‹ Les confessions d'un écolierChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

r premier coup de fouet du poslillou , je ! m'étais élancé à la fenêtre de ma chambre |ia(juell(' s'éclairait sur l'allée dlionneur, qui iiduisait au cliàteau. A cet instant, ma mère nietiait précisément la tète à la portière; en la it je poussai un cri de joie, et bondissant hors fie ma chambre, je me précipitai à travers les cori'idors et les escaliers : je fi'anchis ceux-ci quatre à (piatie, plutôt que je ne les descendis. Ma mère venait de mettre |)ied à terre. Je tombai dans ses bras, tout palpiliiiil d riiiolioii. pâle et tremblant, en m'écriant : «Maman! iiiaiiiaii ! ("est donc toi ! » Elle n'eu! ([ne le lenqts de me recevoir, les forces me manquèrent pres(|ue aussitôt; elle fut obligée de me transporterai! salon, oîi Ton nrélendil sni' nn (li\an; là, (pieNpies soins me rendireni le senlimenl. (^)nand je revins l(»ul à f;iil à moi. in;i inère pencliail sin* moi son

]'\ LES CONFESSIONS OTN ÉCOUEP,.

visage baigné (]c larmes, el serrail mes mains dans une des siennes, pendani que de son anlre main, eilc soiileiiail ma (ête languissante. Aussitôt que je la reconnus, je l'entourai de mes deux bras et lui donnai cent baisers en murmurant des phrases entrecoupées telles que celles-ci : « C'est toi ! c'est donc toi ! ... . Oh ! que je suis heureux de te revoir ! . . . . chère petite maman!... embrasse-moi! encore! encore!... je t'aime tant !.... oh! tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas ! . . . . plus jamais ! promets-le-moi ! . . . . »

Et je ne pouvais me détacher d'elle : mes bras la pressaient convulsivement, et je mêlais à ses larmes des larmes plus abondantes encore.

— Non! cher enfant, non, je ne te quitterai plus : j'ai trop souffert de ton absence! non, mon enfant chéri, je ne me séparerai plus de toi ! me disait ma mère en me rendant toutes mes caresses avec usure.

Cette scène était au-dessus de mes forces; elle exaltait prodigieusement toutes mes fibres sensibles; déjà des mouvements saccadés annonçaient l'approche d'une de ces crises nerveuses comme j'en avais dans ma première enfance. Le général s'en aperçut et, usant à propos de l'influence qu'il avait prise sur moi, il me i^rit brusquement des bras de ma mèreel me remettant à terre :

— Tu as renq)li Ion devoir envers la mère, Arthur, me (lit-il froidement; lu oubliestrop longtemps qu'il t'm reste un autre non moins sacré à remplir. » En parlant ainsi, il me tourna du enté de mon père qui me tendait les bras: j'y volai aussitôt cl lembrassai aussi avec effiision.

— Eh Itien, mon petit garçon, me dil-il froidement.

as-lu ('té l)ien sage, l)ion obéissant, pondant notre a])sence?

— Oui, je crois que oui, papa.

— Je sais que tu as a|ipris à lire et à écrire en moins de deux mois; aussi je l'ap[»orte une Ijelie réconq>ense, tu verras cela demain.

Le calme de mon ])ère réaj;il naturidlemenl sur moi; je cliangeaisd'atmosphère: du feu, je passai dans la glace ; cette variation m'apaisa. Mais pendant que mon père me parlait d'une belle récompense, je ne Tentendais même pas et je me retournai vers ma mère pour cberclier dans ses yeux la seule récompense que j'eusse am])itionnée ; elle me comprit sans doute, car elle répondit h ma pensée par un de ces adorables sourires dont elle a seule le don .

Aussit(M, m'élançant des genoux de mon père, je courus à elle, et la regardant jusqu'au fond des yeux : « Tu es contente de moi, n'est-ce pas, maman? lui murmurai-je presque tout bas à l'oreille.

— Oui , mon Artliur cbéri , je suis contente, bien conlente de loi; et )]ioi aussi, je te réserve une belle récom- |)ense.

— Si lu es contente, maman, je suis assez récompensé, et je n'ai pas besoin que tu me récompenses autrement.

— Vraiment?.. Je crois pourtant, je suis sure même, que lu serais enchanté de ce que je veux faire pour loi.

— Quoi donc, maman?

— Devine; pense à ce qui te ferait le jtlus de plaisir au monde !

— Oli ! si ('"élail ce (pie je pense! c"esl \i-ai que je serais îiien lieureuv !

150 LES CONFESSIONS DTN ÉCOLIEH.

— Dis-le. ce (|ue tu penses; peut-être est-ce cela?

— Est-ce que tu m'emmènerais avec toi à Paris, jiour y rester?

— Justement.

— Oh ! quel bonheur ! quel bonheur! comme je vais être heureux ! oui , bonne petite maman , tu avais bien raison ! voilà une fameuse récompense î

Et j'allais de mon père à ma mère, dansant^ sautant d'un pied sur l'autre, frappant mes deux mains l'une dans l'autre, charmé, ravi, fou de joie. Je m'arrêtai pourtant tout à coup en face de mon oncle, et lisant une certaine tristesse sur sa figure, je compris qu'une telle joie en sa présence ressemblait à de rinpjratitude : ie craignis de l'avoir affligé , et courant aussitôt me placer entre ses genoux :

— Et vous, mon oncle, vous viendrez aussi demeurer à Paris, lui dis-je en lui prenant la main : sans vous je ne serais pas tout à fait heureux.

— Bien, bien, Arthur, me répondit-il en m'embrassant affectueusement au front , vraiment touché de ce mouvement de sympathie et de reconnaissance; bien, mon enfant, tu as un bon cœur et j'aurai certainement de la peine à m'habituer à me passer de toi ; il le faudra pourtant : je suis accoutumé à mon château, à mon parc, à ma vie de campagne; celle de Paris ne saurait me convenir ; à mon âge, on ne se refait pas des habitudes. J'irai vous voir souvent , le plus souvent qu'il me sera possible.

— Bien souvent, n'est-ce pas, mon oncle?

— Oui, mon ami. très-souMMil, je l'cspèiv.

— El miss .IcniiN ? dis-jr alors.

LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER. iTû

— Tu es un l)on garçon , Artliur , cl lu pensos ;i tous ceux qui t'aiment : c'est d'un enfant bien né. Miss Jenny t'accompagnera cliez ton père, oîi elle continuera à te donner ses soins.

— Ah ! tant mieux ; car je l'aime bien, miss Jenny : elle a toujours été si bonne [)0ur moi.

— Eh bien, puisque tu lui reconnais ce mérite, tu tacheras sans doute de l'en récompenser, en te montrant plus soumis et plus prévenant avec elle.

— Oui, mon oncle, oui, je vous le promets.

11 fut convenu que tous nous passerions huit jours au château, avant de retourner détinitivement à Paris.

Cet arrangement me convenait , car bien que ravi de ne phis quitter ma mère, je soutirais cependant de me séparer de mon oncle. Pendant ces huit jours, je fus charmant à son égard ; il ne m'avait jamais vu si docile , si prévenant, si respectueux.

— Décidément , ce petit co<piin-là, disait-il quelquefois, moitié riant moitié sérieux, ce petit coquin-là veut se faire regretter de moi : vous verrez que je ne [lourrai plus m'en passer, et qu'il faudra que j'aille vivre à Paris.

— Oli ! mon oncle, je serais trojt heureux, si V(»us disiez cela sérieusement.

— Hé! hé (pii sait !...

.le le priai si inslannnent de \enir au mitiiis nous conduire à Paris et d'y passer quelques jours avec nous, alinde me l'endre notre séparation moins triste, tpTil v consentit, charmé en ivalité de mes instances et de la peine tpie j e-

prouvais ou pousanl (\uo je serais privé do lo voir tous les jours. Ce bou ouolo Juiiius ! i! ôlail iuipassihlc dcvaul lo canon et la mitraille; niais il suflisail dun mot, d'un regard, d'une caresse denfaul pour l'attendrir: les grands cœurs sont tons ainsi.

Me voilà donc à Paris. Les premiers Jours me pai'uronl cbarmonts; mais bientôt je m'ennuyai de vivre entre (piatre murs, presque sans mouvement, n'osant ni courir, ni sauter, ni crier, ni jouer, dans la crainte de gêner mes parents, de gâter les tapis ou d'abimer les meuljles : quelle contrainte pour un enfant babitué à vivre au grand air dans la plénitude de ses mouvements! Je ne tardai pas à voir se flétrir les roses de mon teint ;mon appétit tomba : il fallait toute l'intluence de ma mère pour ol)tenir de moi que je mangeasse un peu aux repas. Je ne me plaignais cependant pas ; bien plus, je me trouvais heureux, je voyais ma mère à chaque instant du jour, je pouvais l'embrasser cent fois dans la journée et je ne m'en privais pas, je vous assure.

Quand je quittai la campagne, j'avais toutes les manières d'un petit rustre, je parlais le langage de mes agrestes compagnons et j'avais leurs manières. Miss Jenny trond)lait (le me voir importer ces mauvaises habitudes dans ma famille : chaf[ue matin, durant les premiers jours, elle nie faisait, à ce sujet, les plus belles recommandations. Kilos étaient inutiles: dès que je me retrouvai s(ms la dirocti(ni de ma mère, il s'opéra en moi une métamorphose rouiplète. Je vouslai déjà dit et je ne saurais trop lo répéter: sa natin^e élégante et cboisio se rotlétait pour ainsi dire sur

tous cpiix qui rapprochaiont oi particulièremont sur moi; cela est tellement vrai, que ce changeuient ne me coûta aucune i)cine, il se produisit sans que je m'en aperçusse. Ah! qu'un enfant est heureux d'aimer sincèrement ses parents ! les choses les plus difficiles pour les autres lui deviennent douces et toutes simples; non-seulement il les accomplit sans peine, mais il trouve même un honheur délicieux à les accomplir ; il sait qu'il en sera récompensé par une caresse, un haiser, un doux regard de ceux qu'il aime; il voit le plaisir qu'il leur cause et il en jouit doublement par la conscience d'en être l'auteur.

A peine avais-je passé huit jours chez mes parents qu'on eut cru, à mes manières polies, à ma tenue, à mon langage, que je n'avais jamais quitté le salon dont ma mère faisait si gracieusement les honneurs.

C'était bien, sans doute, mais cela n'empêchait pas ma santé de se détériorer sensiblement de jour en jour. ]\ïa mère s'en aperçut la première et s'en désola, sans y trouver d'autre remède que de me renvoyer à mon oncle.

M. de Firzac, mon grand-père, trouva le vrai mo\en de me conserver mes forces sans me séparer de mes parents. «11 faut du mouvement aux enf;nits, dit-il à ma mère, il leur iaut des occupations, une vie régulière, la société dCnf:nils de leur âge. Envoyons Arthur en externat. Je sais que la ])liq);irt des externats à Paris ne sont que des écoles mal composées, mal dirigées, où un enfant d(\ bonne famille court le risque de se gâter ; cependant il doit y en nvf>ir(pn (illrcnt des garanties suffisantes; c'est un clidix qui cNitic de gi'andes préc.uilious: dès dcuiaiu je visilcriii l(»us les ex-

lAO LES CONFESSIONS DT'N ÉCOLIER.

ternats situés dans nos environs et je vous signalerai celui qui me paraîtra réunir les conditions désirables. »

Dès le lendemain, en efîet, M. de Firzac me prit avec lui, et nous visitâmes sept ou huit maisons d'éducation ; toutes lui déplaisaient, non sans raison, il faut bien le dire.

Dans Tune, il n'y avait qu'une classe où tous les enfants, depuis cinq ans jusqu'à douze, se trouvaient réunis sous la direction d'un seul maître depuis le matin jusqu'au soir : il était impossible de maintenir de l'ordre au milieu de cette foule d'élèves ainsi mêlés : les leçons s'y faisaient à la hâte, machinalement de la part du maître, plus machinalement delà part des élèves; et quels élèves! ceux de M. Taperet étaient des mirliflores en comparaison.

Dans une autre, la récréation n'était pas assez vaste; ici, les salles n'étaient pas assez aérées, dans une mauvaise exposition; là, le maitie paraissait un homme sans éducation. Vue quatrième offrait aux yeux le tableau dégoûtant d'une malpropreté chronique ; une cinquième avait trop d'élèves pour que l'action du chef pût s'étendre à tous; une sixième n'en avait pas assez pour maintenir ou exciler l'émulation parmi les enfants: comme si l'émulation, telle ([u'on la comprend aujourd'hui, n'offrait pas beaucoup plus de dangers que d'avantages !... dans toutes, la religion était mal comprise ou négligée. Il regardait comme un véritable tléau une éducation où l'esprit seul est plus ou moins habilement cultivé et qui néglige de former le cœur, qui ne s'appuie pas sur des principes solides de morale : et où tiouver une morale plus sûre que dans la religion?

M. de Firzac, découragé, s'en revenait donc cIkv. hou^. dé-

LES COiN FESSIONS D'UN ECOLIEK. ÏM

plorant les désordres auxquels on li\re l'éducation libre en France, et songeant déjà à me donner un précepteur qui me conduirait promener tous les jours pendant deux heures, chaque fois que le temps le permettrait; quand il rencontra un petit garçon de mon âge environ, mais proprement mis, et d'une figure douce et intéressante , (jui , portant un petit panier au bras, s'en revenait de l'école piobablement, conduit par son père, un homme décoré et chez qui tout annonçait la distinction.

M. de Firzac aborda poliment ce monsieur en le priant de lui indiquer la maison d'éducation à laquelle il avait confié son enfant.

— D'autant plus volontiers, monsieur, lui fut-il répondu, que je croirai vous rendre un service réel, si vous cherchez un externat pour ce joli enfant que voilà.

— Oui, monsieur, je cherche depuis ce matin. Hélas!...

— Et vous n'avez rien trouvé qui vous parût réunir les conditions désirables ?

— Rien, absolument.

— Cela ne m'étonne pas, c'est ce qui m'est arrivé aussi ({uandj'ai voulu placer mon enfant dans une maison d'éducation. Le hasard m'enaenthi indiqué une dont je suis foit satisfait, sous tous les raj)ports.

— Je ne vous demande pas si le clioiv des élèves est rassurant, il en doit être ainsi, puisque votre enfant la fréquente.

— Les élèves y sou! tous de i)onne l'amiile, je [»uis nous le garantir ; la maison est [truprciiient tenue; l'éducation religieusement morale, l'enseignement consciencieuv : les soins (le loiilc espèce , si nécessaires aux jeunes entants, leur

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sont iiîtelligenimeiit prodigués pai' la maîtresse de la maison , jeune dame d'une parfaite éducation; le chcl" de la maison enfin, est un liomme distingué, vraiment instruit, consciencieux, grave sans pédanterie, indulgent avec sagacité, unissant à propos la fermeté à la douceur: rare mélange ! il s'efforce enlin de se montrer le père de ses élèves.

— Eh ! mon Dieu ! mais c'est une bonne fortune pour les familles qu'ime pareille institution. Indiquez-la-moi donc bien vite, je vous prie.

• — Dans la première rue à droite, ï Institution )'oizot. .

— Si, comme je n'en doute pas, d'après vos renseignements, je place mon petit-fils dans cette maison, je vous demande, monsieur, l'amitié de votre enfant pour le mien.

Ces messieurs se séparèrent après les politesses d'usage, et mon grand-père se dirigea en toute hâte vers la maison de M. Voizot. 111a trouva telle qu'on la lui avait dépeinte, et les maîtres lui convinrent plus encore que le local. Tout y était reluisant de propreté : la bonne tenue des élèves, l'ordre et le silence qui régnaient dans toutes les classes, l'heureux choix des professeurs, aussi bien tenus qu'il csl possible de le désirer, tout révélait dans la maison, uiu' dlivclion sage, allenlive, consciencieuse.

M. Voizot n'avait guère [dus de ciinpiante élèves ; il trou- >ait a\ec raison ({ue c'était assez [)our occulter pleinement sa journée. Les prix de sa maison, sans être exagérés, étaient deux cl même trois fois supérieurs à ceux des maisons Voisines. C'est (pi'il \oulail exercer dignemenl sa pidfessiou. Utilement surtout pour ses élè\es, et il saNail (pie ses |>laiis d'éducation eussent été irréalisables s'il cul accrplc des

LES COiNFESSIOxNS D UN ECULIEU. 145

L'IcNL'S à has prix ; il lui eut fallu porter alors dans toute radministratiou une sordide économie, ('omment, sans les [)a\ei' suflisannnent, se procurer de Ijoiis professeurs, des surveillants ])ien élevés? comment fournir à ses élèves les éléments nécessaires à leur éducation? son établissement n'aurait pas tardé à descendre au rang des écoles. Il est un prix au-dessous duquel il n'est pas pei'mis à un instituteur qui veut exercer dignement sa ]>rofession , d'accepter des élèves.

La question [)écuniaire ne pouvait arrêter moji grajidpère : il lui convemi que, dès le lendemain même, je serais inscrit au nombre des élèves de l'institution Voizot.

Le lendemain donc, à Iniit heures et demie du matin miss Jenny me conduisit à l'école. Je n'avais pas de panier, parce que mon père avait trouvé que cela était ridicule : je devais faire mon rei>as de midi avec M. Voizot et quelques élèves dont les parents avaient pensé connue les miens.

Je fus idacé, selon l'état de mes connaissances, avec les entants d(; six à se[)t ans. Mais quel cliangemeid, bon Dieu ! et c<jnd)ien je regrettais M. ïaperet ! Nous étions obligés au silence; il fallait suivre altentiNement , chacun dans un liMc pareil, une leelure l'aile à haute voix par chacini de nous liinià lonr. Le mailre arrèlail souNenl la leelure pour oidoimer, sul)ilement et hors de son loui-, a I un de nous de reprcndi'e la lecture au mot sus[»endu; celui qui ne savait pas où Ton en était resté était mal no(é , et après [»lusieui's récidives [»ri>é de récréation,

l^a leçon d'écriture ne sedoimail pas moins seiieusenienl: il fallait que chaque page l'évélàt un propres; mi laisail sur-

144 LES CONFESSIOiXS DXW ÉCOLIEU.

loiit une guerre acharnée au\ pâtissiers ; chaque pâté attirait une mauvaise note.

La leçon d'arithmétique était plus anuisante : nous comptions de tète, afin de nous hal)ituer au mécanisme (hi calcul.

En histoire, on nous lisait une }iage et demie ou deux de l'Histoire sainte racontée aux enfants par Lamé Fleurij, et ensuite on nous demandait de rendre compte de ce qu'on venait de nous lire.

En géogi^aphie , on nous expliquait seulement les accidents physiques du glohe en nous les montrant sur la carte ou sur le glohe.

Enfin , pour clore la journée , nous écrivions rjudques lignes sous la dictée ; cet exercice orthographi(jue donnait lieu à une leçon d'analyse grammaticale proportionnée à notre intelligence.

C'était peu de chose que tout cela, mais M. Voizot pensait que cela était plus que suftisantpour de jeunes enfants; seulement, il tenait la main à ce que tous ces exercices se fissent consciencieusement de la ])art du maître et des élèves: aussi mes camarades faisaient des progrès sensihles; seul, je restai en arrière.

En voici la raison :

Mon père venait de céder son étude, aliii, disait-il. de s'occuper exclusivement de mon éducation. C'était son intention sans doute , mais voici comment il la niellait à exécution.

D'ahord . il me confia aux soins d'un haltile tailleur (|ni nie vélil selon la (h rniérc iikmU' : je deNin^ un [lelil In un nie;

je i)ortai le pantalon à sous-pieds ])ien tiré sur les bottes; les gants jaunes, la cravate à la Joiuville, le gilet piqué et la veste anglaise; enfin, je dus prendre Ihabitude insupportable de tenir à la main un jonc à pomme d'argent.

Je ne sais si cela était charmant, il faut le croire puisque ma mère m'admirait ainsi, et c'était pour elle seule que je bravais l'ennui et les incommodités de ce costume serré , guindé, empesé; si, pourtant, il fallait exprimer toute ma pensée, je dirais qu'aujourd'hui les enfants que je rencontre ainsi vêtus, me font l'elfet de ces petits chiens habillés que les montagnards font danser an son du fifre et du tambourin sur nos promenades publi({ues. J'étais si bien dans mes bonnes blouses, l)ien amples, bien larges, avec mes pantalons qui me laissaient coiu'ir à mon aise, sans crainte de les voir craquer [)ar derrière ou aux genoux , au premier mouvement un peu vif. N'est-ce pas abominable de sangler uji pauvre enfant comnKî un cheval de course, de façon qu'il ne puisse pas même se baisser sans dangei' pour ramasser ime balle? Mais ma mère me Irouxait gentil sous ce costume, et je ne savais plus me plaindre.

Mon père ne m'avait pas donné ces nouveaux habits pour m'envoyer à l'école, vous le pensez bien ; aussi, trèssouvent, trop sou>ent l'après-midi, il m'envo\ait chercheià deux heures poui' me promener iwvr lui : lanlot j'allais visiter un de ses amis, et il fallait rester àdiucr: une auliv fois, c'élail un caniar.idf dont il \oulail me procurer la connaissance; un autre jour, il m'emmenait à Fcrrièrcs, à ma grande satisfaction cette fois, car j'aimais sincèrement

im LES CONFESSIOiNS DUS ÉCOLIEK.

mon oncle Junius ; ou bien il me conduisait à la maison de campagne qu'il venait d'acheter à Asnières.

Il donnait exprès pom' moi des matinées d'enfants, des dîners d'enfants, des parties d'enfants, des soirées d'enfants, oii il invitait autant et plus de grandes personnes que d'enlants ; cela lui servait de prétexte pour se livrer à son goût pour le plaisir, goût toujours prononcé chez lui, mais devenu extrêmement vif depuis qu'il n'avait plus à s'occuper que de cela. ■

Que vous dirai-je? j'appris à danser, à ^valser, à galoper; on me donna un maître de piano, en attendant l'escrime, l'équilation, la natation, etc., car mon père prétendait que je fusse un cavalier accompli. En attendant que cette perfection se révélât chez moi, je devins un petit homme du monde, ou plutôt la caricature d'un homme du monde : je me manierai, je minaudai, je m'affectai au point d'être un [)etit être d'une présomption et d'une pédanterie insupportables. Mes camarades se moquèrent de moi; je les pris en grip])e, ils augmentèrent d'épigrammcs, de taquineries, de railleries à mon égard, et je répondis par des airs de mépris qui m'attirèrent enfin un jour une bonne leçon.

Voici comment la chose eut lieu :

Dans les maisons d'éducation les mieux composées, il se glisse toujours, tantôt par une raison, tantôt [)ar une auti-e. des enfants qui a})partiennent à des parents de condition obscure et même servile. C'est précisément ce (pii avait lieu chez M. Yoizot, et j'avais pour condisciple dans ma classe Eugène Ecnihliii. le (ils d'un portier du (juartier.

Une ou deux familles, plus prétentieuses que les autres.

LES COiNFESSIONS D'UN ÉCOLIER. U7

en avaient exprimé leur étoiinement àM. Yoizot, en lui faisant entendre qu'elles ne laisseraient pas leurs enfants dans la société du fds d'un portier. C'était ce que Ton nomme mettre le marché à la main à quelqu'un.

Mais M. Yoizot était un homme que la crainte de nuire à ses intérêts n'eût pas foit transiger avec ses devoirs et le soin de sa propre dignité : il feignit de ne pas comprendre les menaces indirectes qui lui étaient adressées ; deux de ses élèves les plus riches partirent, sans qu'il tentât même indirectement de les retenir, et Joseph Lemhlin resta, sans savoir ce que sa présence coûtait à M. Yoizot.

Pourquoi eût-il obtempéré en effet aux exigences des familles? il n'ignorait pas combien il est dangereux de le faire, même quand elles sont ou paraissent raisonnables : y céder une fois, pour une seule personne, dans une circonstance opportune, c'est s'exposer à céder à vingt, à trente personnes dans des circonstances inopportunes ou même nuisibles. Enfin, un maître est et doit être seul le juge du i)lus ou moins de convenance qu'il y a à recevoir tel élève, et dès l'instant qu'un enfant est bien élevé, qu'il appartient à des parents honnêtes, il lui doit l'entrée de son établissemenl, sans exception de condition sociale.

Or, je dois l'avouer, ([uoi(iue lils d un porliei', lùigciie Lemblin n'avait ni de mauvaises manières, ni \\u langage grossier; à sa teinie toujours soignée, on l'eût pris pour le fils d'une famille aisée. Enfin, il payail le même |tii\ que les autres, car par un sentiment de délicatesse et de convenance, M. Yoizot était inllexible sur ce point, sauf de rares concessions connuandees jtai' les circonslaiiccs. TanI (pie

us LES CONFESSIONS D'UN ECOLIER.

j'ignorai la condition de la famille de Lemblin, je jouai avec lui et le traitai avec la même familiarité que tous mes autres camarades; je le préférais même aux autres à cause de son aménité. Mais à partir du jour oii, par Tindiscrétion involontaire de l'un de mes autres camarades, jappris la vérité sur celui-ci, je m'éloignai ostensii)lement de lui, comme s'il eût eu la peste, ne manquant pas une occasion de lui témoigner toutes sortes de dédains et de mépris. Le pauvre garçon ({ui avait l'àme bien placée, souffrit sans doute de cette injustice cruelle; il eut pourtant la lîerté de ne pas m'en demander l'explication, et voyant que je le fuyais avec soin, il m'évita de même; il semblait que nous ne dussions jamais nous heurter : mon mauvais caractère l'emporta sur la patience d'Eugène.

On se doute bien qu'avec un système d'éducation tel que celui qu'on suivait avec moi, mes progrès étaient fort lents; j'étais régulièrement le dernier ou tout au plus l'avant-dernier dans toutes les compositions; mes camarades se moquaient de moi ; ne sachant comment leur répondre, je me réfugiais dans les petits airs dédaigneux, dont je viens de vous parler; on riait plus fort, ce qui ne m'empêchait pas d'être fort content de moi; je me croyais très-digue et fort imposant, je vous assure. J'aurais mieux fait de rougir de mon ignorance et me pi(|uant dhoiineur. de me mettre sérieusement a\i travail pour rattraper mes camarades ; mais pour cela, il eût fallu avoir de la laisoii cl du cceur; l'un et l'autre ne m'auraient pas manciué, si l'orgueil ne les eût comme étoulfés.

Au contraire d(; moi, Euuène Lemblin étail un couru-

geiix travailleur : « Je sais combien ma condition est audessous de la vôtre, disait-il ingénument à ses camarades, je ne puis rétablir l'égalité entre nous que par la supériorité de mon intelligence, c'est pour cela que je travaille ; il n'a pas dépendu de moi de naître le fils d'un banquier ou d'un agent de change ; la Providence a voulu que je naquisse le fils d'un portier; ce qui ne m'empêche pas d'aimer et de respecter mes parents , parce qu'ils sont aussi respectables dans leur position que n'importe qui ; mais il dépend de moi de m'élever un jour en profitant de la bonne éducation qu'on veut bien me donner ici, et je n'y manquerai cerlainement pas. »

Ce langage simple et noble à la fois désarmait la malignité de mes camarades et conciliait à Eugène leur affection et leur estime. Au lieu d'en comprendre comme eux la jiortée et de me laisser toucher, je m'en irritais, l'accusant auprès des autres des plus mauvais sentiments, entre autres , d'être un orgueilleux hypocrite. Il n'y avait pas d'humiliation que je ne cherchasse à lui faire subir. Quand je passais auprès de lui, je hii soufflais, tout bas d'abord, à roreille,ces |)aroles méchantes : «Cordon, s'il vous |)laîf !...» Dans les ])remiers jours, il feignit de ne pas entendre ; celle modéralion mCiibardit, je l;i pi'is pour de la faiblesse; aussi un jour (|u'il voulaitentrer dans une partie doiil jetais, je lu y opposai de joutes mes forces, et eoiniue il me demandait la raison de mes relus, je me conlenlai de lui lourner les talons ei-i lui criant a\e(' un petit air frès-impertineni : « C(M'doii, s'il vous plail. » Les enfants sont l(»ujouis malins et les meilleurs se rehisent rarement à une petite méchanceté,

loO LES CONFESSIONS D'CN ÉCOLIER.

pourvu qu'elle ait un air d'espièglerie ; mes camarades se mirent à rire : Lemblin pâlit de celte insulte grossière, cependant il se contint et se plaçant devant moi: « Écoute, Arthur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a longtemps que tu cherches sans cesse à m'humilier; jai cru que cette idée te passerait naturellement et j'ai feint de ne pas voir tes sottises; mais il y a trop longtemps que cela dure; je ne rougis pas de la profession de mon père, mais je ne veux pas ([u'on prétende m'en faire rougir. Si tu continues, je me fâcherai.

— D'abord, je ne veux pas que vous me tutoyiez.

— Monseigneur le Marquis, reprit-il avec des airs de respect railleur, on vous dira vous, si vous le voulez, mais vous cesserez de m'insulter, ou tout en vous disant vous, je suis capable de pousser l'irrévérence jusqu'à vous donner une volée.

— C'est ce qu'il faudra voir.

— C'est ce que vous verrez très-facilement quand vous le voudrez.

— Vous imaginez-vous me faire peur?

— Je n'ai pas dit que je vous ferais peur, j'ai dit que je vous claquerais, et je le ferai certainement.

— Youlez-vous bien vous taire, insolent? m'écriai-je furieux de ces menaces et surtout du sang-froid avec lt'(|U('l elles m'étaient adressées, à la loge ! à la loge ! »

Je n'avais pas achevé le dernier mot qu'une claque magniti(|ue m'était tombée sur la figure, accompagnée d'un coup de pied donné vous pouvez deviner oii.

La vigueui- h\n\ connue de Lemblin ne me permell;ut

; l?(!^v|f-ï3^Mfe^

'/fi.

Je n'ai pas dil que je vous ferais peu ^^^js

-rais elje le ferai ceriaineniem.

pas d'essayer de me venger moi-même; je courus à rappartement de M. Yoizol en jetant des cris si perçants qu'on aurait pu croire que je m'étais cassé un bras ou une jambe.

M. Voizot vint à mes cris :

« Qu'est-ce donc? me dit-il tranquillement, vous êtesvous crevé un œil, Arthur?

— Non, monsieur, non, c'est bien pis. Lemblin vient de me frapper, il m'a donné une grande claque et un coup de pied : la honte m'empêcha de dire où je l'avais reçu.

— Cela m'étonne : que lui avez-vous donc fait ?

— Moi? rien, monsieur, tous mes camarades vous diront que je ne l'ai pas touché.

— C'est bien, retournez à la récréation, nous verrons cela après la rentrée. »

Je me retirai enchanté ; je connaissais la sévérité de M. Yoizot envers les élèves qui se permettaient de frapper leurs camarades; je ne doutai pas que Lend)lin n'eût bientôt à se repentir de ses voies de fait.

A peine étions-nous rentrés, qu'en effet, M. Yoizot parut dans ma classe.

« Tl s'est passé aujourd'hui, mesenftmts,nous dit-il, un fait très-grave, et qui m'a chagriné beaucoup; vous savez ce dont je veux vous parler. Des voies de fait ont eu lieu aujourd'huià la récréation entre deux de vous. Lembhii, vous savez quelle est la punition affectée à l'élève (\\ù en frappe un autre, il est privé pendant iiiiil jours du jardin et ses récréations occupées au travail; je nai pas besoin d'ajou-- 1er «pi'il ne sera pas l'ail pour vous (Irvccptioii à ('«'Ile règle, quoique je regrette d'être obligé de lapplifpicr à lun

de mes meilleurs élèves et que je sache bien que les premiers et les plus grands torts ne soient pas de votre côté, car j'ai assisté à votre querelle de ma fenêtre. Je n'ai pas voulu intervenir, désireux de voir se développer votre caractère et celui d'Arthur dans toute leur nature. Vous avez été patient, Lem])lin, plus sans doute que beaucoup de vos camarades ne l'eussent été à votre place ; et je vous en loue ; mais vous ne l'avez pas été assez, puisque vous avez enfreint la disciphne en vous laissant emporter à un mouvement de violence que ne vous commandait pas votre sûreté personnelle. Cependant je le reconnais, vous n'avez pas été l'agresseur.

— Monsieur, m'écriai-je, je vous assure que je ne l'ai pas touché ! . . .

— Quand je vous ai appris tout à l'heure que je vous avais vu de ma fenêtre, j'aurais du ajouter que je vous avais entendu. Il y a des paroles qui font des blessures plus cruelles qu'aucune arme, parce qu'elles pénètrent l'àme douloureusement. Le véritable agresseur, c'est vous, Arthur : ne vous récriez pas ! écoutez-moi au contraire dans ce silence modeste et humblequi convient à un enfant quand il a failli. Vous avez été tout à la fois sot, méchant et lâche : sol. juiisque vous avez reproché en termes grossiers à votre camarade, l'obscurité de sa condition et sa pauvreté, connue s'il avait dépendu de lui ([u'il en fût autrement; méchant, car vous désiriez l'affliger, quoique vous n'ayez jamais ou à vous plaindre de lui ; lâche, car vous connaissiez la sévérité de la discipline ici, et vous espériez que Lrinldin n'oserait j>as l'enfreindre |i(>ur chàlier voire insolence.

LES COiNFESSIONS D'UN ÉCOLIER. 155

Votre famille est riche et puissante, Arthur, vos parents se distinguent tous par d'éminentes quaUtés, on a dans votre famille de l'esprit, de la générosité, du courage, c'est ])our cela sans doute que vous vous croyez dispensé d'en avoir, vous vous imaginez qu'il y en a assez pour suppléer à ce qui vous manque ; en conséquence vous êtes paresseux, envieux et jaloux envers ceux de vos camarades qui possèdent les qualités que vous n'avez pas ; orgueilleux, je ne sais pourquoi? car vous auriez mille raisons pour une d'être Inunhle et modeste. Ici, vous êtes le dernier parmi les derniers ; si bien (ju'en vous voyant en classe tous deux, vous le fils d'un avoué et lui le fds d'un portier, on vous croirait digne tout au plus d'occuper un jour la place de son père, tandis que chacun espérerait qu'il pût remplir dignement la place du vôtre.

— Oli! monsieur! m'écriai-je, gonflé parla colère jusqu'à en étouilér, oli ! monsieur !

— Je vous ai ordonné de garder le silence, et vous me désobéissez, monsieur ! reprit sévèrement M. Yoizot^ ]H'nsez-vous m'inspirer aucune crainte et m'empêcher de vous donner une leçon que vous n'avez que trop bien méritée ? Oui, vous êtes un petit être insupportable de morgue et d'orgueil, et qui ne sait même ])as soutenir ses prétentions, ridicules jusqu'à la boulïonnerie, par aucune qualité réelle. Allez, monsieur, si vous continuez, vous ne mériterez (\yw le mépris des honnêtes gens ; la fortune de vos parents, leur pouvoir ne vous en garantini pas. — Mais vous aussi vous avez mérité une punition. — Voici quelle sera la vôtre. Pendant huit join's. en cnlianl \v niiilin dans la classe a\anl de

vous asseoir ;i votre place, vous viendrez vous présenter la tête découverte et tourné du côté de tous vos camarades, vous leur direz humblement : « Mes amis, je suis un jietit orgueilleux, rempli de défauts, sans cœur, sans intelligence, pardonnez-moi le mauvais exemple que je vous donne, ayez pitié de moi!... » Pour que vous sachiez comment vous y prendre, vous allez le leur dire de suite devant moi. »

M. Yoizot me contraignit de venir faire cette confession devant tous mes camarades: j'étouffais de dépit et de colère, j'étais pourpre, et mes larmes que je m'efforçais en vain de retenir inondaient mes joues, la sueur perlait sur mon visage et sur mon front. J'hésitai un moment à obéir ; mais M. Yoizot était un de ces caractères fermes avec lesquels on ne lutte pas; je craignis en refusant d'obéir qu'il ne m'arrivàt pis que ce (pie je voulais éviter; j'obéis donc en frémissant et je murmurai plutôt que je ne prononçai les phrases qu'il me dicta.

Comme je revenais à ma place confus et humilié si jamais un enfant le fut, la voix de M. Yoizot m'arrêta encore : « Ih'iez poliment Lemblin de vous pardonner votre agression, » me dit-il ; cette fois, c'était plus que je n'en pouvais supporter et cachant mon visage dans mon mouchoir j'éclatai en sanglots. M. Yoizot attendit que la première explosion eût produit son etlet, puis s'adressant de nouveau à moi du même ton ferme et impassible : « Arthur, repril-il. faites ce que je viens de vous ordonner. » 11 fallut donc m exécuter jusqu'au bout et je balbutiai la phrase commandée. — Quand j'eus fini. M. Yoizol s'adressa àljMublin. — « FA|M'imr/ à

Artliur vos regrets de l'avoir frappé, lui dit-il. et priez-le à votre tour de vous pardonner. »

Lemblin n'y fit pas de difficultés; se levant aussitôt, il me prit la main en me disant : « Arthur, je suis bien fâché de t'avoir frappé ; je t'assure que cela ne m'arrivera plus, même rpiand tu me contrarierais encore, veux-tu me pardonner?. . . »

J'aurais dû être pénétré de cette noble façon d'agir et devenir l'ami de ce bon petit garçon; mais plus il se montrait supérieur à moi, plus mon orgueil s'en révoltait intérieurement et plus je me sentais de répulsion pour lui.

Comme je ne répondais rien à Lemblin, M. Voizot reprit encore la parole.

« Vous ne répondez pas à votre camarade? dit-il avec une certaine émotion dans sa voix qui me lit appréhender de l'avoir encore plus mécontenté.

— Oui, monsieur, me hâtai-je de répondre, je lui pardonne.

— C'est bien; actuellement, en signe de réconciliation, embrassez-vous tous deux. »

Cette fois, j'aurais voulu être h cent pieds sous terre; oh ! (pie de révolte il y avait dans mon coMir et que je me promettais bien de ne pas rester chez M. Voizot ! . . . mais je sentais peser sur nu m son regard froid et iiillcxiltic i jObéis el me prêtai, en enrageant intérieurement, à I accdhulc «pie Lemblin me donna cordialement.

Etait-ce assez de honte, comme cela? voilà i»ouiliiiil à quoi nous expose l'orgueil : pcKir avoir voulu usurper l;i domination sur les autres, nous ikuis faisons placer au-dcv^sous d'eux.

loG LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.

De retour à ma place, je croisai mes Ijras sur la table et j'y cachai ma tête, pleurant à mon aise des larmes de dépit, décolère, de honte. Voyez toutefois comme l'orgueil endurcit lame et la ferme à tous les bons sentiments. J'avais toujours eu beaucoup de sensibilité jusqu'au jour où ce misérable sentiment s'empara de moi ; depuis ce jour, rien ne me touchait qu'en touchant ma vanité; c'est une misérable passion que l'orgueil, et je comprends aujourd'hui qu'il ait perdu nos premiers parents, il perdra tous ceux (pii s'y abandonneront.

En rentrant à la maison, j'avais la figure bouleversée, les yeux gros et rouges, les joues et les lèvres pâles. Ma bonne mère s'émut à cette vue.

« Ah ! mon Dieu, cher enfant, s'écria-t-elle du plus loin qu'elle me vit paraître et en se précipitant au-devant de moi, qu'as-tu Arthur? es-tu malade ?

— Non, répondis-je en enfant gâté, sans même remercier ma mère de sa tendresse, non; mais M. Voizot ma pris en grippe; je suis bien malheureux dans cette pension-là: aujourd'hui, il m'a dit que je ne serais l)on (ju'à être portier. tout au plus. »

Je vis le rouge monter au front de ma mère, le coup avait porté, elle était blessée dans ses deux sentiments les plus vifs, son amour maternel, et son orgueil aristocratique; elle eut pourtant la sagesse de se contenir en ma présence; il n'en fut pas de même de mon grand-père, il éclata; avant f(u'il eût laissé échapper toute sa pensée, ma mère, sous un prétexte, m'envoya rejoindre miss Jenny. dans sa chambre; mais j'étais curieux coiunic tous les enfants, surloiil

quaiid il s'agissait de moi ; en sortant, jeus soin de ne pas fermer la porteefc jememisauxécoutes, fort intrigué desav(3ir ce qui allait se passer. M. de Firzac accusa d'abord mon maître de manquer de savoir-vivre, c'était un libéral outré, un républicain, un révolutionnaire, un sans-culotte, que sais-je encore? on ne devait pas me laisser vingt-quatre heures de plus sous une direction aussi dangereuse... j'étais ravi d'entendre m)n grand -père parler ainsi.

Ma mère, sans mettre autant d'exaltation dans ses paroles, trouvait au moins M. Yoizot fort inconvenant, c'étaient à son avis de ces choses qui ne doivent pas se dire, et en résumé elle était d'avis que je ne retournasse pas dans cette maison.

Sur ces entrefaites et comme la conversation entre mon grand-père et ma mère allait se terminer par cette belle résolution, mon oncle Junius entra; il avait entendu les derniers mots : il en demanda l'explication et bien loin de donner tort à mon maître, il le loua de sa juste franchise etprétendit ({ue j'avais bien mérité par mon orgueil absurde l'humiliation qui en avait été la suite naturelle. «Est-ce ([u"il ne répugne pas à la raison, dit-il en Unissant, de voir un honnête garçon, rempli de qualités et d'intelligence, mépiisé par un petit drôle incapal)le, paresseux, ignorant, boulli d'oi'gueil, etcela parce (juecehii-ciap[)arlient aune famille de souche aristocrati(pie et celui-là à une race obscurément plébéiemie? c'est le renversement de toute justice, ctsi vous voulez vous (Ml assurer, rappelez-vous ce (pie disait ('Jiailemagne aux fils de ses nobles, après avoir juré (|uc ses faveurs seraient au\ eufaiits plébéiens (piisc livraientà l'étude Jivec succès :« Poiii' vous, disait-il aii\ héritiers de ses leudes,

158 LES COiNFESSlONS D'UiN ÉCOLIEli.

« vous comptez, je le vois, sur Je mérite de vos ancêtres: « mais il faut que vous sachiez qu'ils ont reçu leur récom- « pense et que l'État ne doit rien qu'à ceux qui se rendent « capables de le servir et de lui faire honneur par leurs ta- « lents. » Vous voyez qu'il n'est pas absolument nécessaire délie un jacobin et un buveur de sang pour reconnaître que la naissance n'est rien sans le mérite et que celui-ci doit toujours passer avant celle-là; puisqu'il y a mille ans et plus qu'un de nos plus grands rois proclamait hautement cette vérité; or, je ne suppose pas qu'il vienne à l'esprit de personne de traiter Charlemagne de révolutionnaire, quoiqu'il fût bien réellement sans culotte, »

Ma mère et M. de Firzac ne purent s'empêcher de rire de l'innocent jeu de mots de mon oncle, et il fut convenu que je resterais chez M. Yoizot. Cette décision ne faisait pas mon compte ; aussi je ne pus m'empêcher de faire un mouvement et la porte que je tenais sottement entrebâillée avec la main, remua; mon oncle le vit-il, aperçut-il le bout de mes doigts? se douta- t-il de mon indiscrétion et de ma présence derrière la porte, ou ce qu'il fit fut-il reffet du hasard? je l'ignore ; toujours est-il que ma curiosité fui ciuel- Icmenl jjunie. Le général avait, en parlant, l'habitude de marcher de long en large pour peu qu'il s'animât; il était dé'yd venu plusieurs fois à deu\ j)as de la i)orte oii je me tenais, j'avais eu peur d'abord, mais voyant (|u"il s'arrêtait toujours à une certaine distance, je m'habituai au danger et je ne songeais plus (ju'à écouter de toutes mes oreilles, quand tout à coup la porte se referma brusquement sur mes doigts et me les serra à me IesJ)riser. l>;nisle pienn'er nio-

LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIEH. loO

ment de la douleur je les crus broyés sous cette rude pression; je poussai un cri terrible, mais la honte d'être surpris en flagrant délit d'espionnage, me suggéra du courage et je m'enfuis vers ma gouvernante de toute la vitesse de mes jambes; en voyant mes doigts déjà bleuis par la stagnation du sang sans mouvement et les larmes qui me roulaient dans les yeux, elle me donna, en tremblant, les premiers soins nécessaires et m'appliqua une large et épaisse compresse imbibée d'eau hémostatique, souveraine en pareille occasion et dont toutes les familles devraient avoir un dépôt chez elles. En moins d'une heure, grâce à ce remède puissant, toute trace avait disparu et mes doigts avaient repris leur action.

Miss Jenny ne manipia pas de me questionner sur la cause du mal; je lui fis, je ne sais plus quel coule qu'elle voulut bien prendre ou fit semblant de prendre comme argent comptant, et il n'en fut plus question.

A dîner, il me sembla que les regards de mon oncle Junius scfixaient fréquemment sur mes mains; était-ce vrai ou n'était-ce qu'une supposition de ma part ? Quand on se sent coui)able, on se croit toujours soupçonné; il y eut un moment où cette fixité devint si grande, que je ne pus m'empéchcr de rougir, je crus alors voir se dessiner un sourire malin sur ses lèvres.

J'en fus pour mes peines ce jour-là, et le leiideniaiii, je retournai chez M. Voizot; il fallut avant d'entrer en classe faire tout liimt l'aveu humiliant aucpiel il nijiNait condannié ; prciiaiil donc mon parti en mauvaise tète, je prononçai la phrase prescrite la tète haute, d une voix claire

et sans embarras, avec un air d'insouciance, bien propre, selon moi, à montrer le peu de cas que je faisais de la punilion qu'on m'avait infligée.

Si M. Voizot eût été présent, mes petits airs de cai)itan m'eussent attiré une nouvelle humiliation, et sans doute une punition plus grave, mais je n'avais affaire qu'à un professeur, et d'habitude, messieurs les professeurs n"\ regardent pas de si près; extérieurement, j'avais satisfait à l'ordre du chef, c'était tout ce qu'il fallait, j'en jugeai ainsi et ne me trompai pas.

Si je me révoltais contre la punition parce qu'elle froissait mon orgueil, au fond de l'àme, je rendais justice à la noble impartialité de mon maître ; si rudement qu'elle m'eût été démontrée, la justice de ses sentiments m'avait pénétré; aussi dès ce jour, je cessai de traiter avec mépris Eugène Lemblin, et je mis même une sorte dailectation à en faire mon ami; je n'avais plus que son nom à la 1 touche chez mes parents, et je ne cessais de prononcer des phrases telles que celles-ci: « Quoique fils d'un poilici'. Eugène Lemblin est un garçon fort distingué : » ou bien. «On ne se douterait jamais, à le voir, qu'Eugène Lemblin est le lils d'un portier. » — C'était de la perfidie. Voici qui était plus peilide encore : je recherchais avec zèle les expressions les plus triviales pour les mettre sur le compte d'Eugène Lemblin; marrivait-il une contrariété, «C'est fichunl, comme dit mon ami Lemblin, » m'éciiais-je aussitôt; sij'élaiscontentau contraire, je ne manquai^» pas de dire : u C est choucUc, comme dit Leml)lin, » el ainsi de même en ceiil autres occasions. Enuènc Lcndiliii (h'Nciiail l'éditeur res-

LES COiNFESSIONS D'UN ÉCOLIER. IGl

pensable de toutes les sottises que je m'étudiais à ramasser çà et là, aussi soigneusement qu'un autre eût pris de bonnes choses.

Ma mère s'étonnait de ce nouveau langage et me demandait sévèrement ce qu'il signifiait :

— Ma foi, je n'en sais rien, répondais-je; on dit comme cela à la pension.

— Et (|ui donc?

— Mais loul le monde; mon ami Lemblin ne parle jamais autrement.

— Tu es donc devenu l'ami de cet enfant?

— Oui certes; nous ne nous quittons ])lus à présent. M. Voizot le regarde comme le meilleur élève de la pension et comme le pins distingué.

— Le meilleur élève, c'est possible; mais le plus distingué? c'est ce dont je me permettrai de douter : et j'entends que tu cesses tes relations avec lui .

— Pourquoi donc, maman? répliquais-je de l'air le phis naifdu monde ;M.Yoi/()t nous le cite toujours conmic le modèle des antres e( il m'a félicité de m'étre lié ;ivec lui.

Ma mère ({ui ne pouvait se douter de ma duplicité ne ré- [»ondait plus alors, dans la crainte de se trouver hop manil'estement en opposition avec mon maître ; mais un air de profonde contrariété passait alors sur son visage exiMessil'el moltile, et voyant les progrès de ma ruse, je; m'en ai>[)l;nidissais inlérienremcnl.

Mon gr.iiid-pèrc ne sii|i|i(nlail [las si patieiiiiiiciil mes mcongi'uitcs (le langage el s'éci'iail s(»u\('nl:

— (Vest inloléiable, en \érité! commeni hésil('z-v(»us.

102 LES CONFESSIONS D'LN ÉCOLlEIl.

ma filJe, à retirer Arthur de cette maison ou il est exposé à des fréquentations si dangereuses?

— Mais, mon i)cre, c'est vous qui m'aviez recommandé cette pension.

— Je l'avoue, mais qu'importe? 'puisque j'avoue aussi combien j'ai été trompé.

— ' Vous connaissez l'opinion du général à cet égard. 11 s'est exprimé ouvertement ; comment faire pour ne pas l'indisposer?

A ces mots, mon grand-père gardait le silence : il ne voulait }»oint s'exposer à se mettre en hostilité avec mon grand-oncle Junius. C'était donc le seul obstacle cpii me restât à surmonter; mais celui-là, je n'osai pas même l'al)order, sachant bien que toutes mes ruses se briseraient contre son intlcxible sagacité.

Le hasard vint à mon secours, le général dut accepter une mission qui devait le retenir six semaines ou deux mois, loin de Paris.

Une circonstance, indifférente en apparence, achevademc donner partie gagnée : la fête de ma mère arriva; mon père lit prier nuui maître de vouloir bien me faire exécuter uu petit travail, ce que l'on nomme connnunément dans les écoles, une pièce d'écrilure; la chose la plus insignilianle eii elle-même qu'on puisse imaginer.

M. Voizot avait cru devoir proscrire inq)itoyabl('meut de son établissement, les fêtes, complimeids, [tièces d'écriture, etc., et pour justifier sa i'é[)robatioii, il sappuyaitsur un laisounemenl sans rêpli(pie si-Uni moi.

'< A (piel iiiiiHieiildc l;i joiiniêe Noulez-\ous. disail-il. (pic

je m'occupe de ces délails? Pour obtenir d'un jeune élève, une jncce d'écriture présentable, il faut y consacrer presque une demi-journée et souvent plus en s'en occupant particulièrement : ainsi pour un seul élève je devrai en négliger absolument vingt-cin({ ou trente? cela est-il juste? celaesl-il possible seulement? Maintenant supposez une classe conn»osée seulement de vingt cinq élèves, dont chacun possède un père, une mère, deux grands-pères, deux grand'mères, au moins un oncle ou une tante; je supprime les grands-oncles, les grandes-tantes, les cousins, les cousines, les protecteurs et les amis, quoique certaines familles poussent à ce point la manie d'exiger des compliments de leurs enftmts. Je ne compterai donc que les grands parents, en tout sept fêtes dans Tannée, ce qui multi[)lié par 23 donne 175 jours où je ne m'occuperai que d'un seul élève; à ces 175 jours, joignez 52 dimanches, 52 jeudis, '.) jours de congé au 1" janvier, 0 jours de grandes fêtes religieuses, 1 jour à celle du roi, 8 jours à Pâques, .'{ joursen juillet, 15 joursaux vacances; 20 jours d'indisposition, de dérangement, etc., vous atteindrez le chiffre de 335 jours perdus dans l'année, c'està-dire qu'il ne nous reste que 30 jours de havail à peu }»rès sérieux. Vous riez, ajoiilail-il, mais eji supposant (pie j'aie exagéré de moitié sur ces 175 jours consacrés aux complimenls, et certes, je serai alors au-dessous de la vérité, toujours est-il (jue, l'un dans l'aulrcj cluuiue élève n'aura pas eu dans l'année plus de 103 jours de classe, c'est-à-dire, et cela je l'aflirme très-sérieusemeljt, ([iie l'année ne se conq)ose pour la très-grande majorité des écoliers de 7 à 12 ans (pie de six mois tout au i)lus, relativement au liaxail. Si main-

loi LES CONFESSIONS D'UN ECOLIEU.

liant vous supposez, qu'en général, un écolier n'a guère, [tar semaine, qu'un jour où il travaille réellement, cest-à-dire oii il s'applique à ses de\'oirs, où il s'attache à ai)prendre ses leçons, à les comprendre surtout, à écouter attentivement ses professeurs, vous verrez que nous aurons bien du mal à composer trois mois de travail sérieux par année. De là, la nécessité de consacrer dix ou douze années aux études universitaires, qui n'en demanderaient réellement pas quatre bien employées; de là encore, cette plaie de l'éducation qui fait que sur 70 élèves qui suivent une classe au collège ou en pension, mais surtout au collège, parce que les soins donnés aux élèves y sont généraux, de façon qu'en profite qui peut, cette plaie, dis-je, qui fait que sur 70 élèves, 1 2 au plus font de bonnes études, 12 ou 13 des études passables, et le reste, c'est-à-dire 45 élèves ne font absolument rien et restent toute leur vie des ignorants, après avoir dépensé un tiers de leur existence sur les bancs et une somme «ju'on peut évaluer au minimum de 12 à 15 mille francs, cela n'est-il pas désolant?... Et l'on accuse les maîtres! Neuf fois sur dix, ce sont les familles elles-mêmes (piil laul accuser. Quant à moi ne pouvant remédiera certains ;d>iis (pii ne dépendent pas de moi, je remédie du moins à ceux (pii sont en mon pouvoir: aussi, pas de fêtes, pas de compliments. — 11 faut bien, dira-t-on avec raison, accoutumer de bonne iicni'e un enfant à rendre au moins une fois ))ar an. un iionniiage soleiniel aux auteurs de ses jours. — Uien de plus juste en elfet ; mais alors que les familles en prennent la cli;u'ge, car cela ne fait jias parlii' de renseignenienl. et, dans un exieiiial surloul, ne saurait regarder le maître.

LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER. ICri

S'il s'agit de la fôle de la mère, c'est au père à prendre son enfant près de lui et à le faire travailler. S'il s'agit du père, c'est à la mère à subir cette tâche à son tour. Yeut-on que l'instituteur prenne à part dans ses rares moments de repos, chaque complimenteur? mais alors qui ne voit que cette exigence devient une intolérable tyrannie qui ferait de sa profession, la dernière des professions? et le public ne doitil pas comprendre qu'il agit contre son propre intérêt en rendant si pénible le sort des instituteurs? Cette profession, si noble en elle-même, deviendra le partage de ceux qui ne pouironten suivre une autre, on la prendra comme pis-aller, en désespoir de cause; et alors à quels hommes sera contiée l'éducation de la jeunesse et quel zèle apjiorteront-ils à l'accomplissement de leur mandat? »

Je supprime beaucouj» d'autres raisons très-forles (pic M. Voi/.ot développait avec une vive éloquence ; en résumé, il élail parvenu à sup|»rimer chez lui, cette lourde conlribulion, inqjoséesi indiscrètement partout aux instituteurs.

Alademande que lui adressa mon père en cette occasion, il répondit avec convenance etfermeté par l'exposition succincte desobservationsqueje viens de développer, et lennina en disant qu'il ne voulait pas indisposer mes parenls ([ui avaient compté sur son intervention à cet égard et qu'il prendrait sur lui-même le soin de me faire exécuter ce travail.

On dit dû lui savoir gré chez moi de cette concession ; loin delà, on s'en irrita, et je renlendis accuser de roideur, lanl ona peu rii:d)ilnd<' dans le monde de voir nn inslilnicni' agir avec indépeiidatice et fermeté. A examiner le sjnis-i^éne (pie la plnparl (lesf;nnilles se perincMcnl avec Icsinsliliileiirs

inn LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.

(.le leurs onfaiils, il seniblo ffiie ces pauvres gens soient les parias de la société. Comment ne voit-on pas que ne pas respecter leur dignité, c'est les affranchir eux-mêmes du soin de la conserver? et alors, encore une fois, je le répète, qui en souffre le plus, d'eux ou de leurs élèves ? n'est-il pas évident que ce sont les élèves?

Je fis donc mon compliment. En se pliant à cette exigence de ma famille, M. Voizot voulut au moins rendre son dévouement utile, et il en profita pour donner indirectement et sous le voile de l'allégorie une leçon à ma mère. J'appris par cœur et je copiai au net, cette jolie fable deBailly, L' Ourse qui étouffe ses petits à force de tendresse: c'était la critique voilée, mais fine et pénétrante, des soins ridicules, de la tendresse imprudente et malentendue que je trouvais dans ma famille.

Pour bien juger l'effet que cette fable produisit sur l'esprit de mes parents, il faut savoir qu'on avait organisé une fête de famille à propos de celle de ma mère. Mon oncle, mon grand-père, mes cousines et quelques amis réunis dans le salon avec une certaine solennité, atlendaienl ({ue j'eusse récité mon compUmenl pour passer à la salle à manger. Je me présente et sans comprendre la [jortéc de ce que je' répète, je dis ma fable en appuyant comme me l'avait appris M. Yoizot sur tous les endroits significatifs, mettant ainsi vivement en relief les intentions de M. Voizot et celles du poëte.

Dès les dix premiers vers, le sourire avait fui de tous les visages, celui de ma mère s'empourprait, elle était visiblement mal à l'aise, et chacun, selon ses sentiments vrais

ou simulés, adressait aux autres des regards étonués ; ])ientôt l'étonnement fit place à l'indignation, « on trouvait mons- Irueux que M. Yoizot eût abusé de la naïveté démon Age pour faire passer par mes lèvres innocentes les duretés quil prodiguait impunément à ma mère sous le bouclier d'un fabuliste;» il n'y eut qu'un cri à cet égard, et ma mère marrètant, les yeux pleins de larmes que lui arrachait l'amour maternel, plus blessé, je crois, encore, que l'amour-propi'e, ffuoique celui-ci le fût certainement un peu aussi , ma mèrem'arrêta, etm'embrassant avec violence: « C'est bien, cher enfant, me dit-elle, tu nous achèveras la fable plus tard, le dîner nous appelle. »

A table, il ne fut question que; de l'audace de M. Yoizot : « On n'avait jamais rien vu de pareil ; c'étaii d'une inconvenance qui allait jusqu'à l'impertinence; M. Yoizot se mêlait de ce qui ne le regardait pas. «

Mon oncle Junius eutl)eau protester avec sa fermeté ordinaire : on ne l'écoutait même pas; il s'impatienta enfin de celle inattention etélevant sa voix de manière à lui donner un peu de ces vibrations qui faisaient mouvoir dix mille hommes comme un seul n sa volonté, il domina toutes les conversations et les éteignit pour concentrer rattenli<»n générale sur ce qu'il avait à dire.

— « Puisque l'on n'apascrainl de s'expliquer ouvertement devant cet enfant, sans considérer les inconvénients (pi'il y avait à le faire, je demanderai à mon tour la permission de dire ma pensée sur ce qui vient de se passer ici.

«Loin de blâmer rinsliliilenr (rArlbui' de la deiiiarehe qu'il a tentée aujourd'hui, je crois pliilùl (|u'oii (Km ail I en

veniorcier cl l'en loiior. C"<'sl iiii acte de courage, de raison et d'esprit : comment peut-on y voir une inconvenance? Pour dire la vérité, il se sert d'un interprète si respectable, si généralement accepté, d'une autorité si reconnue, qu'il y a, je le crois, plus que de la susceptibilité à s'en formaliser; ensuite, en quoi une mère peut-elle se blesser qu'on lui reproche une tendresse exaltée, par conséquent toujours dangereuse, envers son enfant? Il n'y arien là qui puisse la déconsidérer dans l'esprit de personne, encore moins dans sa propre estime; toutes les mères sont ainsi, et les instituteurs éclairés et bien intentionnés doivent chercher à diriger ce sentiment, ou du moins à mettre les mères en garde contre son exagération . c'est uiié preuve d'intérêt donnée à leurs élèves; c'est un- témoignage d'estime donné aux mères; agirait-on ainsi si on les jugeait dénuées d'esprit et de discernement, si on ne leur croyait la force de se plier aux lois de la raison? Qu'on m'excuse d'être en opposition avec l'avis unanime ; mais à mon sens, M. Voizot avait parfaitement le droit d'agir comme il l'a fait, c'était même en quelque sorte un devoir pour lui. et il s'en est acquillé en homme de tact, d'esprit et de c(eur; je er()is([u"(tii «Icvrait aller Teii remercier le plus tôt possible, et je désirerais aussi que nous nous conformassions tousà la leçon indirecte (\\ir nous avons reçue aujourd'hui. »

Ainsi parla mon oncle, si n(»n en termesexprès. du moins substantiellement.

Comme dliabiludc on accueillit respectueusemcnl siui avis, et dès lors il ne lui plus question (\v M. Voi/.ol ni de l'oin-sc qui rtoiilfc ses pc('>i>: à force de loidi'cssc.

En enleiidaiil le fiéiiéral, la plupart dos personnes présentes revinrent de leur premier sentiment ; ma mère ellemême fut du nombre : elle avait trop d'esprit pour qu'il en fût autrement. jM. de Firzac seul conserva rancune à ce pauvre M. Yoizot : après le départ de mon oncle Junius (pii eut lieu le lendemain, mon grand-père répéta si souvent à sa fdle qu'il était ridicule et inconvenant de vouloir cire plus royaliste que le roi ; il souffla si bien les cendres sous lesquelles le général avait enseveli l'orgueil de manière, qu'enfin il y retrouva assez de feu pour Tanimerau point de

me retirer de cbez M. Yoizot; et voilà ce que l'on gagne

à vouloir trop l)ieii faire.

Que du moins, la justice que je lui rends ici fasse compensation au chagrin qu'ont dû lui causer Finjustice e( l'ingratitude de ma famille : parmi tous les maîtres que j'ai eus, c'est celui à qui j'ai conservé le plus d'estime et do sympathie.

Plutôt vaincue par les olisessions de M. de Firzac, (pi obéissant à ses sentiments, ma mère consentit enfin à ce qu'on me changeât de pension, et cotte lois ce hd mon pèro(pii se chargea du soin d'en découvrir une convonablo.

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