Les confessions d'un écolier
ANS le courant de l'aiinée 1845, comme j(î 'SS-'- tenais encore la rédaction en chel" de la lievue encyclopédique de la Jeunesse, je reçus un jour un rouleau de papier assez v(duiiiineux, parl'aitement enveloppé, licelé, caclielé: c'élait un manuscrit sans nom d'auleiii-. Jélais à celle époque tellement assiéf^é de ces séries d'envois, «[iic j'avais dû prendre, ainsi (|iie Ions mes ('(hiIivics. la résolulion de ne lire que les mainiserils (|ni poi laiciil des signatures connues o\\ (jiii nrclaicnl icconnnandcs par des littérateurs en nom : ai^ir anlroniml. inCùl été chose vraiment impossible : (piaiid la jonmcc ent
été de quarante-huit heures, je n'en eusse pas eu le temps. Les jeunes auteurs auront beau crier contre l'indifférence qui accueille leurs premiers pas dans la carrière difficile des lettres, contre le mauvais vouloir des journalistes et des libraires : on ne pourra rien changer à des efTets qui proviennent de la force même des choses; c'est une fatalité impérieuse que nous avons tous subie et qu'ils doivent subir courageusement comme nous, jusqu'à ce qu'une circonstance inattendue ouvre devant eux les portes de fer de la publicité. Plus tard, ils reconnaîtront que les hommes sont beaucoup moins à blâmer qu'il ne leur avait paru d'abord; et eux-mêmes une fois parvenus, ils seront contraints de prendre les mêmes précautions contre les aspirants littéraires. — Je jetai donc ce nouveau rouleau de papier dans les cartons aux oublis. Il ne faut pas croire que les œuvres ainsi mal accueillies soient ensevelies pour jamais dans la poussière des casiers; des circonstances heureuses peuvent les en faire sortir, surtout quand elles sont de peu d'étendue. Il arrive, par exemple, qu'une fin de publication laisse quelques colonnes libws, alors le rédacteur en chef fouille les cartons et choisit ce qui lui semble le meilleur; ou bien <»h réserve une œu\re ijuporlante
pour une publication de fin de trimestre qui empiète largement sur le trimestre suivant : c'est un moyen de favoriser les renouvellements dabonnements. Entre deux publications de ce genre, on place donc ordinairement quelques petits articles ; et alors encore on a recours aux cartons d'attente. D'autres fois, on a, par hasard, une heure libre, et alors, par acquit de conscience et aussi peut-être un peu par curiosité, on ouvre un de ces manuscrits expectants. La circonstance la plus légère en apparence dicte souveni Ir choix : tantôt on se décide sur la lecture d'une page prise au hasard; tantôt, et c'est le plus souvent, sur un titre original. Ce fut précisément ce qui m'arriva cinq ou six mois après que j'eus reçu le manuscrit dont je viens de vous parler; il avait pour tilre : Les Confessions cVun Ecolier. Le vin devait être bon à on juger par l'enseigne. L'écriture avait encore celte incertifude qui révèle une extrême jeunesse. Je lus au pouce ({uelques pages de celte volumineuse copie; assez volumineuse pour faire un livre.
Le style en était naïf parfois jusqu'à la rrudilé, m;ii> dans cette crudité incorrecte ou l'espiniil je ne s;ns quel parfum de vérité; il éhiit d'ailleurs enii»reinl d'une foric ruiileur locnle; on scnl.iil que ces ligues
avaient été tracées sous l'empire d'une impression toute récente. Enfin, au milieu dune phraséologie diffuse, mélange bizarre de toutes les manières d'écrire, emphatique et boursouflée d'épithètes redondantes, brillaient des saillies heureuses, des mots polis et acérés comme de l'acier, des impressions chaleureusement rendues. L'anecdote y prenait parfois des allures lestes et pimpantes. Ainsi qu'on voit souvent dans les forêts incultes, avec une surprise mêlée de charmes, une épine-vinette élever ses grappes de fleurs rosées au milieu d'un buisson de broussailles; ainsi, au milieu des efforts, des embarras inextricables d'une rhétorique étudiée, le récit de notre jeune auteur s'animait partout d'une rancune de haut goût qui, pour être exagérée presque toujours, fréquemment partiale jusqu'à la calomnie, n'en était pas moins juste en beaucoup d'endroits; alors la vérité devenait vraiment piquante, relevée qu'elle était par une humour toute britannique. Dans ces instants-là, le style sautait légèrement d'une phrase à la suivante, bondissait, caracolait, se cabrait sans perdre son sujet de vue, se hérissait de mille flèches aiguisées par la rancune; il semblait voir un leste picador évoluant de^ant le taureau auquel il décoche coup sur coup une nuée de bande-
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rôles irrilaiites. Quelques épisodes touchants, éclairs d'une sensibilité vraie, mais combattue et cachée comme si le jeune auteur en eût rougi, témoignaient en sa faveur et réconciliaient le lecteur avec lui ; on ne tardait pas à comprendre qu'à l'exemple de tous les jeunes gens de son âge, il s'était fait un faux point d'honneur; il voulait paraître bien plus impitoyable qu'il ne l'était en effet; et s'il m'était permis de parodier ici le mot profond de Louis XIV à propos du régent, je dirais que notre auteur était un fanfaron de causticité.
Telles qu'elles étaient avec leurs imperfections nombreuses et leurs qualités, les Confessions (Tun Ecolier ne me parurent pas à dédaigner. Je pensais (juc remaniée par une main exercée, cette œuvre verleiiicnl châtiée dans ses témérités et dans ses excès, pouriuil offrir une lecture attrayante et utile à la jeunesse; je pensais surtout qu'elle contenait des vérités dont la vulgarisation ne pouvail exercer ((u'une saliilaiic in- (luence. J'y voyais mis en relief <'l slignialisés cnlaiiis abus donl lout le monde se i)iainl en particulier, sans que personne ose les signaler à raHeiilioii piibli(jue; et je regardais presque comme une jusliee jii(»\i(lentielle que la première voix qui sélrxàl eoiilre les abus
intolérables de l'cducalion en France, tut celle d'un écolier français. J'aurais volontiers entrepris le remaniement de cette informe conception; mais c'était une liberté que je ne pouvais me permettre sans l'autorisation de l'auteur, et comme il ne m'avait donné ni son nom ni son adresse, mon embarras était grand. Plusieurs mois s'écoulèrent depuis cette lecture sans que j'entendisse parler de l'auteur àQ^Con fessions cV un Ecolier. Pendant ce laps de temps, la Revue ennjclopédique de la Jeunesse mourut assassinée. Je renvoyai leurs manuscrits à tous mes collaborateurs avec une lettre de part où je les informais de ce triste décès. Je gardai forcément les Confessions d'un Ecolier.
Mais la Revue encyclopédique do lu Jeunesse avait fait trop de bruit dans le monde, pour que la renommée ne répandît pas bientôt la nouvelle de son trépas: un mois ne se passa pas sans que je visse venir un commissionnaire porteur d'un petit mot où Ion me réclamait le dernier manuscrit resté dans mes mains. J'aurais pu le rendre, mais je voulais en connaître l'auteur; je renvoyai donc le commissionnaire sous je ne sais plus quelle ombre de prétexie, annonçant au résumé l'intention formelle de ne irnilie la copie ({u'à l'auteur lui-mèiue. Le lendemain, eétail un di-
manche, je reçus la visite d'un petit jeune homme hlond cendré , coiffé, patchoulisé, ganlé de jaune, chaussé de hottes vernies, et tenant encore un panatella à demi consumé entre le pouce et l'index. A ses traits efféminés, à ses yeux hleus, à sa voix douce, à la nonchalance étudiée de ses mouvements, je me doulai que j'étais en présence d'un des Girondins en hcihe de notre époque, et je pressentis l'auteur des Confessions cV un Ecolier. C'était lui-même en effel; il s'excusa d'assez bonne grâce de la hardiesse qu'il avait eue de prétendre aux honneurs de la publicité (ce fut son mot), étant encore sur les bancs; il venait de m'avouer qu'il finissait sa philosophie au collège de ***... Après quelques observations de ma part il confessa qu'il aurait mieux fait de commenter La Romiijuière et de Bonald que de se livrer à une velléité de publicité qui ressemblait jdus \\ un acte de vindicte personnelle qu'à un désir d'être utile. Ce jeune iionnuc, dépouillanl près de moi les manières présomj)(u<'us(s et tranchantes du rhétoricien , lui ce (pic la naluie l'avait lait , sjmilurl cl modcslr : il se concilia mes sympathies. Je lui lis loucher du ddij;! les iiiijx'iïcctions innombrables d<' son œuvre; il les iceeniiul .lisémenl , et nie l'cmereia des élevés (pie je dus (loiiiier
à quelques parties de son ouvrage. Le voyant si raisonnable, je lui proposai de remanier tout son manuscrit; il accueillit cette ouverture avec transport, renonçant selon mon conseil à mettre son nom à un ouvrage qui pouvait l'exposer, dès son début, à des hostilités dangereuses pour son avenir. Quant à moi , dont le caractère indépendant, les goûts modestes et la carrière déjà avancée, n'attendent rien et ne redoutent rien de personne, j'endosse aujourd'hui devant le public la responsabilité de la publication des Confessions cVun Ecolier, croyant faire en cela une chose agréable et utile aux jeunes lecteurs, utile à tous ceux qui liront cet ouvrage, quel que soit leur âge.
Alexandre de SAILLET.