jusqu'aux moelles. Il n'était pas le catholique calme dans la foi, vulgaire dans la dévotion qui se coule dans les manteaux en coupe de soutanes. Sa rehgion avait la violence chère aux évêques du Moyen-Age qui mettaient la cuirasse sur le rochet précieux, tiraient l'épée et saignaient eux-mêmes le mécréant pour en épargner la faute aux simples laïques. On 'a prêté à M. Barbey d'Aurevilly ce mot : Je crois à Dieu pour avoir le droit de croire au Diable.
Le mot est inventé comme tant d'autres; mais M. Barbey d'Aurevilly aurait trouvé le ciel sans agrément, si le ciel n'avait pas eu le contrepoids de l'enfer.
Ecrivain et causeur, M. Barbey d'Aurevilly a des procédés identiques : avec des matériaux précieux, avec des mots inusités,
il construit des chefs-d'œuvre d'ordre et de correction. Les métaphores gigantesques mises en place par lui prennent les formes de l'art classique. Les images, où se rencontrent toutes les couleurs de l'arc-en ciel, ont l'unité du prisme. Dans sa conversation, comme dans ses livres, l'auteur de la Vieille Maitresse donne l'impression de brièveté.
De fait, il parlait peu : il défendait une idée et s'arrêtait.
Dans le monde, où il faisait éclat de diamant noir, il laissait tomber des mots qui brillaient et coupaient.
Il n'avait de férocité que pour les gloires injustifiées, éclatantes, encombrantes.
Sa main et son esprit se tendaient, au contraire, vers les faibles et les débutants^
Rarement il était insolent, mais son insolence allait à la perfection du genre.
Il en donna un magnifique exemple en l'honneur de ce rien du tout philosophique qui s'appelait Caro et qui portait toute une Sorbonne dans les salons, comme il transformait la Sorbonne en salon pour dames^ seules.
M. Baibey d'Aurevilly rencontrait M.
Caro chez Mme de X... La superbe du philosophe subissait là de tels assauts qu'un beau jour le professeur refusa de continuer le rôle de victime sous les mots de l'écrivain. Il ne vint plus.
Mme de X... — la beauté et la bonté assemblées dans une gaine de velours — regrettait son exilé. Elle supplia M. Barbey d'Aurevilly et obtint la promesse que le penseur n'attaquerait plus le professeur :
— Je promets, répondit M. Barbey d'Aurevilly, et je sacrifie mon plaisir sur votre autel, Madame, à condition que le jour de la réconciliation j'arrive premier dans votre salon.
— Pourquoi, demanda la dame, pourquoi cette exigence étrange ?
— Simplement parce que notre Caro dira une sottise en entrant et que l'écouter sera ma dernière vengeance.
Le jour solennel arrive. M. Barbey d'Aurevilly est debout au fond du salon. Le ban et l'arrière ban des amies sont convoqués. M. Caro arrive le dernier, le visage blanc et rose, les favoris parfumés, le corps
roulé dans cet habit trop neuf qui lui donnait un faux air de mannequin-modèle, pour maître d'hôtel en extra. Le philosophe ghsse lentement sur le parquet, tend les deux mains à M. Barbey d'Aurevilly et murmure :
— Bonjour, tigre !
— Monsieur, réplique M. Barbey d'Aurevilly, pourquoi m'appelez-vous tigre ?
Je ne vous ai jamais appelé mouton.
La méchanceté des auditeurs a conservé les mots cruels de M. Barbey d'Aurevilly qui en avait aussi d'excellents dans la douceur et la bonté.
Aux derniers jours de sa vie, l'auteur de V Ensorcelée rencontra pour la première fois cette femme, demi-dieu de l'esprit, qui est la pi incesse de Metternich. Cette personne, ce nom, rendirent au vieillard l'éclat de sa jeunesse.
A la fin du diner, la pi incesse Pauline, charmée, séduite trouva ce mot en forme de conclusion :
— Maître, dit-elle, vous avez fait deux Ensorcelées^ votre livre et moi.
M. Barbey d'Aurevilly portait au fond de l'âme le culte de la femme, de celle dont l'effort tend à charmer. Il a écrit sur sa mère des lignes d'une tendresse discrète et tremblante, les plus belles qui, par les mains, soient sorties du fond de cette âme :
« Ah ! ma mère, elle s'anime pour moi encore et cela me touche jusqu'aux larmes, mais, mon ami, ce n'est plus même un débris d'elle-même. Ce n'est plus même son cadavre, oublié sur le bord de sa tombe, car son cadavre oublié, le cadavre de ce qu'elle fut, serait une chose importante et belle ! et beauté, intelligence, sentiment, feu de la vie, tout est fini, tout a disparu ! Je l'avais laissée magnifique de sa double supériorité physique et morale, je n'ai plus retrouvé qu'une paralytique (elle rest,vous savez que je suis médecin), avec le regard vidp et béant, la difficulté de parler, l'horrible stupeur des paralytiques ! Oh ! cela a été bien affreux pour moi ; l'abbé m'avait prévenu, mais la surprise et le déchirement n'ont pu m'être évités. L'imagination, d'ordinaire d'un élan qui dépasse les choses, a été battue et trompée par la réahté. Le cœur n'est pas mort
cependant dans ce pauvre et cher débriis humain, si saint pour moi. Elle m'a reconnu, je l'ai galvanisée et j'allume encore de temps ^n temps une pointe de diamant dans ces grandes prunelles ternies où il en brillait des mines tout entières, embrasées des mille feux de l'esprit et du sentiment. Mon ami, j'ai pleuré sur son sein plus amèrement que sur son tombeau. Ils ont cru (car mon père se fait illusion) que c'était de joie. Tant mieux ! mais moi, je sentais mon cœur !
« Je ne croyais pas tant aimer ma mère, je l'admirais mais la vie avait tant joué sur moi ! Il y avait tant d'années de tombées, muettes, entre nos deux cœurs, que je ne me croyais plus si fils ! Rien ne meurt donc en votre ami, mon cher Trébutien, les impressions que je ressens près de cette ruine qui fut une chose si superbement organisée m'apprennent des sentiments que je ne soupçonnais plus. Ma pauvre mère ! Ma pauvre mère ! » ( 1 )
Le même homme a donné des pages sublimes sui Eugénie de Guérin, d'autres
(i) Lettre inédite à M. Trébutien.
adorables, tur son rêve de jeunesse, son premier rêve amoureux. II a paré V Ange blanc des voiles lamés d'or sous lesquels nous la cherchons pour toujours. Il a écrit à Mademoiselle Read des lettres où le respect et l'amitié forment un enlacement de délicatesse.
Les jeunes filles passent, divines et fortes de faiblesse dans l'œuvre du Maître. Elles semblent toutes sortir d'un même rêve de héros. M. Barbey d'Aurevilly les crée avec des corps minces et lumineux, pour des amours qui les rendent semblables à des fleurs capables de passions, pour des pudeurs assorties aux couleurs de l'aube. Les larmes de Calixte ne sont elles pas des gouttes de rosée tombant de la fleui d'un lis ? Les jeunes filles créées par M. Barbey d'Au revilly doivent être cassées par la vie, flétries au premier choc, proies de la mort.
Cette passion pure pour la faiblesse des femmes-enfants, donna au critique le courage d'être sincère en face de l'escadron des bas-bleus. On sait de quelle façon il les flagella en masse, de quelle voix vengeresse il les évoqua par multitudes :
— Vous vous donnez beaucoup d'ennemies, lui dit on.
— Quand elles seront mille, répondit l'écrivain, je me mettrai à la tête du régiment, les conduirai à la mort, et, comme elles seront derrière moi, j'aurai la joie de ne pas les voir.
Mme Graven, honnête femme de mauvaises lettres, cachée sous des caparaçons de dévotion, Mme Graven voulut un jour se venger d'avoir été louée pour un seul de ses livres, critiquée pour les autres. Elle entreprit de longues démarches à seule fin d'obtenir la mise à l'Index du roman chrétien qui est le Prêtre Marié.
M. Barbey d'Aurevilly connaissait les pas et contrepas de ce bas bleu tout jauni d'encens :
— On ne me condamnera pas sans m'entendre, dit il simplement, et, si l'on m'envoie un abbé, je lui donnerai une leçon de religion.
Gertes, l'ironie bondissait à travers la conversation et les écrits de M.Barbey d'Aurevilly. Les mots venaient d'abord lentement, sortis des profondeurs d'une poitrine de
chevalier croisé. Puis les paroles se hâtaient et se précipitaient. L'ironie bondissait à travers les idées. La poussière du passé se mettait à vivre. L'horizon historique s'illuminait d'éclairs. Critique, M. Barbey d'Aurevilly donnait ainsi de l'intérêt à des œuvres faites pour tomber dans l'oubli. Il prenait le titre d'un hvre, exposait ce que le livre n'était pas mais aurait pu être, et faisait une belle maquette de l'argile mal pétrie, qu'il avait devant lui. Parlait-il d'une pièce de théâtre, il passait par dessus l'œuvre et indiquait tout ce qu'un auteur de talent aurait pu tirer du sujet. Il magnifiait ainsi, en démoHssant.
Ce critique avait d'ailleurs l'imagination créatrice. Il était romancier et poète, ne séparant pas les facultés que la nature lui avait départies à un égal degré.
Venu trop tard pour être chouan, M.
Barbey d'Aurevilly peint les chouans avec la poésie d'un mortel regret II ressucite son abbé de la Croix- Jugan, son chevalier des Touches, son comte de Percy avec le dépit de n'avoir pas été leur compagnon. Il est avec amour le dernier peintre d'une raca
disparue maintenant, de cette noblesse provinciale qui s'était gardée sans alliage pai la pauvreté, jusqu'à la Révolution, et qui est venue par les premiers trains s'abîmer à Paris dans les mésalliances, les affaires et le reste.
Les demoiselles de Touffedelys ont des « quartiers » jusqu'au fond du cœur. Vingt siècles d'obscurité noble pèsent sur leurs fronts étroits.
Peintre et chantie des dernièies ruines de l'aristocratie normande, M. Barbey d'Au-* revilly n'a pas créé mais fixé par les procédés de l'art ces êtres exceptionnels et chenus dont les cerveaux contenaient les pauvres autels de la monarchie et ne pouvaient recevoir d'autres ornements.
A ressusciter ces morts, M. Barbey d'Aurevilly dépense l'éblouissante élégance des mots, les prodigalités de l'esprit. Ecoutez ces vers :
Vous les connaissez bien ces amants des clairières, Ces spectres, revenant de la tombe transis. Sous la lune bleuâtre et ses pâles lumières... Ils dansent dans les cimetières.
Mais dans mon cœur, ils sont assis.
Ils sont là, tous, assis avec mélancolie Dans rimmobilité des morts, sous leurs tomheaux : Kt pâles et navrés, croyant qu'on les oublie. Ils ne se doutent pas (ju'ils sont pour nous la \ ie, Plus puissants qu'elle et bien plus beaux î
() spectres des amours finis, — spectres de femmes. Qui faites nos regrets pires que des remords... Vous ne revenez pas que la nuit dans nos âmes... Mais des jours les plus clairs vous noircissez les flammes Et, morts, faites de nous des morts !
Et toi, toi qui me crois vivant, — vivant encore Gar je le redeviens sous tes regards si doux, — Crains les sentiments fous des cœurs à leur aurore. Et n'apprends pas qu'il est dans ce cœur qui t'adore Un mur de mortes entre nous ! (1;
Le poëte n'aime pas seulement les têtes normandes. De sa Normandie il aime tout. Les brises de la mer soufflent sur ses paysages ; les brouillards des opulentes prairies se traînent en écharpe d'argent liquide ; la lune pâle des longues nuits éclaire l'étang du Quesnay et les toits bleus de Tourlaville. C'est la pluie normande
" (i) Les Spectres, dans les Poussières, de J. Barbey d'Aurevilly.
qui tombe sur les fougues polonaises de Néel de Néhou. C'est la vague grise de Normandie qui baigne les pieds sans pareils de Vellini. n est Normand de haut en bas, le Rollon Langrune, accoudé au balcon de Tortoni.
La voix de M. Barbey d'Aurevilly s'accorde avec son pays comme une musique montant en cadence des herbages vers le ciel, « coupole qui paraît vers le soir taillée dans une seule perle grise )>. Le style suit l'imagination, fulgurante et ordonnée, en forme d'éclair qui aurait de la méthode. C'est la langue de Montaigne, de Saint-Simon, de Chateaubriand. Langue extraordinaire où la folie de l'image aboutit à la pondération des idées.
Les passions véhémentes ouvrent des cataractes de mots. Les sensations d'art s'expriment en paroles qui ont le relief du marbre, les couleurs de la palette.
Parfois les phrases se tordent et se débattent, mais avec la souplesse du Laocoon antique dans les anneaux du serpent C'est la magnificence dans la passion de l'élégance et dans la haine de la trivialité. L'encombre-
ment des détails monte à l'harmonie d^ l'ensemble.
Quel était l'homme, derrière cet écrivain? Un beau gentilhomme de nom anobli, de sang plus noble.
Dans un pays monarchique, les sources d'une famille obscure se perdent souvent dans le brillant nuage de la royauté. M. de Hérédia parlait un jour au duc d'Aumale de Barbey d'Aurevilly. L'héritier des Coudé interrompit le poète des Trophées et dit :
— Ce que vous narrez m'intéresse beaucoup ; M. Barbey d'Aurevilly tient de près à la maison de Bourbon.
Au surplus, la grande image de l'écrivain n'a pas besoin de lambrequins. Il suffit de noter que les Barbey venus en Normandie du centre de la France furent régulièrement anoblis par lettres royales et que le héraut d'armes mit dans leur écu deux barbeaux accolés, à têtes de dauphins.
Le bisaïeul maternel de l'écrivain, M.
Ango, était en charge à la cour de Louis XV. Sa femme lui donna un fils qui ressemblait
^.u roi bien aimé, ressemblance fréquente à la Cour de Versailles et dans les environs de la noblesse.
A dix-neuf ans, le jeune homme devint grand bailli à robe rouge ; il épousa Mlle Belloy et en eut trois enfants parmi lesquels la mère de l'écrivain.
M. Barbey d'Aurevilly se tenait audessus des vanités héraldiques et gardait à la mémoire des siens le culte silencieux qui, seul, demeure dans les familles nobles vraiment. A Trébutien, tabernacle d'amitié, il donna une fois l'image de son grand père ; avec quelle magnificence de dessin et de couleur !
La lettre est du 26 février 1855 :
« Mon grand père Ango, écrit M. Barbey d'Aurevilly, était avant la Révolution, lieutenant-général de justice et bailly de longue robe condamnant à mort et ne relevant, comme juge, que de la Table de Marbre de Rouen. Il avait été tenu sur les fonts du baptême, à Versailles, par le comte de Maurepas et Mme de Châteauroux, et son parrain avait été le roi Louis XV. Il avait charge à la cour ; il était linger de la raine. Il
fut envoyé aux Etats généraux, et Je roi Louis XVI qui l'aimait lui donna, comme souvenir le jour de l'ouverture des Etats, la poignée du cierge qu'il avait tenu à la main pendant la messe du Saint-Esprit.
Cette poignée de velours violet, semée de fleurs de lys d'or, est encore entre les mains de ma mère, qui la garde et la regarde comme une relique. Mon grand-père fut de ceux qui ne reconnurent pas la constitution insolente du Jeu de Paume et qui s'en retournèrent fièrement chez eux avec l'idée terrible et nette que la Monarchie française avait fait assez de fautes pour périr. On dit (je ne l'ai pas connu) que c'était un homme d'un génie profond, mais d'une intolérable fierté. Il en a bien l'air : son portrait est dans la salle à manger de mon père et je vous réponds qu'il a, des deux côtés des lèvres et dans l'arcure de ses sourcils, le plus implacable mépris qu'il soit jamais tombé sur cette plate misère qu'on appelle la vie. »
« Il n'a rien laissé qui prouve son génie, mais les ratures silencieuses qu'il avait faites à son exemplaire de V Esprit des lois de Mon-
tesquieu montrent bien que son mépris était une grande intelligence. Jamais arrêt de lui (et il jugeait seul et souverainement) n'a été cassé par le Parlement de notre province. C'était d'ailleurs un homme qui se communiquait peu. Tout en réflexion, tout en pensées, l'oiseau non pas hagard des quatre tourelles de Mirabeau, mais un milan tranquille et enchaperonné toute sa vie, dans la plus sourcilleuse attitude. On tremblait devant lui et il n'élevait même pas la voix. Il dédaignait les livres et les plumes, et il a passé dix ans de sa vie (après la mort du roi) à se promener de long en large, dans ses appartements en enfilade, les mains derrière le dos et sans dire un seul mot, pendant que sa femme, une sainte qui l'adorait comme Dieu, tricotait ou brodait dans une embrasure de fenêtre et ne se serait même pas permis de respirer un peu haut. »
Ce tableau de la vie d'une famille provinciale et noble risque d'être incompris au temps où gens et choses passent trop vite pour s'arrêter au respect. Mais il est beau à la manière d'une peinture signée Saint-Si-
mon, un Saint-Simon en veine de respect et de vénération.
M. Barbey d'Aurevilly naquit à Saint- Sauveur le Vicomte dans un hôtel du XVI II®" siècle, humilié dans sa grâce froide par les hautes masses du vieux château, de l'abbaye bénédictine, de l'église. Il fit ses premiers^ pas sur la colline que couronne la chapelle de Délivrande, là où fut tiré le dernier coup d'arquebuse qui termina la guerre de Cent ans.
Parmi les ruines de pierres que grandissent les souvenirs féodaux, il était bien placé le berceau du dernier poète de l'aristocratie provinciale — ruine de la chair et des lis qui furent la France. A la fin de sa vie, M. Barbey d'Aurevilly ne possédait plus ni biens, ni parents, dans cette petite ville où les siens avaient été les premiers. Il avait gardé le douloureux orgueil de ce paysage. Pendant ses longs séjours à Valognes, il venait passer deux jours à Saint-Sauveur. Il louait une chambre meublée chez un menuisier. Et il se tenait droit à la fenêtre de cette chambre, contemplant les fenêtres
<l'en face, qui étaient celles de sa maison passée en d'autres mains (1).
La mélancolie d'aucun poème douloureux n'égale le récit de la dernière promenade que fit dans le jardin de sa maison, le poète du Chevalier des Touches, l'évocateur •de M. de Menigrand :
(( Dans l'impossibilité de travailler, écrit M. Barbey d'Aurevilly (2), je suis allé me promener dans le jardin, aux places que ma mère aimait le long de l'espalier des pêches et dans l'allée à droite du parterre. Mais plus de parterre, plus de fleurs ! de l'herbe dans les allées, la grande corbeille en morceaux, les murs moussus, la négligence, l'abandon, la mort ! — Le jardin était ce que ma mère aimait le plus, et par amour pour elle, par piété de souvenir, mon père aurait dû le faire cultiver. — Je ne puis •dire l'effet de cet abandon, de cette prise de possession par l'herbe de ces belles allées que j'avais vues si bien tenues, de ces pilastres
(i) Dans celles de son parent, le père de Léopold Delisle, et plus tard à Léopold Delisle lui-même.
(2) Deuxième Mémorandum.
brisés, de ces ro.siers qui pendaient, la tête sans appui jusque sur le sol. — Si mon père vit dix ans encore, le jardin que ma mère aimait, et où j'ai commandé l'armée de mes trois frères à cheval sur un bâton, et plus fier et plus heureux que Roger sur l'Hippogriffe, sera dans un état plus affreux que le jardin de la Grande Bretêche... J'y ai pourtant cueilli cette dernière rose, qui embaumait les ronces sans feuilles sur lesquelles je l'ai rompue... »
A Valognes, M. Barbey d'Aurevilly aimait les souvenirs de son premier printemps. Il vivait là parmi les spectres de sa jeunesse, parmi des tombeaux et ne rencontrait plus que des ombres.
Il avait au milieu de la ville un grand appartement dans une demeure grise et silencieuse où il avait réuni les meubles de sa famille. La cheminée portait le buste d'une belle grand'tante qui a inspiré le poème triste du « Buste jaune ». Deux lampadaires de cuivre éclairaient mal de leur flamme fumeuse les lambris peints et les glaces verdies de ce logis.
Monsieur Barbey d'Aurevilly a tout dit de ses derniers séjours à Valognes quand il a écrit cette page de deuil :
« La ville que j'habite en ces contrées de l'Ouest, — veuve de tout ce qui la fit si brillante dans ma prime jeunesse, — mais vide et triste maintenant comme un sarcophage abondonné, je l'ai, depuis longtemps, appelée « La ville de mes spectres » pour justifier un amour incompréhensible aux regards de mes amis qui me reprochent de l'habiter et qui s'en étonnent... C'est eux, en effet, les spectres de mon passé évanoui qui m'attachent si étrangement à elle. Sans ces revenants, je n'y reviendrais pas !...
« Que de fois de rares passants m'ont rencontré faisant ma mélancolique randonnée dans les rues mortes de cette ville morte qui a la beauté blême des sépulcres et m'ont cru seul quand je ne l'étais pas !... »
En Normandie, comme à Paris, l'existence de M. Jules Barbey d'Aurevilly fut muette et sombre avec des douleurs et des deuils, étoilant de leur noir éclat un ciel gris.
Bon à l'infini, il fut triste dans ses premières tendresses. Celle qu'il aimait d'un
amour féodal et pieux fut libre tiop tard, — trop tard ! devise de ce papier sur lequef il écrivit de si belles lettres. Une autre affection eut des avances et des reculs, des combinaisons et des retraites qui blessèrent le plus fort des hommes tendres. Mais ces détails n'appartiennent pas à l'histoire. M. Barbey d'Aurevilly fixa le masque froid sur sa figure en larmes. Sa douleur solitaire fut scellée du triple sceau. Il voulut qu'on ne connut pas les instruments de sa souffrance.
Dans ses romans, il regarde la femmed'un regard perçant et tranquille. Ses vers, même quand ils descendent du lyrisme héroïque, semblent adressés à un être mystérieux.
Discrètement mais fermement, "M. Barbey d'Aurevilly sauva du désastre de son cœur la religion de l'amitié, sans mièvrerie, sans faiblesse. Là encore, il connut la mélancolie des abandons. Beaucoup d'hommes vinrent puiser à cette source d'intelligence^ et de bonté sans garder la reconnaissance des^ longs abreuvements.
Parfois, l'esprit était servi par M. Barbey d'Aurevilly dans une glace académique.
Cependant il n'aimait ni les sociétés litté- 1 aires, ni les académies. A un fouinai qui annonçait sa candidature à l'Académie Française, le Maître répondit :
« L'Intransigeant s'est trompé ; je ne pose point ma candidature à l'Académie et je ne la poserai jamais.
« Les groupes littéraires ne me tentent pas et je n'ai jamais ambitionné d'en faire partie, ce n'est là ni de l'orgueil, ni de la modestie, je ne suis ni au-dessus ni audessous. Je suis à côté. »
La modestie de l'homme s'efface ainsi devant la fierté de l'écrivain. Le lecteur se cabrera peut-être devant ce mot de modestie appliqué à M. Barbey d'Aurevilly. En tout cas l'envers de l'orgueil était en cet homme d'un métal très fin et très pur. Il raconte les funérailles de son frère l'abbé Léon :
« Il y avait, dit-il, en ma compagnie des amis invisibles autour de cette fosse ouverte où je l'ai déposé ; je les sentais dans l'air... autour de moi, cortège que je voyais seul et qui me semblait plus doux que l'autre, car je n'avais, excepté les pauvres qui l'ont aimé, les Pères de sa Compagnie et M. Botin
Desylles, lo cousin qui a épousé en secondos noces Mme d'Aurevilly née de Crux, ma tante
— je n'avais que des indifférents.
«... Je l'ai enterré dans le cimetière des pauvres, comme s'il avait été Franciscain...
— et il était digne de l'être, — et il s'est trouvé que ce cimetière est sublime ! On y peut enterrer également des héros, des saints, des pauvres et des poètes. Il y est, entre une croix et le mur du château fort de Saint-Sauveur bâti par Néel de Néhou, et qui a vu Du Guesclin. Sa tombe est au fond d'un fossé de guerre, dans lequel on plante des pommiers qui seront en fleurs au printemps prochain, comme lui, il est en fleur immortelle dans le jardin céleste de là-haut. »
Si c'est là de l'orgueil, c'est de l'orgueil à la mode du ciel !
Au surplus, ce n'est pas dans le clairobscur de sa vie discrète de gentilhomme pauvre qu'il faut chercher M. Barbey d'Aurevilly.
Il est tout entier dans son œuvre. Il vécut, se baissant de sa hauteur pour regarder les autres hommes, non par dédain, mais naturellement parcf qu'il était plus
grand qu'eux. Cette impression de giandeur, M. Barbey d'Aurevilly la donnait, même physiquement. Camille Lemonnier, ce Belge que la littérature française revendique, Camille Lemonnier aime à raconter la première visite qu'il fit à l'auteur de V Ensorcelée :
« Le Maitre était étendu, habillé sur son lit quand nous entrâmes. Il me dit : « Je veux recevoir debout l'auteur du Mâle. » Et M. Barbey d'Aurevilly se dressa d'abord, puis se leva. « Il était si grand, ajoute Camille Lemonnier, que de sa tête il menaçait le plafond ! )) -
Simple avec ampleur, M. Barbey d'Au revilly apaisa plutôt qu'il n'excita les feux de l'espiit qui donnaient en lui un rayonnement magnifique.
Aucune souillure ne rejaillit sur ce caractère : royaliste il admira Napoléon I" et salua l'avènement de Napoléon III par amour de l'autorité, sans honoraires, ni apanages. Il vit le second Empire au soleil du premier. Il l'aima en horreur de la démocratie. Le jour
du coup d'Etat il disait à Philibert Audebrand :
— Ce Bonaparte est petit ; il est laid ; il est muet. Mais il va balancer tous ces gens là.
Le temps qui fêle tant de cloches et fane tant de thyrses, prolonge le bruit grave et solennel de cette voix, donne aux fleurs de cptte littérature un éclat chaque jour plus frais, parce que M. Barbey d'Auievilly sauva la sincérité de tous les obstacles accumulés par la vie.
De lui on relit tout avec joie, même l'œuvre ciitique. Si le livre dont il s'occupe ne vaut rien, M. d'Aurevilly devient pour le lecteur comme un bel oiseau chanteur qui emporterait un insecte au plus haut des airs sous les yeux du promeneur émerveillé par la haidie-jse du coup d'ailes.
A quatre vingts ans et demi, le grand écrivain s'endoimit tranquillement dans sa chambre d'étudiant et mourut là où il avait travaillé le plus longuement, le plus calmement. On fit alors de lui des portraits peints, gravés ou éciits. On en a fait encore
depuis ce jour de mort où M. Barbey d'Aurevilly entra dans l'immortalité, comme il était entré dans la vie le jour des Morts. Mais aucune image n'est exacte et toutes méritent de recevoir cet exergue dont M. Barbey d'Aurevilly enguirlanda les marges <i'une photographie :
« Ressemblante pour qui ne m'aime pas. Mais pour qui m'aime : Non ! »