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toute la France. Né à Dijon en 1802, orphelin de père dès ses premières années, il avait été élevé par sa pieuse mère dans l’amour et le respect du christianisme. Malheureusement, au lycée où il fit ses études, il perdit la foi. Toute pratique religieuse disparut de sa vie ; il fut de son siècle, il en connut les tristesses et les misères. Mystérieux desseins de la Providence qui, plus tard, inspireront à l’immortel conférencier cet humble et touchant aveu : ‘“ Dieu nous avait préparé à cette tâche en permettant que nous vécussions d'assez longues années dans l'oubli de son amour, emporté sur ces mêmes voies qu’il nous destinait à reprendre un jour dans un sens opposé ; en sorte qu’il ne nous a fallu, pour parler comme nous l'avons fait, qu’un peu de mémoire et d'oreille, et que nous tenir, dans le lointain de nous-même, en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé. ” Entré au barreau, vers lequel le portaient ses talents et ses goûts, il s’y fit re-
marquer dèsses premiers discours.,et Berryer, qui l’entendit, lui prophétisa de grands succès. Mais soudain, touché par la grâce, converti comme Paul sur le chemin de Damas, le jeune avocat quitte le monde, et entre à Saint-Sulpice- Là, il vit pendant plusieurs années de l’'humble vie de séminariste, et, ordonné prêtre en 1827, il est nommé aumônier de couvent.
Un homme attirait alors sur lui tous les regards et exerçait sur tous les esprits d'élite une véritable fascination :
c'était Lamennais. On l'appelait le dernier des Pères de l'Eglise et le Bossuet de notre siècle. 1l vit Lacordaire et se l’attacha. Tous deux, avec Montalembert, voulant unir leurs efforts pour défendre le catholicisme méprisé, et pour conquérir une liberté qu’on leur refusait sur toute la ligne, fondèrent l'Avenir, journal qui devait être si tristement célèbre. Cette feuille, lancée d’un bout du pays à l’autre, produisait une sensation impossible à décrire. Ses
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rédacteurs faisaient trembler les gouvernants plus que n'auraient fait des soldats.
Aussi, il faut le dire, c’étaient de vrais coups de feu que les articles qu’ils écri vaient contre leurs persécuteurs. Qu’on en juge par l’exemple suivant. Un homme était mort après avoir repoussé les secours de la religion. Le curé avait refusé à son tour la sépulture ecclésiastique, et le sous-préfet avait osé faire entrer le cadavre dans l’église, par la force armée.
Lacordaire prit la plume et fit son premier article, signé de ses initiales. Il s'adresse aux prêtres : ‘ Un de vos frères a refusé à un homme mort hors de votre communion les parol® et les prières de l’adieu des chrétiens. Votre frère a bien fait: il s’est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu à garder ses lèvres pures de bénédictions serviles. Malheur à qui bénit contre la conscience, à qui parle de Dieu avec un cœur vénal ! Malheur au prêtre qui murmure des mensonges au bord d’un cercueil! qui conduit les âmes au juge-
ment de Dieu par crainte des vivants et pour une vile monnaie ! Sommes-nous les fossoyeurs du genre humain !….
Votre frère a bien fait ; mais uneombre de proconsul a cru quetant d’indépendance ne convenait pas à un citoyen aussi vil qu’un prêtre catholique. Ila ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallût-il employer la violence pour l'y conduire, et crocheter les portes de l’asile où repose, sous la orotection des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des Français... Or l’homme qui a traité un lieu où les hommes plient le genou avec plus d'irrévérence qu'il n’en serait permis à l'égard d’une étable, cet homme, il estau coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l’auriez fait pâlir si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l’eussiez porté dans quelque hutte faite avec des planches de sapin, et jurant de ne pas 5)
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l’exposer une seconde fois aux insultes des temples de l'Etat.”
Ainsi écrivait avec la verve de Mirabeau improvisant à la chambre, cet aumônier de vingt-huit ans. Attaqué souvent,il se défendait avec vaillance.On le citait à l'audience de la police correctionnelle : il revêtait aussitôt sa robe d’avocat et plaidaït lui-même sa cause au non de la liberté. Si on l’appelait le ministre d’un pouvoir étranger parce qu’il était prêtre, it répliquait : ‘ Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n’est étranger nulle part : de Dieu ! ” Mais bientôt sa voix se fit entendre dans une grande cause. Avec Montalembert, il avait ouvert une école afin d'affirmer à la face de son pays la liberté d'enseignement que l'Etat n'’accordait qu’à ses fonctionnaires serviles.
Représentons-nous, Messieurs, ces deux jeunes gens, ces deux lutteurs infatigables, ce prêtre et ce laïque dans une humble maison, montrant à lire et à écrire à de pauvres enfants. MN'est-ce
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pas un speetacle plus touchant que celui de Socrate discourant sur l’immortalité de l’âme, ou de Platon philosophant dans les jardins d’Académus ?
Hélas ! ce qui arriva vous est connu.
Les puissants du jour eurent peur de ces petits maîtres d'école, et résolurent de leur imposer silence. Un commissaire se présente : ‘‘ Au noin de la loi, dit-il aux enfants, je vous ordonne de sortir : ’—Au nom de vos parents, dont jai l'autorité, s’écrie Lacordaire, je vous ordonne de rester.—‘t Nous resterons, répondent les enfants ! ?—Il fallut pourtant céûer devant la violence, mais un grand procès s’ensuivit.
Devant la chambre des Pairs, Montalembert fit en faveur de la liberté d’enseignement un discours suffisant, à lui seul, pour immortaliser une vie d'homme. Lacordaire parut à son tour :
‘* Nobles Pairs, dit-il, je regarde et je m'étonne. Je m'étonne de me voir au banc des prévenus, tandis que M. le procureur général est au banc du
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ministère public ; je m'étonne que M.
le procureur général ait osé se porter mon accusateur, lui qui est coupable du même délit que moi, et qui la commis dans l’enceinte où il m’accuse, devant vous, il y a si peu de temps.
Car de quoi m’accuse-t-il ? D’avoir usé d’un droit écrit dans la Charte, mais non encore réglé par une loi: et lui vous demandait naguère la tête de quatre ministres en vertu d’un droit écrit dans la Charte et non réglé par une loi ! S'il a pu le faire, j'ai pu le faire aussi, avec la différence qu’il demandait du sang et que je voulais donner une instruction gratuite aux enfants du peuple.
Tous deux, nous avons agi au nom de l’article 69 de la Charte. Si M. le procureur général est coupable, comment m'accuse-t-il ? et s’il est innocent, comment m'accuse-t-il encore ?’’—Ainsi se continua cette chaleureuse défense qui se terminait par les paroles suivantes :
‘* Quand Socrate,dans cette première et fameuse cause de la liberté d’enseigne-
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ment était prêt à quitter ses juges, il leur dit : ‘ Nous allons sortir, vous pour vivre, moi pour mourir.” Ce n’est pas ainsi, mes nobles juges, que nous vous quitterons. Quel que soit votre arrêt, nous sortirons d'ici pour vivre : car la liberté et la religion sont immortelles, et les sentiments d’un cœur pur que vous avez entendus de notre bouche ne périssent pas davantage.” — Il fut condamné à cent francs d'amende ; mais le peuple l'acclama comme un glorieux vainqueur.
Cependant l’Avenir devenait suspect, les thèses qu’il soutenait tournaient au paradoxe, et l'autorité religieuse s’alarma. La publication du journal fut suspendue, et Lamennais, Lacordaire et Montalembert partirent pour Rome, afin de soumettre leur cause au St-Siège.
Les doctrines de l’Avenir furent réprouvées ; Lacordaire et Montalembert sesoumirent,mais Lameunnais se révolta, et entre lui et ses deux amis ce fut dès lors une rupture éternelle. Je n’ai pas à