‹ Les confessions d'un écolierChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

'h4\i cliapitre n'est pas le plus beau de ma \ie 5^;, (l'écolier, mes chers camarades, et je dois vous avouer franchement qu'il m'en coûte de récrire ; mais je vous ai promis la vérité, je tiendrai ma promesse ; d'ailleurs, par la manière dont les choses tournèrent ensuite, vous verre/, (pie je his la première victime de mes foutes; vous apprendrez ainsi à ne vous point abandonner aux ini|iulsi(His souvent daniiereuses de la rancune.

Autant j'avais aimé Maurice avant (pic jCusse acipiis la preuv(; de son mauvais naturel, autant, depuis ce jour, il m'inspirait d'aversion, .l'avais demandé et obtenu sans \)r,\\w la i)ermissioii de clianger de place, el je m'élais transp(Hlé à deux tables de celle où il occupait un pupitre. En récréation, non-seulement j'évitais lout rapprochement, mais encore, c'élail assez ([u'il IVil d'nne ])arlie pour (pie

j'y renonçasse d'avance et que j'en sortisse immédiatement, s'il y entrait.

Cette scission embarrassait somenl nos camarades ; avant la lâcheté de Maurice, il n'est pas douteux qu'il ne l'eût emporté sur moi et que nos camarades ne se fussent éloignés de moi pour se porter vers lui : mais depuis sa trahison . les choses avaient bien changé : j'avais raconté en récréation les faits tels qu'ils s'étaient passés, et malgré son audace, Maurice, confondu, avait été obligé d'avouer sa mauvaise action, au moins par son silence ; chez un garçon tel que lui, le silence était un aveu plus que suffisant. Il y a chez tous les hommes, et particulièrement chez les enfants, un sentiment du juste et de l'honnête qui triomphe de toutes les séductions. Dans les premiers jours qui suivirent notre rupture, Maurice avait été frappé d'une sorte d'ostracisme qui l'isolait au milieu de ses camarades; le mépris faisait le vide autour de lui. Combien il dut souffrir dans son orgueil, lui, le superbe Maurice, qui jusqu'alors nous avait tous dominés ! Je vis souvent des larmes de raire poindre sous ses paupières : mais à peine apercevait-il mes yeux fixés sur lui, qui! se maîtrisait pour me jeter des regards de bravade et de défi. Il avait raison , car loin que les signes de sa détresse me touchassent , j'en jouissais cruellement, je le confesse à ma honte; je pouvais tout lui pardonner, j'aurais sul)i sans murmure ses dédains, son ingratitude, sa tyrannie; mais il m'avait privé du seul l»onheur (|ue j'ambitionnasse passionnément, les caresses de ma mère le jour de sa fête; et cela, je ne pus le hii pardonner ! Si j'avais eu des sentiments ]»liis chrétiens, plus

raisonnables seulement, je lui eusse remis sa faute envers moi ; et, sans lui rendre mon amitié, je serais resté avec lui dans les termes d'une camaraderie simple et facile. Je n'eus pas cette sage tolérance , et de ma rigueur excessive naquirent pour moi une foule de maux, juste châtiment des sottises où me précipita ma rancune inflexible : j'éprouvai ainsi qu'on ne peut nuire aux autres sans se nuire à soimême, tant les rapports des hommes en société les attachent les uns aux autres par des liens qui, pour être imperceptibles, n'en sont pas moins forts. Je ne sais quel poëte mal inspiré a dit :

(( La vengeance est le plaisir des dieux! »

Des dieux impurs et misérables du paganisme, peut-être. Combien il serait plus juste de dire :

« La vengeance est le plaisir des sots el des méchants. »

Mes camarades indignés s'étaient tous rangés d'abord de mon côté, et, pendant les premiers jours , Maurice joua tout à fait le rôle d'un proscrit. Mais mes camarades n'avaient pas été blessés aussi profondément que moi ; mais les impressions sont passagères à votre âge, mes chers lecteurs, mais la tolérance est dans le cœur de tous les hommes, elle seule rend possibles les relations sociales. Mes amis se relâchèrent insensiblement de leur inflexibilité. 11 est vrai que Maurice n'épargnait rien pour se les concilier. Je le vis, lui, l'orgueilleux Maurice, faire des avances aux plus jeunes parmi nous; je le vis employer la iLillcrie la plus humble, quoiqu'il possédât au suprême degré larl de la dissimuler sous les apparences de la cordialité : je le vis

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iiK'ltro en (fiivro toutes les séductions de sa nature jiour s'attirer la société de ces pauvres élèves sans aucune valeur, ni comme enfants , ni comme écoliers, qui végètent dans I "ombre de toutes les classes; lui qui les méprisait assez ouvertement quelques jours auparavant, pour souffrir à peine qu'ils lui adressassent la parole, lui qui daignait à peine leiu* répondre, il les cajolait alors, les recliercliait assidûment, se montrait heureux et presque fier de leurs symi)athies, se faisait leur complaisant et affectait autant d'humilité qu'il avait témoigné d'arrogance jusque-là. Certes, une telle humiliation eût dû suffire à ma vengeance, et je ne comprends ])lus aujourd'hui comment mon àme s'était enfiellée au ])oint de rester insensible au spectacle de tant de misères; à défaut de sympathie, j'aurais dû au moins lui accorder ma pitié. Ne vous attendrissez pas trop cependant sur les infortunes de Maurice; et pour juger sainement *du rôle (piil avait pris dans le petit drame dont nous étions lui et moi les principaux personnages, attendez-en le dénouement. /

Maurice était un de ces esprits froids, mais éminemment lucides, qui voient nettement, du premier coup d'œil, le fond des choses les plus obscures pour les autres : Maurice connaissait linstabilité des inqiressions de tous nos camarades, il possédait aussi le sentiment de son incontestable supériorité sur tous, il avait fait souvent sur eux l'épreuve de ses qualités entraînantes; pour peu (^u'il voulût s'en donner la peine, il maniait leurs esprits aussi aisément (|ii'im bon cavaliei' manie son cheval, et parvenait toujours à les assouplir à ses volontés, sans niénie ipiils s'en aperçussent.

Maurice ne s'humiliait si bas que pour se relever plus haut, il ne subissait mon triomphe que pour me le faire payer plus cher.

Si je n'en avais pas fait, pai' moi-même, la triste expérience, je ne croirais pas encore aujourd'hui que Tàmc d'un enfant de son âge puisse renfermer tant de dissimulation, de politique, de passion admirablement contenue ; les natures comme la sienne forment heureusement de rares exceptions, et je n'en ai rencontré encore que deux exemples dans ma vie, Maurice et un autre qui prendra place par la suite dans mes confessions : mais pour être rares, de tels caractères n'en sont que plus dangereux ; il faut donc attentivement s'en défier.

Ce n'était pas sans raison que Maurice avait d'abord recherché ces pauvres enfants, l'objet de ses dédains habituels, dont je vous ai parlé tout à l'heure ; il savait très-bien que ceux-là, quels que fussent leurs ressentiments du moment contre lui, seraient secrètement flattés de ses avances; il savait aussi qu'il éprouverait peu de peine à leur présenter sous un jour moins sombre ce qui s'était passé ; ses calculs se justifièrent pleinement.

Enh'e ces queues de classes et la tète, il y a des anneaux intermédiaires; ce sont les élèves médiocres, les tièdes, êtres incomplets qui ne travaillent que jiar secousses et ((u'un succès inespéré et immérité vient trouver quel([uefois, ce sont comme des chaînons mobiles, souvent muquis et inlervertisdans leur i)rdre, mais (pii joignent pourtant les deux evtrémités. Entre ceux-là et les écoliers bien oiganisés, il existe des points de contact, et selon leur position du

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jour et les variations de leur température classique, ils oIjtiennent une influence réelle quoique passagère. Ceux-là sont plus abordables, plus malléables que les derniers, parce (|u'il y a chez eux plus de mobilité dans les idées, ils sont aussi plus tolérants que les premiers, parce qu'ils sentent davantage le besoin de la tolérance pour eux-mêmes. Bon gré, malgré, quand ces deux derniers tiers d'une classe ou même d'une division se réunissent pour tirer dans le même sens, ils entraînent toujours la tète. Maurice avait compté sur ces deux sortes d'auxiliaires; ce n'étaient que des zéros, mais en se plaçant devant eux, il n'ignorait pas quelle valeur il leur donnerait.

Bientôt, il fut régulièrement entouré de la tourbe banale des traînards de classes ; à ceux-là, il voulut bien avouer qu'il avait eu tort et que si la chose était à refaire, il agirait autrement. Ils lui surent d'autant plus de gré de cet humble aveu qu'il était moins dans ses habitudes ; puis ils le répétèrent à leurs intermédiaires avec des variations touchantes en faveur de leur nouvel ami; les intermédiaires passèrent en quelques jours du côté de Maurice sans se donner même la peine de colorer leur défection d'une raison i)lausiblc, bien plus, ils eurent l'habileté de le plaindre en répétant qu'il avait payé assez cher une faute, légère après tout, et que plus dun, parmi nous, avait à se reprocher. Les élèves intelligents entendaient chaque jour mille connnenlaires sur ce thème, et, connue, en réalité, cette appréciation de Maurice avait un tond (!«• justice, ils devenaient insensiblement moins rigoureux à l'égard de Maurice et m'engageaient à mv rapprocher de lui.. Te résistai opiniâtrement, ce fut mon

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second toit; ils m en \ouIiireiit de n'avoir pas cédé à leurs avis, et tout bas ils commencèrent à me taxer de rancune et d'orgueil. Chaque jour un de mes amis se détachait de moi pour revenir à Maurice, cependant loin que le succès de son manège eût ralenti les efforts de celui-ci, il semblait au contraire redoubler d'adresse et d'activité pour accélérer son triomphe et ma chute. Son langage et ses raisons variaient selon le caractère de celui à qui il s'adressait.

« Ce n'est pas toi, Léon, toi, mon bon garçon, disait-il à l'un, qui me garderais rancune si longtemi)s, pour une misère, au bout du compte; à la place d'Arthur, il y a longteu4)s ([uc tu m'aurais tendu la main.

— Oh ! pour cela, oui, répondait Léon flatté dans sa vanité; moi, je n'ai pas plus de fiel qu'un pigeon. »

Maurice alors passait à un autre.

« Comprends-tu, loi Mavimilien, qu'Arthur me tienne l'aucune depuis dix jours; ([uand on croit avoir à se [)lain- (he de (juclqu'uii, on se venge en face, hardiment, et non pas en détournant [)erlidement de lui tous ses meilleurs amis.

— C'est vrai cela, répondait Casleldignac, je suis connue ça, moi, (luand on m'emb...., pil-pal'!... je lape, et puis la main tournée, je n'y pense plus.

— C'est que tu es brave et franc, toi ; ce n'est pas comme Arthur....

— Il est vrai qu'il est par tioi» rancunier; ce n'est pas bien : je ne lui aurais pas cru ce caraclère-là, ré[»ondait Casleldignac gagné à sou tour i)ai' une adroite llatterie. »

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Aux plus sévères, il avouait qu'il avait eu tros-giand tort el ({iril voudrait pouvoir réparer sa faute.

Que vous dirai-je? eu peu de jours, je me trouvai seul de mon parti ; peu de jours après, on murmurait contre mon inflexibilité, on commençait à m'accuser: peu de jours après enfin, je me trouvai plus isolé que Maurice ne l'avait jamais été.

J'étais vaincu, anéanti, moi sa victime ! c'était moi qu'on accusait ! je pris tous mes camarades en aversion, je me roidis contre tous leurs avertissements et me sentant incapable de regagner la position perdue, de lutter avec l'astucieux Maurice, je me dépitai, j'enrageai au fond de Tàme; il n'y a pas d'odieuse épithète dont je n'aie secrètement chargé mes camarades en masse et en particulier. Leur fré- (pientation, leur vue seulement m'irritait. Je résolus de (piitter la pension Bernardet, coûte que coûte, et dussé-jc pour cela en supplier ma mère à mains jointes. Je la connaissais assez pour espérer m'en faire écouter favoniljlement, et j'eusse réussi certainement sans mon oncle Juiiius qui se mettait toujours en travers de mes idées. Oh ! mon bon, mon vénérable oncle Junius, pardonnez cet aveu à votre })etit-neveu repentant, je vous ai maudit de bien bon cœui" ce jour-là! »

Écoutez un peu l'aventure, mes bous amis, elle en vaut la peine. Vn soir, j'étais assis sur un tal)ouret au pied de ma mère, à ([ui je lisais un cliapilre des nuvurs des Israéliles par ral)bé FleurN, pendant (piCilc travaillait à une charmante petite tapisserie qu'elle a\ail eonqi(tsée et coloriée elle-même, geni-e d'ouvrage dans le(|uel elle déployait

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l'adresse d'une fée : elle semblait s'intéresser beaucoup à ma lecture, quoiqu'elle la sût par cœur depuis longues années ; ce n'était de sa part qu'une de ces mille petites ruses adoral)les que les mères connue la mienne savent inventer pour obtenir une heure d'application de leurs enfaiits; j'aurais trouvé très-pénible de lire ainsi avec une attention soutenue une page de ce beau livre, si cette tâche m'avait été imposée ; mais je croyais rendre service à ma mère, faire une chose qui lui ëidxi personnellement agréable, j'aurais lu dix pages avec la même application , sans me fatiguer. Je lisais donc ainsi, m'arrêtant de temps à autre pour adresser à ma bonne mère quelqu'une de ces questions dont les enfants fatiguent les grandes personnes assez bonnes pour leur répondre : ma mère mettait une patience angélique à m'éclaircir tout ce qui me paraissait obscur, et m'instruisait sans qu'il m'en coûtât presque de fatigue. Oh! le bon, le doux, le ravissant enseignement que celui ((ue font les mères à leuis enfants! pourquoi faut-il ([u'elles ne puissent achever notre éducation après l'avoir si bien commencée? pourquoi faut-il ([ue la discipline brutale des collèges et des pensions vienne gaspiller, flétrir, dessécher ces fleurs suaves d'innocence et de sensibilité dont elles avaient [)ris tant de peine à orner nos âmes? Ces soins, dit-on, elfémineraient les hommes et les rendraient ftxiblcs contre les difficiles éventualités de l'avemi?... Il faut bien que cela soit vrai, |>uisque les plus sages parmi les iKunines l'affirment ; et si nos mères consentent à se séparer de nous dans notre première jeunesse, il faut (juclles-mènics soient l)ien convaincues de la nécessité de cette séparation. Mais

n'est-ce pas, mes bons amis, que cette nécessité est bien cruelle ?

En parlant de ma mère, je me laisse toujours entraîner à des digressions (|ui interrompent mon récit. Faut-il m'en excuser près de vous?

Reprenons pourtant le fil de la narration.

Déjà j'avais lu trois pages, interrompues trente fois par des interrogations, quand ma mère me remerciant comme si je venais de lui témoigner une complaisance dont elle me lut reconnaissante, m'embrassa tendrement sur le front, et me disant de cette voix qui seule était une musi([ue délicieuse : « Merci, mon bon chéri : c'est assez, je ne veux pas te fatiguer.

— Oh ! ne crains rien , chère maman , si cela te fait plaisir, je puis lire encore pendant deux heures sans me fatiguer.

— Et sans t'ennuyer?

— Comment veux -tu que je m'ennuie de te faire plaisir ?

— Cher enfant ! » soupira-t-elle en me serrant plus tendrement sur son sein , et ses regards s'élevaient au ciel connue pour le remercier des joies maternelles qu'il lui avait réservées.

Je |)la(:ai alors mes deux bras sur ses genoux et j'y reposai ma tète, relevée vers elle et lui souriant avec bôiiheur. Je l'aflirme par toi, ma mère chérie, alors aucun calcul odieux, aucune arrière-pensée blâmable ne dictèrent les })arolesque je })rononcai dans la conversation (pii suivit : calcule-t-on quand on est si heureux? Non, je pensai tout haut, parlant

Pnge 2.')C

Beliii Iz-Pneiir ri Mo]to>i cdupur*

Oh'np -;„ns rien,chere maman. si cela te l'an plaisir.je puis Jiit-

encorPDpndani deux heures sans me fat

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à ma mère sans songer au sens de mes paroles et versant dans son cœur tous les petits chagrins qui opprimaient le mien. Je lui parlai comme on parle à Dieu môme, sans en avoir choisi ni l'heure, ni l'occasion, sans m'clre seulement demandé quel serait le résultat de mes confidences, car ce n'étaient en réalité que des confidences. Et cependant, vous, mon cher oncle Junius, vous toujours si perspicace, vous qui compreniez si bien tous les nobles entraînements du cœur, vous vous êtes trompé cette fois, et vous avez cruellement calomnié le mien. J'en ai souffert plus que je ne le saurais dire, et tout en vous pardonnant, je souffre encore aujourd'hui en me retraçant l'injure que vous me fîtes alors. Oui, injure : car, sans avoir pour cela de très-graves motifs, douter de la sincérité de l'amour d'un enfant pour sa mère, le croire capable d'abuser de sa tendresse, d'en faire spéculation au profit de misérables passions, c'est le calomnier, c'est lui faire la plus cruelle des injures. Que vous eussiez révoqué en doute ma sincérité en toute autre chose, quoique vous m'eussiez profondément inculqué l'amour de la vérité, que vous m'eussiez accusé de paresse, de dissipation, de rancune, et de mille autres défauts trop naturels à mon âge, je le conqirendrais ; mais m'accuser de jouer la tendresse auprès de ma mère pour eu tirer une concession, voilà, mon cher oncle, ce que j(! ne puis conq>rendre : qu'il y ait des enfants capables d'une pareille infamie, j'ai peine à le croire, et dans tous les cas, ceux-là sont, je resi)ère, de monstrueuses excep lions dans la nature morale; mais vous qui m'aviez élevé, vous qui lisiez dans mon àme cuiiiiu<' dans un h\re cent

-200 LES COiNFESSlONS D'UN ÉCOLlEi;.

fois pciicouiu , vous n'auriez pas dû, permettez-moi de vous le dire, me confondre avec les plus méprisables des enfants !

Dans la petite scène qui va suivre, le général ne vit sans doute qu'une chose, le danger de céder à mes caprices, et cette considération dominant toutes les autres fut la cause de l'erreur dans laquelle il tomba.. D'ailleurs, comme on va le voir, ma naïveté fut si complète avec ma mère, je m'oubliai si bien moi-même, que tout autre à la place de mon oncle eût pu croire connne lui à un aveu préparé à l'avance.

« Pourquoi donc, reprit ma mère en souriant, te fais-tu si souvent réprimander à la pension? est-ce aussi pour me faire plaisir?

— Je sais bien, maman, que cela te chagrine, et j'^en suis malheureux moi-même après. Oh! va, si lu étais là, toujours près de moi, tu n'aurais jamais à te plaindre de moi.

— Voilà, mon petit Arthur, une parole aimable, mais conviens-en franchement avec moi, elle ne t'engage pas beaucoup : tu sais que je ne puis })as te faire la classe et l'étude, jusqu'à ton entrée à l'École Polytechnique (on se rappelle que le vœu de ma famille était de me faire recevoir à cette école-modèle) . Mais pour remplir tous tes devoirs exactement, il devrait te suffire de })enser que tes maîtres me rem^ placent auprès de toi et que tu leur dois, en conséquence, le même respect et la même docihté.

— Oui, maman, je sais bien qu'ils te renqtlacent : mais ils te remplacent si mal !

— Que \eu\-tu dire?

— Dame! je ne sais pas bien, moi !... Comment \eu\-tii f[ue je me figure être en ta présence, quand je suis deyant lin homme fort laid, mal yètu, disgracieux de tout point, qui a la voix rude, le regard dur ou froid, qui semble s'ennuyer à périr d'être avec moi; je ne demanderais pas mieux que de me croire toujours en ta présence, mais tu conviendras aussi que nos maîtres ne prêtent pas à lilhision? »

Ma mère ne put s'empêcher de sourire de mon ingénuité; elle savait bien, elle, que je parlais dans l'abondance de mon co'ur : elle reprit pourtant son sérieux pour me dire :

« C'est une plaisanterie; tu sais bien qu'ils ne me remplacent pas en chair et en os; comme ils veulent liien se charger des devoirs que j'aurais à remplir près de toi, ils jtarticipent à l'autorifé que j'ai sur toi, voilà tout ce que j'ai voulu dire.

— Oui, mais ton autorité nest pas un joug, elle est douce et je suis heureux de m'y soumettre. Tandis que leur autorité est roide, sèche et blessante.

— L'autorité parait toujours blessante dans les personnes que l'on n'aime pas; il faut aimer les maîtres.

— Mais s'ils ne sont pas aimables?

— Ils sont dignes de (on aiïcclion, s'ils remplisseni bien Icms devoirs avec toi.

— Crois-tu qu'ils m'aiment, maman?

— Ils t'aimeriiienl. si lu renqtiissais ])ien les devoirs envers eux.

— Ci(»is-lu (pi'ils remplisseni bien Icins dcNoirs envers leurs élèves?

— Et toi, le crois-tu?

— Non, maman.

— Non? tu m'étonnes ! comment ne remplissent-ils pas leurs devoirs avec leurs élèves?

— Je ne pourrai peut-être pas bien te l'exprimer, mais écoute : un maître doit toujours dire la vérité aux familles de ses élèves, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Eh bien, leur persuader que leurs enfants font des progrès quand ils n'en font pas, c'est les tromper, n'est-ce pas; et en agissant ainsi, non-seulement, ils n'accomplissent pas leurs devoirs, mais ils font tout le contraire, n'est-ce pas, maman?

— Où veux-tu en venir?

— Mais à te dire qu'au dernier examen... celui où tu as trouvé que j'avais si bien répondu, te rappelles-tu?

— Oui, après?

— Eh bien ! je ne savais rien, mais absolument rien, ({ue les réponses que j'ai faites, et il y avait un mois que je ne faisais que cela.

— Est-ce bien vrai, ce que tu me dis, mon enfant ?

— Ah maman ! . . .

— Bien ! bien ! je te crois... Pourquoi ne m"as-lu pas dit cela alors?

— Pourquoi?,,. Pourquoi? j'avais liien des raisons pour ne pas te le dire.

— Des raisons bonnes ou mauvaises?

— Bonnes et mauvaises.

— Commence par les mauvaises.

— Oh !... tu le veux?...

— Cela me fera plaisir.

— Alors ne me regarde pas pendant que je te dirai les mauvaises raisons,

— Je ne te regarde pas ; mais je t' écoute.

— Eh bien! d'abord cela me flattait de passer aux yeux de tout le monde et aux tiens pour un élève studieux.

— Oh !.. . de l'orgueil ! . . .

— Tu ne regardes pas?

— Non, continue.

— Ensuite; je pensai qu'il en serait de même sans doule à tous les examens, ce qui serait bien commode, puisqu'ainsi j'aurais les récompenses dues au travail sans en avoir les désagréments, el je me promis d'en pi-otlfer.

— Oh ! oh !.. . de la paresse !

— Tu ne regardes toujours pas?

— Puisque je te l'ai promis ! . . .

— Ces! \rai, ensuite, je pensai qu'on n'oserait jamais être sévère avec moi, pour pou que je menaçasse de dire la vérité à cet égard et je me promis encore d'en profiter.

— Oh! oh! oh !... de la dissimulation !

— Maintenant, j'en ai fini avec les mauvaises raisons, [\\ \)vu\ me regarder, je vais passer aux bonnes.

— Ah ! heureusement ! avant de te regarder, veu\-tu pourliiiil que je te dise ce que je pense de tes mauvaises raisons?

— Me diras-tu aussi ce (pic lu penses de mes maîtres? » Manière hésita ini instant avant de nie répoiKh'c ; elle

conij^rit promptenicnl sans donle le danger de riièsilalidn en pareil cas et me ivpondil inissilot :

-2Gi LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.

— Non ! par respect pour moi-même, je ne te le dirai pas; si je me suis trompée dans le choix que j'ai fait des personnes à qui je remettais mon autorité sur toi, je n'en dois de compte qu'à moi seule. Il n'en est pas de même pour toi et je dois t'éclairer sur les fautes que tu as commises et t'en montrer la cause.

— Crois-tu, maman, que je ne l'ai pas comprise par les trois mots qui te sont échappés?

— Répète-les un peu pour voir si c'est hien cela.

— Oh ! maman : tu veux donc me punir de ma confiance ?

— Oui, un peu, en te la demandant tout entière.

— Comme cela ce n'est plus une punition ; à ma première raison tu t'es écriée : — « Oh ! de l'orgueil !» — A la seconde il y a eu deux exclamations, tu as dit : « Oh ! oh ! de la paresse !» — A la troisième , trois exclamations : « Oh ! oh ! oh ! de la dissimulation ! »

L'orgueil, c'était déjà mal, mais moins mal parce que je ne faisais que céder à la tentation offerte par ceux-là mêmes dont le devoir était de me protéger contre elle ; j'acceptais les satisfactions imméritées qu'on m'olVraii, sans les avoir cherchées. — Pour la paresse, c'est plus mal encore, à cause de la préméditation que j'y mettais. Mais dissimuler ce qu'on pense des fautes des autres pour s'en faire C(tnlre eux une arme, à l'occasion, c'est le comhle de la honte! »

Je prononçai tout has les derniers mots avec le sentiment de mon humiliation.

« Très-bien, mon bon enfiuit, quand on comprend ses torts comme tu les comprends et qu'on les sent connue tu

LES CONFESSIONS D'UN ECOLIER. 26r>

les sens, c'est qu'on s'en repent et qu'on n'y veut plus retomber.

— Oh non ! maman, je t'en réponds !

— Donc, maintenant, je puis te regarder et même t'embrasser; passons aux bonnes raisons.

— Il y en a moins que de mauvaises.

— C'est naturel; si l'on avait autant de bonnes raisons pour faire le mal qu'on en a de mauvaises, le mal perdrait son nom et deviendrait le bien.

— C'est vrai cela, je n'y avais pas pensé !

— Vraiment! c'est qu'à ton âge on ne pense pas à loul ; voyons tes bonnes raisons.

— D'abord, je craignais de passer pour un rapporteur.

— Voyez-vous !

— Oui, et ensuite, je pensais que cela causerait de la peine à M. Bernardot, et que, peut-être, il s'en prendrait à ses maîtres, comme cela lui arrive quand les parents se plaignent, et qu'il les renverrait ; cependant, j'en suis sûr, ils ne font que ce qu'on leur dit, car ils agissent tous de même. Eh bien! j'étais chagrin de penser que ces pauvres gens souffriraient quoifpi'innucenls, tandis ((ue...

— Tandis ([uc... ?

— Je ne sais vnuinent plus que te dire, mnman, car, |Hiis((ue tu as gardé le silence sur ce ([ue tu pensais de mes maîtres, il me semble, à bien plus forte raison, (jucjen dois faire autant.

— Voilà qui est l)i('n r.nsonnr. mon Itou Arthur: dismoi seulement pounjuoi In ne mas pas insirnilc pins l(»l de tous ces détails intéressants, car ces homics raisons que lu

-2riG LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.

m'as données expliquent bien poiuquoi lu ne m'as pas fait ces confidences plus tôt, mais elles n'expliquent pas pourquoi tu t'y décides aujourd'hui.

— C'est que sans doute l'occasion ne s'était pas offerte comme aujourd'hui.

— Cherche bien, peut-être trouveras-tu qu'elle s'est offerte plus d'une fois. Tu te taisais donc volontairement?

— Je crois que oui, maman, murmurai-je tout bas.

— Eh l)ien, veux-tu me dire pourquoi tu te taisais volontairement jusqu'à ce jour. . . Remarquant mi peu d'hésitation chez moi et un trouble secret, ma mère reprit aussitôt avec ce tact parfait qui la distingue : Si cela te coûte trop, je te permets de ne pas me répondre... je n'exige pas, je prie et ne veux devoir ta confiance qu'à ton affection.

— Alors, maman, je vais tout te dire, m'écriai-je aussitôt ; cest qu'alors, jaurais été bien malheureux de (piillcr M. Bernardet.

— Et maintenant? »

A ce moment le général entra, selon son habitude, sans se faire annoncer; sa présence me glaça; ma mère se leva pour lui rendre ses devoirs, après quoi elle revint près de moi en disant au général d'un ton enjoué : « Arthur et moi, nous en étions aux confidences, permettez-vous (|iu' nous continuions, général?

— Comment donc! je vous en })rie, si toutefois j"ins[»iro assez de confiance à Arthur, pour qu'il ne craigne pas de s'exprimer franchement devant moi !

— Oli ! mou oucle!» urécriai-je d'uu lou de reiiroche

en courant Tembrasser. Lo fait est que je n'osais plus parler ; il le fallut pourtant, quand ma mère me rappelant près d'elle me dit : « Eh bien ! après m'avoir avoué que tu eusses été très-malheureux de quitter M. Bernardet il y a quelque temps, je te demandais : Et maintenant?

— Maintenant, maman ?

— Oui, maintenant.

— Ah !.. . Eh bien, maintenant ...» Je m'arrêtai à ce mot, interrogeant du regard le général qui ne se doutait pas de ce qui allait arriver. Je ne pouvais parler, il semblait que sa présence eût paralysé ma langue dans ma bouche.

« Eh bien! maintenant? » reprit-il en fixant sur moi ses regards pénétrants.

Il fallait répondre ; je me cachai la tête dans les bras de ma mère en lui criant : « Maintenant, je serais trop heureux de n'y pas rester!

— Eh bien ! s'écria ma mère tout émue, tu » Elle

allait dire sans doute: tu n'y resteras pas, quand le général lui coupa la parole sur les lèvres par un geste.

« Ah! ah ! reprit-il d'un ton railleur, cela en effet devient intéressant ! Après avoir si vivement piqué notre curiosité, tu ne peux nous refuser, mon garçon, de la satisfaire entièrement, en nous apprenant pourquoi tu serais si heureux de ne pas rester chez M. Bernardet. » Ma timidité disparut tout à coup à ce mot et je répondis résolnmenl : « Oui, mon oncle, je vais vous le dire !

— Ah! très-bien : va, mon garçon, j'écoute, » contiiniat-il du même ton railleur, en se mettant à l'aise au fond d'un fauteuil dans la position d'un honnne qui s'apprête à écou-

1er un discours intéressant. Mîiis ma résolution était i)ien prise, et sans m'intimider, je racontai dans tous ses détails ma rupture avec Maurice. « Eh bien, ajoutai-je en finissant, ai-jc tort, mon oncle, de désirer quitter l'institution Bernardet?

— Oui, certainement, et grand tort. D'abord tu n'as à te plaindre que d'un seul élève ; les autres t'ont rendu justice, puisqu'ils ont d'abord pris si énergiquement ton parti.

— Oui, mais ensuite ils m'ont lâclioncnt abandonné.

— Non, ils ne t'ont pas abandonné, c'est toi qui t'es obstinément refusé aies suivre dans la voie de réconciliation oii ils voulaient entrer ; ils ont jugé avec raison que Maurice était suffisamment puni de ses torts envers toi. Ils le donnaient ainsi une leçon d'indulgence que tu n'as pas voulu écouter : tu as gâté ta cause par trop de roideur, tu as oublié que la religion nous faisait un devoir du pardon des offenses ; ta rancune inflexible t'a aliéné tes amis eux-mêmes ; cela devait être, et tu n'as pas le droit de te plaindre.

— Ainsi, vous donnez raison à Maurice, mon oncle.

— Que dis-tu là ? Pourquoi fais-tu semblant de ne pas me comprendre? j*ai donné, je donne raison à les amis, parce que la charité est la première des vertus chrétiennes, et qu'après avoir été justement sévère envers Maurice, ils ont été charitables envers lui ; voilà tout. Mais ({uol rapp(M't toutes ces tacpiineries d'écolier ont-elles avec ton désir di' (piilter linstilution Dernardet ? Toutes les institutions ont leurs inconvénients, et celle-là en a peut-être moins que toute autre.

— Je nie permettrai de n'être pas de votre avis, générai, interrompit alors ma mère.

— Pourrai-je vous demander, ma chère nièce, comment et par qui vous avez été instruite de tous les inconvénienls de cette maison ?

— Par qui, général? mais par Arthur, ({ui tout à l'heure en causait confidentiellement avec moi, et qui m'a avoué ingénument bien des choses propres à modifier mes idées sur cet établissement.

— Comment donc et à propos de quoi vous a-t-il fait ces confidences ingénues?

— Mais, mon Dieu, à propos de rien, à la suite d'une de ces conversations pleines d'abandon comme en ont avec leurs mères les enfants d'un naturel aimant et expansif.

— Vraiment, ma nièce, pour une personne d'esprit, vous m'étonnez ! un petit drôle fantasque et volontaire veut obtenir une concession grave de sa Iroj) bonne mèi'e ; il la flatte, la cajole, la câline, et lout doucemenl, au milieu de ses caresses étudiées, il lui glisse sa demande et lui arrache la promesse imprudente de satisfaire ses lubies, et vous venez me parler de conversation pleine d'abandon, de conlidences naïves, d'aveux ingémis, de naturel expansif, ([ue sais-je, moi, tout le jargon senlimenlal à la mode aujourd'hui parmi les jeunes mères; tenez! permettez-moi de vous le dire , sil y a eu ici naïveté de la part de quelqu'un, c'est de la vôtre.

— ()b ! monsieur! s'éci'ia ma mère blessée dans sa foi maternelle, vous êtes l>ien cruel ! Si j'ai des illusions, laissez-les-moi, puis(prelles l'onl mon Itonbeui! » Kl une larme

tremblait au bord de sa paupière, retenue par ses longs cils. Je n'avais pas très-nettement compris jusqu'à ce moment la pensée du général, un regard jeté sur ma mère m'expli([ua tout; je me sentis tour à tour et tout à la fois rougir, pâlir et trembler... je lançai au général un regard qui dut être toute une révélation de la honte, de la colère, de l'indignation, de la douleur qu'e\citait en moi son odieux soupçon ; il y a de ces regards qui sont tout un long poëme ; je vis le général s'arrêter étonné, presque stupéfait, un nuage assombrit son front, qui se colora vivement, il passa comme le reflet d'un remords dans ses yeux, puis il se mit à se promener à grands pas de long en large dans le salon, comme lorsque quelque sentiment vif l'agitait. Moi, cependant, je m'étais levé et prenant dans mes mains les mains de ma mère, plongeant mes yeux dans les siens connue pour y scruter ses plus secrètes pensées et les lèvres tremblantes de l'émotion qui me bouleversait intérieurement, je ne lui dis que ces mots : « Le crois-tu, maman ? » Elle sourit, comme doit sourire au ciel la sainte Mère de Dieu quand elle contemple dans sa gloire son divin Fils, et en me montrant au général d'un geste triomphant, connue pour lui dire : « Voyez, comme vous Tavez calomnié! » elle m'attira plus [très d'elle, et m'appu^ant la tète sur son C(eur qui [talpilait de joie après avoir palpité d'iiuiignation, elle m'embrassa tendrement sur les yeux. Ce fut toute sa réponse. Eloquente réponse ([ui n"a\ail pas besoin d'inter^ prétation ! je la compris^ et celte bénédiction nrins[)ira un courage dont je ne me serais jamais cru capable : j'allai au général qui se promenait toujours à grandes enjandjées,

LES CONFESSIOlNS D'UN ÉCOLIER. 271

et rari'ôtaiil résolument par la main : « Et vous, mon oncle, lui dis-je, me croyez-vous encore capable d'un calcul aussi infâme que celui dont vous m'accusiez tout à l'heure ? ■ — Tu te permets de m'interroger, je crois ! me réponditil avec une nuance de menace.

— Oui, mon oncle, vous m'avez appris qu'on ne devait rien craindre quand on obéissait à sa conscience; vous m'avez appris à mettre l'honneur au-dessus de toutes les considérations.

— Oui, certes ! eh bien ?

— Eh bien! croyez-vous qu'un enfant n'ait pas aussi, lui, son honneur à défendre, et me croire cajjaljle de tromper ma mère, d'abuser de sa tendresse, n'est-ce pas me déslionorer ?

— Où veu\-tu en venir ?

— J'en veux venir à cette question, mon oncle : — Me croyez-vous capable d'une action déshonorante?

— Mais, voyez donc un i»eu, ce })etil lutin, ([uel ton ! quel aplomb! quelle audace! il me menacerait presque. Dieu me pardonne ! Eh bien ! si je répondais aflirmativenienl, que ferais-tu ?

— Uien, mon oncle, je ne puis rieu vous faire, el le pourrais-je, je vous aime, je vous respecte tro[» pour \ son- <ier seulement. Mais je médirais : [)uisqu'un honnne juste et sage comme mon oncle a i>u aussi mal interpréter les paroles (|ui me sonl échapi>ées sans (pie j'y songeasse, c est (|u'il estmauvaiset dangereux d'être si e\[»aiisif nième a\ec ceux (pie l'on aime le plus, même avec sa mère, el (U's lors je garderais p(jur moi seul loules mes pensées.

« Oh ! Arthur ! » s'écria ma mère avec un tel accent de reproche que j'en tressaillis jusqu'au fond de inoi-nième ; aussi, courant à elle, j'embrassai ses mains en lui disant : « ISon ! non ! ma mère chérie , je ne saurais pas te cacher mes sentiments, et mon cœur te sera toujours ouvert comme un livre !

— Merci ! me dit-elle en m'embrassant , va , cher enfant, je ne douterai jamais de toi, moi, et jamais non plus je n'abuserai de ta confiance.

— Eh bien ! mon oncle, dis-je en revenant prendre position devant lui.

— Arthur, me répondit-il de son ton lé plus grave, je suis content, très-content de toi; tu es un noble cœur et mon digne élève ; je suis bien heureux de te l'avouer, tiens, j'ai eu tort ; seras-tu aussi inflexible avec moi que tu l'as été avec Maurice ? »

Mon oncle me tendait la main ; je la saisis fortement, et ensuite je la portai respectueusement à mes lèvres.

Le général reprit aussitôt sa course à travers le salon, et je l'entendis murmurer des lambeaux de phrase où je distinguai des mots tels que ceux-ci : « Bien ! très-bien ! . . . du cœur, du nerf, de la résolution!... le sentiment de Ihonneur! de la sensibilité, beau caractère!... oui, mais mo- ])ile, inconstant, capricieux, intlexible dans ses sentiments ! 11 faut tenir ferme avec lui, si Ion veut en faire ({uelque chose. M

Ces mots suflirent pour me faire pressentir ce (pii allait suivre : mon oncle Junius s"arrèta enlin en face de moi, et appuyant sa forte main sur mon épaule : « Nous \oilà ré-

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conciliés, ucst-ce pas? C'est parfait! Tu \ois, je ii'iiésile l»as à ;i\()iier mes toits; un aveu simple et modeste suivi (l'une réparation, quand elle est ])ossible, honore encore riiomme le plus lioiiorable ; apprends donc par moi à savoir avouer tes torts. Mais pour cela, je ne change pas d'idée (piant au fond de la question ; tu retourneras chez M. Bernardel... »

Je regardai ma mère ; elle tenait les yeux baissés sur sa lapisserie, à laquelle elle s'était remise et paraissait absorbée })ar son ouvrage ; je compris qu'elle ne voulait pas se prononcer; rester neuhe en pareille circonstance, c'était auloriser ma résistance ; je ne m'en privai pas.

« Mais, mon oncle, songez donc, je vous prie, qu'à présent je soutfrirai

— Je te dis que tu retourneras chez M. Hernardet.

— C'est impossible, mon oncle, m'écriai-je.

— Comment, qu'as-lu dit? reprit-il en m'adressant un de ces regards qui faisaienl lout trembler devant lui ; \)(mv la première fois, je ne hcniblai'''i)as. je me sentais soutenu tacitement par ma mère.

— Vraiment, mon oncle, repris-je , ce n'est pas possi])le!

— lùicore, reprit-il vu fra[)pant du [tied, as-tu jiné de m irriter, aujourd'liui?.... Impossible ou non, tu \ retourneras, parce que je te l'ai dit, jiarce ([ug je le veux... » puis sentant la nécessité de faii'e au moins iiiter\en'ii' ma mère, ne fût-ce que par conNcnance, il ivprit en se tournant vers elle : « Ta mère et moi nous le voulons, n'est-ce pas, ma nièce?» A celle interpellation directe, ma mèiv leva les

yeux vers lui et répondit froidement : « Sans doute, puisqu'il le faut !

— Tu entends, Arthur, me dit le général, }»renant acte de cette concession arrachée à ma mère, tu entends, Ârlliur?

— Oui, mon oncle, j'entends très-bien, j'ol}éirai. » J'avais très-bien entendu, en elîel, et, sur qu'au fond du

cœur, manière s'indignait de la tyrannie du général, je me promis d'arranger les choses de manière à donner tort à celui-ci. Je venais de concevoir tout un plan stratégique propre à me donner la victoire, on en ^erra le développement dans le chapitre suivanl. et l'on jugera que s'il n'était pas moralement irréprochable , bien au contraire, il ne mancpiait pas du moins d'habileté. C'était comme une lutte qui allait, dès ce jour, s'engager entre mon oncle et moi. Ma mère n'avait pu me dissimuler ses sentiments, et je savais qu'elle désirait autant que moi ma retraite de l'institution Bernardet : en conséquence , en défendant ma cause, c'était en quelque sorte la sienne aussi que je défendais, je me promis la victoire.

Quand mon père revint, le général lui fit part de ce qui s'était passé ; mon père ne manqua pas de me donner tort ; comme il allait se prononcer plus fortement encore, ma mère le regarda; il était accoutumé à lire sur le visage mobile et expressif de ma mère toutes ses inq>ressions les plus secrètes, il s'arrêta tout court au milieu d'une phrase commencée, il ne voulait pas élre désagréable à sa fenujie (pi'il adorait, ni au général, pour (|ui il professait un culte tout particulier de respect et de reconnaissance; la position était

dil'licile, il laut en convenir ; il s'en lira comme d'habitude, en laissant loute la responsabilité de la résistance à ma mère.

« IMais, mon oncle, lui dit-il, pourquoi donc me parlezvous de tout cela? vous le savez, tout ce que vous faites me })arait toujours bien fait, et puisque vous avez décidé qu'il fallait qu'Arthur retournât chez M. Bernardet, je suis, quant à moi, parfaitement de votre avis; c'est ma femme qu'il vous faudrait convaincre.

— Elle partage complètement mon sentiment là-dessus.

— Ah! s'écria mon père avec une inflexion de voix qui signifiait : Vous m'ètonnez, je ne l'aurais pas cru ! Eh bien ! mais alors , pour peu qu'Arthur pense de même, ce sera charmant. Qu'en dis-tu, Arthur?

— Moi, mon père? je n'ai rien à dire en tout cela, mon rôle est l'obéissance; je retournerai chez M. Bernardet.»

Je ne sais quel air et quel ton pincé j'avais en disant ces jiaroles, mais mon père et ma mère sourirent inq)erceptiblemcnt en se renvoyant un regard d'intelligence rapide comme un éclair, le général fronça le sourcil.

Si fugitifs qu'eussent été ces signes, je les saisis, je les interprétai. Ahl que les parents devraient veiller de i)rès sur leurs paroles, leurs gestes et leurs regards en présence de leurs enfants! ont-ils donc oublié de quelle pénétration extraordinaire sont doués les enfants? rien ne leur échappe. Ce coup d'œil échangé entre mon père et ma mère me révéla qu'il existait entre eux et le général une sourde opposition voilée par les formes les [dus respectueuses et contenue pur l'admiration et lu reconnaissance, mais je

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devinai aussi qu'ils ne seraient pas fâchés (ju'iiiie lois en passant, le général rencontrât uu obstacle à l'accomplissement de sa volonté i)arfois despotique, et je résolus de leur donner cette petite satisfaction, fût-ce à mes dépens, et si j'osais le dire, je crois que mon i)ère, dès ce jour, me sou|»çoniia cette intention, et s'il ne m'aida pas à la metlre à exécution, il ne fit rien du moins pour nien enq)éclier.

C'est un malheur bien déplorable que cet antagonisme latent «pii se rencontre entre les membres de presque toutes les familles ; mais le laisser apercevoir ou même deviner aux enfants, toujours disposés à en tirer parti à Jeui- prolit, c'est la plus grande sottise que puissent connnellre des parents.

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