‹ Les conférenciers de Notre-Dame de Paris [microforme]Chapitre 5 sur 5 · NO. AUS · texte numérisé non relu

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raconter ici la triste histoire de l'ange déchu. Je dirai st ‘ement, pour ce qui touche à mon sujet, qu’il répondit à l’encyclique du pape par le plus malheureux des livres : Les paroles d'un croyant. Alors Lacordaire crut de son devoir de défendre l'Eglise sa mère contre son ancien ami et son ancien maitre, et publia un ouvrage, dont la dernière page, l’une des plus belles qu’il ait écrites, est le cantique inspiré d’une âme heureuse d’avoir trouvé la vérité :

‘ O Rome, c’est ainsi que je t'ai vue !

Assise au milieu des orages de l’Europe, il n’y avait en toi aucun doute de toimême, aucune lassitude ; ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait avec une lucidité sublime le développement des affaires humaines dans leurs liaisons avec les affaires divines ; seulement, la tempête qui te laissait calme, parce que l’esprit de Dieu soufflait en toi, te donnait aux yeux du simple fidèle, moins accoutumé aux variations des siècles.quelque chose qui

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rendait son admiration compatissante.

O Rome ! Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue pour n'avoir pas rencontré de rois prosternés à tes portes ; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles ; tu m’es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd’hui vivante en Europe, la captive d’une jalousie universelle, la reine du monde......O Rome ! un de tes fils à qui tu as rendu la paix, de retour dans sa patrie, a écrit ce livre. Il le dépose à tes pieds comme une preuve de sa reconnaissance, il le soumet à ton jugement comme une preuve de sa foi.”

Voilà, Messieurs, l’homme qui, en 1835, allait être chargé des conférences de Notre-Dame. Il était nécessaire de rappeler ses antécédents, car ils nous font comprendre pourquoi la jeunesse catholique le désira pour son docteur.

Cependant l’Archevêque n'était pas porté vers ce choix. La fougue de

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Lacordaire, ses hardiesses de langage, les relations qu'il avait eues avec Lamennais lui inspiraient des craintes.

Ajoutons que l’orateur connaissait parfaitement sa force et sa faiblesse,et qu’il ne pouvait se résoudre à débiter devant un auditoire un discours écrit et appris par cœur : ‘ Parler et écrire sont deux facultés tout à fait séparées chez moi, disait-il, et qui ne peuvent s'exercer qu’à part l’une äe l’autre” Il avait besoin d'improviser : c'était le seul moyen pour lui de livrer son âme tout entière.

Certes, l'improvisation est sans doute le secret des grands triomphes de la parole, mais elle n’est pas sans inconvénienis ; et, quand il s’agit de l’exposition de la doctrine, elle présente de vrais dangers. Voilà ce qui faisait hésiter Mgr de Quélen. Enfin, cédant à des sollicitations pressantes, il offrit la chaire de Notre-Dame à Lacordaire...

Quoiqu'il ne restât à celui-ci que sept semaines pour se préparer, il n’était point pris à l’improviste et il eut bientôt

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arrêté le plan de toute sa prédication.

Avant lui, les apologistes partaient du fait de la révélation primitive attesté par l’histoire, pour arriver à la loi mosaïque, puis à l'Evangile, à Jésus- Christ, et enfin à l'Eglise ; lui, remonta de l'Eglise à la révélation primitive.

Jusqu’alors on avait prouvé que le christianisme est excellent parce qu’il vient de Dieu; Lacordaire voulut démontrer qu’il vient de Dieu parce qu’il est excellent. Ce fut l’œuvre de plusieurs années pendant lesquelles il vit sa chaire entourée de silence et d'honneur. On le comprend, c'était surtout aux arguments de l’ordre moral qu’il fallait faire appel ; il convenait d’invoquer le témoignage du cœur humain, et, dans le développement de ces preuves, jamais Lacordaire ne pourra être égalé.

Ecoutons l’orateur lui-même raconter sa première entrée comme conférencier dans cette église métropolitaine, qu’il aimait à appeler sa grande patrie : “ Le jour venu, Notre-Dame se remplit d’une

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multitude qu’elle n’avait point encore vue. La jeunesse libérale et la jeunesse absolutiste, les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu’une grande capitale tient toujours prête pour tout ce quiest nouveau, s'étaient rendus à flots pressés dans la vieille basilique.

Je montai en chaire, non sans émotion, (8 mais avec fermeté, et je commençai Là mon discours, l'œil fixé sur l’Arche- (: vêque, qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier per- | |) sonnage de cette scène. Il m'écoutait | la tête un peu baissée, dans un état | 4 d’impassibilité absolue, comme un hom- [à me qui n’était pas simplement specta- |! teur, ni juge, mais qui courait des | risques personnels dans cette solennelle 1 aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d’hommes, il m’échappa un de ces cris dont l'accent, lorsqu'il est sincère et pro- . fond, ne manque jamais d'émouvoir.

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L’Archevèque tressaillit visiblement ; une pâleur qui vint jusqu’à mes yeux couvrit son visage ; il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée dans son esprit, elle l'était aussi dans l'auditoire.”

Ce cri auquel Lacordaire fait allusion et qui produisit sur les six mille hommes qui l'entendirent un effet pareil à celui de la parole d’Ezéchiel au milieu du champ d’ossements où Dieu avait conduit le prophète, ce cri, le voici : ‘Assemblée, assemblée, que me demandez vous ? Que voulez-vous de moi ? la vérité ?. Vous ne l’avez donc pas en vous ! Vous la cherchez donc, vous voulez donc la recevoir ; vous êtes venus ici pour être enseignés.” Ce n’était pas, Messieurs, . une vaine déclamation, ni une apostrophe banale, mais une preuve véritable, un argument ad hominem, et comme le résumé de toute sa première conférence. Cette conférence je l'analyse en peu de

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mots : L'homme est un être enseigné :

enseigné "par sa mère dès les premières années de sa vie, enseigné plus tard par des maîtres, enseigné toujours : il à besoin d’une autorité qui le guide, qui le dirige et qui l’éclaire,ilena besoin parce que Dieu l’a fait ainsi. ‘* S'il n’était pas un être enseigné, il communiquerait directement avec la vérité et ses erreurs seraient purement volontaires et individuelles ; mais il est enseigné, et l'enfance ne peut se défendre contre l’enseignement de l'erreur, et le

peuple ne peut se défendre contre l’enseignement de l'erreur, et la plus grande partie des gens éclairés ne peuvent se défendre contre l’erreur qu’elle a sucée dès l’enfance, ni contre l’ascendant de quelques intelligences supérieures qui

dominent les autres. ” Que faut-il conclure, Messieurs, de ce fait indéniable ?

C’est que l'humanité est condamnée à la plus lamentable des conditions, ou qu’il faut ‘‘ un enseignement divin qui protège l’enfance, le vulgaire des gens éclai-

rés,etceux-ià mêmes qu’une intelligence plus forte livre à la domination privée de leur orgueil, et n’affranchit pas de la domination publique de leur siècle ou de leur nation. Oui, la vérité n’est qu'un nom. l’homme n’est qu’un misérable jouet d'opinions qui se succèdent sans fin, ou bien il doit y avoir sur la terre une autorité divine qui enseigne l’homme, cet être nécessairement trompé par l’enseignement de l’homme ! ” Cette autorité où est-elle ? Comment la reconnaître ? A ce signe aussi éclatant que le soleil, à ce signe suffisant à lui seul, qui est l’universalité.

Car elle doit être universelle cette autorité divine, puisqu'elle est nécessaire non seulement à une famille, non seulement à une nation, mais à l’humanité tout entière. Et elle est divine cette autorité universelle ; car nulle autorité humaine, ni philosophique, ni religieuse ne peut revendiquer une pareille gloire depuis l’origine du monde. Seule l'Eglise catholique enseigne partout et

toujours ; seule elle règne par tout l’univers ; elle est l’autorité q'1e nous cherchons, l'autorité divine dont nous avons besoin.

Voilà, Messieurs, cet argument tiré de l'expérience quotidienne, de l’histoire, du plus intime de notre nature, argument philosophique et populaire auquel l'esprit et le cœur ne peuvent s’empêcher d’applaudir. Oui, c’est bien cela ; il nous faut une autorité : l'Eglise seule est cette autorité ; donc elle est divine.

C’est toute la pensée d’un discours que je veux vous lire en terminant, discours admirable, trop peu connu et qui mérite d’être comparé à la conférence dont je vous ai donné un pâle résumé. Il est d’un laïque converti, Raymond Brucker, et s'adresse à des ouvriers. Ce n’est pas le même langage, mais c’est le même raisonnement sous la forme la plus originale qui se puisse contevoir.

La citation est un peu loñgue, mais elle est si belle que je n’ai pas le courage de labréger :

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‘* En ce temps-là, Messieurs, le (teare humain tout entier, celui qui a été, celui qui est, celui qui sera, se réunit en une grande plaine. Et il y convoqua tous les Philosophe. présents, passés et à venir.

‘ Et le Genre humain parla ainsi aux Philosophes : J’ai lu tous vos ouvrages.

Oui, tous. Et je dois dire que je m'y suis effroyablement ennuyé. J’en bâille eucore. Le Genre humain bâillait, et rien n’était plus terrible à entendre que ce bâillement de Genre humair.

‘ Il reprit en ces termes : J’ai donc Iu tous vos ouvrages, afin de pouvoir répondre à cette grande question qui me tient en fièvre et en angoisse : Qu'est-ce que la vérité ?

‘ Et, après les avoir lus et relus, je me suis trouvé en de lugubres et épouvantables ténèbres. J’en savais bien moins qu'avant.

‘Je vous ai donc convoqués pour vous poser de nouveaule grand problème qui m’agite et pour vous adresser trois

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demandes. Veuillez, si vous le pouvez, m'écouter en silence.

‘Les philosophes écoutèrentet le Genre humain leur dit : Je veux tout d’abord, — J'ai bien le droit de vouloir,je suppose,— je voux un livre, un petit livre, de dix ou vingt pages, qui contienne toute la vérité sous une forme très élémentaire et toutàfait transparente; un petit livre qui puisse se mettre en poche et ne coûte que deux sous; un petit livre qui soit également à la portée du penseur, du poète et aussi de ces multitudes vulgaires qui vivent uniquement de la vie pratique et matérielle. Tel est le livre, telle est la leçon que je veux.

‘ Les philosophes se regardèrent avec stupeur et se dirent d’un commun accord. Est-il bête, ce Genre humain ?

Ne s’imagine-t-il pas que nous possédons la vérité. Mais, si nous l’avions, ce ne serait certes pas à ce prix-là que nous la vendrions.

‘6 Et Llusieurs d’entre eux commencèrent à s’effacer et à disparaître.

‘Le Genre humain,sans les voir,conti-

nua en Ces termes : non seulement je veux que vous me donniez la théorie ; mais je prétends que vous m'offriez l'exemple.

‘Non seulement je veux un petit livre populaire qui contienne la vérité en dix pages et qui la vulgarise universellement dans le temps et universellement dans l’espace ; mais je veux qu’il vienne un jour quelqu'un pour m'’offrir l’exemple d:: toutes les vertus qui sont enseignées dans le petit livr .

‘‘ Et je veux que cet exemple puisse être aisément imité par l’homme, par la femme et par l'enfant, par ces trois membres augustes de la Trinité humaine.

‘ Pouvez-vous me donner le livre ?

Pouvez-vous me douner l'exemple ?

‘““ Les trois quarts des Philosophes avaient déjà disparu. £t le Gerre humain, qui s’en aperçut, commença à être triste dans son cœur.

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‘ Ce n’est pas tout, dit-il encore, non seulement il me faut une Leçon, non seulement il me faut un Exemple immortels ; mais j'ai encore besoin d’une | immortelle Institution qui réponde tout * (à à la fois à ces trois idées : science, | richesse et dévouement. Une Institution qui s'appuie sur la science, qui mette la richesse à son service et qui | ait le dévouement pour essence.

‘ Une Institution qui garantisse et perpétue la Leçon et l’Exemple, en les (4 rendant éternellement vivants sous mes LE yeux.

LE Quand le Genre humain eut achevé ces mots, il jeta un regard sur les Phiiosophes ; épouvantés,tous s'étaient | enfuis.

|| Alors le Genre humain, le pauvre |: Genre humain se mit à fondre en li larmes. Un sanglot de Genre humain!

ph Etil se roulait par terre, désespéré | de ne pouvoir posséder la Vérité aimée, et de n'avoir ni la Lecon, ni l’Exemple, ni Institution.

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‘© Et comme il était ainsi perdu dans sa douleur, il aperçut soudain, en je ne sais quel coin, une espèce d'homme, vêtu d’une espèce de blouse, qui portait sur ss épaules une espèce de poutre, un gros morceau de bois. Comme qui dirait une croix.

‘ Et l'homme avait ses beaux cheveux blonds tout couverts de sang. Le sang lui tombait sur les yeux. Le sang coulait à grosses gouttes sur tout son Corps.

‘* Et il regardait le pauvre Genre humain si doucement, si doucement, si doucement !

‘“ Puis il s’avança : avec quelle lenteur, avec quelle majesté ! il marchait, portant le bois énorme. Et il dit d’une voix si tendre, si tendre : Tu veux la vérité ? Je te l'apporte.

‘Tu veux un petit livre qui contienne en dix pages toute la véritéet qui soit compris de tous. Tiens, prends ce petit livre.

‘ Et, à la première page, le Genre humajn lut : Catéchisme. L'homme continua: Tu m'as demandé non seulement une leçon, mais un exemple vivant.

Tiens ; regarde-moi. Je suis ton Dieu qui s’est fait homme pour t'offrir un type éternel et te conduire à la béatitude.

‘Enfin, tu m'as demandé une Institution. Tiens, prends ; voici l’Eglise.

‘ Et le Genre humain tomba à genoux et adora Jésus-Christ. ”

Comme vous le voyez, Messieurs, l’illustre dominicain n’avait pas ditautre chose : l'Eglise est divine parce qu’elle répond à toutes les aspirations et à tous les besoins de notre esprit et de notre cœur. Ce sera la conclusion de cetentretien.

Messieurs, vous n’avez entendu ce soir que le début de l’enseignement de Lacordaire à Notre-Dame de Paris. J'ai donc simplement effleuré mon sujet. Par là, je le sais, j'ai pris vis-à-vis de vous l'engagement tacite de poursuivre plus

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tard l'œuvre commencée. Je le ferai autant que les circonstances me le permet.

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sieurs, sur votre bienveillance accoutumée.

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