CHAPITRE XI
M soiilani soiilciiu, roninio je vions de vous le S (lire, par les senlinienls secrels de mes |i;n'eids, * '^^je ne rêvai plus qu'an uioyeu d'alleindre uiou but par mes propres inspirations, de manière à ce que mon père et ma mère n'étant pour rien dans ce qui arriverait, h mécontentement du général ne retoml);\t que sur moi seid. J'agis, en conséquence, sans prévoir les désagréments persoimels qui pourraient surgir pour moi de la réussite de mes projets. Le caractère i)r()pre au\ passions est l'aveuglement; or, j'en étais venu au point de mettre à la réalisation de mes désirs autant de passion qu'en peut l'csseiilii" un ciiraiil de mon âge : je me précipitai en aveugle dans la roule lalale au bout de la<pielle je ne devais rencontrer (pie des eliagrins cuisants.
D'abord, je racontai connn(^ en conlidence à Miss.Temiy la manièi'e <I(»nt nous récilidiis n(»s leçons à la |)cii^i(»n : je
2S0 LKS CONFESSIONS DllN ÉCOUKR.
lui dis comment nous présentions dix fois lamême sans que le professeur le remarquât, comment nos camarades nous les soufflaient presque mot pour mot, comment nous les lisions par-dessus leur épaule dans le livre charitablement exposé à nos yeux. J'espérais qu'elle se hâterait de rapporter ces détails à ma mère ; elle n'en fit rien, dans la crainte de me faire réprimander; elle se contenta de me blâmer doucement dans son jargon anglo-français, de me donner d'excellents conseils, et me garda fidèlement un secret que je ne lui avais confié que pour qu'elle le révélât : sa bonté, cette fois, me parut insupportable ; il me fallut renoncer à faire de Miss Jenny l'instrument de ma petite [tolilique, el je dus me tourner d'un autre côté !
J'abordai la question plus haut , et je m'adressai à ma famille elle-même.
Un jour je racontais, tout naïvement et comme pour exciter l'hilarité de mes auditeurs , Ihistoire des pensums à la toise, puis celle des pensums en société, puis enfin des pensums en commandite. Je croyais voir mes parents picndre la chose an sérieux; pas du tout : on trouva la chose fort drôle et on en rit de très-bon cœur; ce fut tout, el ma peine fut encore perdue; M. (\o Firzac prélendit en avoir fciit à peu près autant de son temps, il ajouta même (piil avait trouvé le moyen de faire servir à cet usage ses vieux cahiers qu'il savait conserver pour les produire à l'occasion ; mon père, renchérissant sui* l'ingénieux procédé de M. de Firzac, nous apprit, en l'iaul de toul son coMir. (ju"il avait fait servir pendant une année entière le nuMue ju-nsum, (|u"il rcprcuail subtilement dans le jmpili'e du maître
d'études après le lui avoir remis. Je trouvai ces deux perfectionnements du pensum bien plus drôles encore que mon histoire, qu'on avait eu pourtant la bonté de trouver si (b'ôle, et ce fut tout ce que je gagnai cette fois à mon petit manège.
J'étais piqué au jeu ; j'allai plus loin dans mes dénonciations ingénues : on avait la bienveillance d'écouter souvent mon babil; j'en profitai une fois pour mettre sur le tapis l'inépuisable série des farces d'écoliers : je narrai, avec tous les agréments dont je fus capable, l'invasion des hannetons et l'émeute qui s'en suivit , — on en rit ; j'abordai la farce tragicomique oii le pantalon du pauvre M. Vantigny avait joué ini rôle si déchirant, — on rit plus fort. — Pour moi, voyaiit ainsi se dissoudre mes espérances, j'aurais pleuré volontiers à la vue des rires que j'excitais. — Qu'était-ce que tout cela, en comparaison de ce que l'on faisait du temps de M. de Firzac et de mon oncle Junius. et de mon père et de mon oncle Hector ?
Le général me faisait la description comique de la perruque du maître d'école de son village, restée suspendue à lin (il cloué au plafond. — M. de Firzac, lui, s'amusait à c;»ss(M' des œufs dans le lit de son maître d'études; — mon pèi'e y semait de la poudre à gratter ; et mon oncle Hector, surpassant toutes ces prouesses (il y mettait de la vanité, je crois) , nous édifiait par l'anecdote dnn inlortuné surveillant (pii dormait d'un sommeilsi pesant (piil luisait (lire de hii :
Si lotus illali.'iliir orliis, Imnnvidum fcrioiil niiiiii'.
Mon oncle Hector, qui ne dormait pas aussi l)ien, h ce qiril parait, profita de l'innocent sommeil de ce mai Ire pour lui couper pendant la nuit, presque à ras, les cheveux d'un côté de la tète; or, comme il les portait fort longs, vous pouvez vous figurer la mine étrange qu'il dut offrir le lendemain aux élèves et les rires qui s'ensuivirent, et la fureur du brave homme qui se croyant de beaux cheveux y tenait particulièrement. C'était joli, n'est-ce pas? et le pantalon de M. Vantigny n'était qu'un jeu d'enfants à côté de tout cela ; évidemment nous dégénérions ; nous étions des pygmées à côté de nos pères ; je pris note de toutes ces belles choses, afin de n'en pas rester en arrière, au besoin ; mais ce fut encore tout mon bénéfice de cette fois.
On m'accusera peut-être d'exagération dans ce qui précède ; on croira difficdement que des liommes raisonnables puissent avouer de telles choses devant un enfant, leur fils ou leur neveu; qu'ils puissent en rire surtout, et en effet cela est incroyable; il est bien vrai, pourtant, qu'on finissait toujours par reprendre le sérieux pour me donner d'excellents conseils, pour m'engager à ne pas suivre de si mauvais exemples, on ne m'avait raconté ces espiègleries que pour mieux m'en faire sentir l'inconvenance, le danger, etc.; on avouait qu'on avait sul)i de justes et sévères punitions; que l'époque actuellc,plusraisonnable, avait fait justice de toutes ces sottises ; qu'elles n'étaient plus de mise que chez les plus mauvais élèves, etc., mais le coup n'en était pas moins porté, l'effet n'en était pas moins produit, cl je me demandais en quoi je serais plus coupable que mes oncles, qno mon pèn^ cl mon grand-|)ère en faisan! ce qu'ils
avaient fait, en quoi les petites satisfactions que je me permettrais en ce genre préjudicieraient plus à mon avenir qu'elles n'avaient préjudicié au leur; j'en suis bien sur, parmi mes lecteurs, plus d'un, s'il y réfléchit bien, se rap- • ]>ellera avoir entendu des paroles semblables dans les bouclies les plus respectables ; et ma famille n'est pas malheureusement la seule oîi il se commet de telles imprudences.
La facilité de mes parents que je ne trouvais jamais assez grande auparavant, me contrariait maintenant plus que je ne puis dire ; elle me déroutait complètement, et je ne savais plus à quel démon me vouer. J'aurais voulu les inquiéter, et ils riaient! j'aurais voulu les voir se fâcher, et ils riaient!! j'aurais voulu les indigner, les irriter, non contre moi, mais contre ma pension, et ils riaient ! ! ! ils riaient de tout et toujours, il semblait que ce fût un parti pris. Ma mère seule ne riait pas; toujours assise à sa tapisserie, elle y travaillait avec une action fiévreuse, sans lever les yeux, sans se mêler à la conversation : silence éloquent! attitude significative! si ces messieurs eussent daigné les comprendre.
Je vis enfin que tout espoir était perdu pour moi de ce côté; je changeai rapidement mes manœuvres et dressai ailleurs mes batteries. Je résolus de forcer M. Bernardet à donner sur mon compte des notes sévères à ma mère.
Je cessai de réciter aucune leçon ; on fit semblant de me ))unir, et mes bulletins restèrent à l'ciui de rose.
Je perdis tous mes livres les uns après les autres, on m'en rendit de neufs au compte de mon père. évid(MUuieul : mon )»èiT ne m'en parla lurnie pas.
281 LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIEli.
Je perdis Ions mes cahiers ; on m'en rendit aulant que j'en avais perdns sans presque m'adresser d'observations , et cette fois pom'tant la perle élail an compte de M. Bernardet, mais il eût préféré me les rendre dix fois de suite à s'en plaindre chez moi. Je les perdis cinq fois tous, cinq fois on me les rendit. Celte patiente prodigalité m'inspirait des fureurs secrètes où je m'arrachais presque les cheveuv. « Que faire? me disais-je, que faire? — Quoi ! je n'écris plus un seul devoir, je ne récite plus de leçons, et toujours des bulletins anodins! Mais quel crime faut-il donc commetlie chezM.Bernardetpour qu'il se plaigne d'un élè\e?»
Exaspéré de ne rencontrer de résistance nulle part, ivre de dépit, de colère, d'entêtement, je résolus Loul f<imj>lcmcnt de me faire chasser, el tout joyeux de cette sublime idée, étonné de ne l'avoir pas eue plus tôt, tant elle me ]>arut simple et facile, je me mis de suite à l'œuvre, esjiérant f[ue cela marcherait tout seul .
Plus de devoirs, plus de leçons, c'était bien : mais il restait encore les leçons orales oii Ton procédait par interrogations; jusqu'à ce moment. j"a\ais toujours mis de l'aniourpropre à bien répondre, jeusse rougi de [)asser pour un imbécile dans l'esprit de mes camarades. Je foulai mou amour-propre aux pieds et je résolus de répondre désormais de façon à mériter les petites-maisons. Voici quelques échantillons choisis de mes bèlises voKnilains. ]iar elles, on jugera du degré de mon irritation, je nie blessais moi-même pour blesser les autres.
« Quel esl le féminin de (irmuL me demanda mi jouf le maître.
LES CONFESSIONS D'UN ECOLIEll. 285
— Le lemiiiiii de grand, monsieur, fis-je en prenant mon <iir le plus niais, c'e^i pcli te. »
Tout la classe partit d'un fou rire; moi seul, je conseivai ma stupide gravité, comme si l'on n'eût pas ri de moi.
Le maître passa un grand quart d'heure à me faire comprendre ma balourdise ; le pauvre honune ! il ne savait pas (ju'il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Une autre fois, il s'agissait de catéchisme, on me demanda ])Ourquoi Dieu nous a créés?
« ]V)ur le connaître, l'aimer et le servir, ré[)ondis-jeavec un admiral)le sang-froid, c'est ce que l'on appelle le mjstèrc de la sainte; Trinité ! »
Lt l'on riait, dame! il fallait voir ! Pour moi, je ne hioitchai pas; il fallut encore un quart d'heure pour me convaincre de mon ànerie.
Mes maîtres et mes camarades ne me recomiaissaieiit plus, et, ne pouvant imaginer la cause de ma niaiserie subite, les derniers prétendirent que ma rui)ture avec Maurice m'avait troublé l'esprit ; ils ne croyaient peut-être pas si bien dire. Quant à celui-ci, il n'était [)as ma dupe, et je l'entendis répondre une fois àl'un de ses amis, (pii liiicilail mes naïvetés [ihénoménales : « Laisse-moi doue tran([uille avec la bélise d'Arthiu", il n'est pas phis béte (pie loi m moi.
— Mais eiu'ore hier...
— Oui, sa (Ici'iiiri'e iiignuiik', nCst-ec |ias? \\\\ Idcn. lu nés pas malin, nionaini,j"\ \(»is |>his clair (pie loi; Ailhui' l'((if l'une poui avoir <hi son. »
Le mol me frappa, laiil il élait Mai cl incisif: il osl ccr-
280 LES COiMESSIOxNS D'UN ÉCULlEll.
taiii ({lie j'espérais bien proliter de mes nombreuses àneries. Ce Maurice avait l'esprit d'une pénétration inouïe : il y vouiit clair , comme il le disait. Me sentant ainsi deviné par lui. je le détestai davantage : il s'en souciait peu, il avait repris dans la classe une position telle, qu'il pouvait me braver inii)unément. La conscience de sa force ne contribuait pas peu à mon envie de lui céder complètement le champ de bataille.
Mais ce fut un jour d'examen ([ue j'accomplis mon chefd'œuvre dans le genre Jocrisse.
On nous dicta d'abord quelques phrases comme échantillon de notre science orthographique; notez que depuis un mois, une de ces malheureuses phrases avait été introduite à tour de rôle dans nos dictées ; nous les savions donc par cœur, et pour y commettre la plus légère bévue, il fallait plus que de la bêtise, il fallaitun})artibien pris de mal faire.
Yoici deux ou trois de ces phrases :
« Henri IV était un prince généreux; son histoire est « remplie des exemples les plus admirables de son désinté- « ressèment; on raconte ([u'un jour, voulant connaître « par lui-même les sentiments qu'il avait inspirés à ses suce jets, il endossa un habit de paysan et sous ce simple cos- « tuine se mêla à une noce de cultivateurs (jui se ceiél)rait « dans un \illage voisin de Pau. »
Rien de i>lus sinq)le (|ue cette petite dictée; elle ne renfermait pas une seule difliculté et nous n'eussions \ms été si soigneusement préparés que nous n'eussions [»as dû \ commettre une seule faute : \oici [lourtaul comment j eus le talent de l'accommoder.
« Henri IV était un [miice généreux, son iiistoire est « rempli des exemple les plus admirable de désintéi'esse- « meut ; ou racontent quun jour voulant connaître par lui- « même les sentiment quil avaient inspiré à ses sujet, il eu- « dossa un habit de paisan et sous ce sini^de costume se « mêla à une noce de cultivateur qui se célébraient dans « un village voisin de Pô. »
Vous conviendrez qu'il faut avoir l'esprit bien inventif pour faire quatorze fautes dans une pareille dictée !
A mesure que j'épelais mes sottises, la figure de M. Bernardet s'allongeait sensiblement, il lançait des regards menaçants à notre professeur de français, comme pour lui rel)roclier la négligence avec laquelle il m'avait i)réi)aré à Tcxamen ! le maître tout confus pâlissait et rougissait tour à tour et ne savait quelle contenance garder, mon père riait de mes bévues, soit qu'il en comprît le motif, soit (ju'il me regardât comme un étourdi. Pour moi, je supportais avec impassibilité les chuchotements de l'auditoire, les murmures et les exclamations étouffées de mes camarades, les regards de reproche du maître et les coups d'œil enflammés que M. Bcrnardet me décochait en dessous entre un sourire adressé à l'auditoire et un salut cérémonieux à quelque nouvel arrivant.
Je ne veux pas vous eninner ici des détails de celle scène, sachez seulemeid, (pi'interrogé sur les fautes (|ue j'avais faites, je feignis de r.iii- le plus candide de les nieconnaîlre, ouvrant de grands xciiv. ({u.uid le prolèsseur, s'elforçant à grand'pcinc; de nie remettre sui- la voie, me [)arla de raccord des adjectifs avec les noms aii\(jnels
288 LES CUiNlESSIONS D'LW ÉCOLIEH.
ils se rapportent, des différentes règles du participe passé, de l'accord des \erbes avec leurs sujets; je parus étonné comme si j'enteiirlisse parler de tout cela pour la première fois de ma \ie.
En agissant ainsi je commettais une des actions les plus mauvaises dont un écolier se puisse rendre coupable ; c'était une perfide méchanceté de ma part, d'autant plus noire que je nuisais ainsi à M. Bernardet dans l'esprit d'un public nombreux. Un autre à ma place tenterait peut-être de s'excuser en alléguant l'ignorance du mal commis et l'entrainement de la passion; je serai assez sincère pour ne [)uint chercher à pallier ma faute ; oui, j'ignorais toute la portée de ma faute; mais je m'abandonnais à la fougue d'un désir criminel, et de cela personne n'est jamais excusable.
M. Bernardet avait trop d'esprit pour abandonner ainsi la partie ; voyant le maître si troublé qu'il ne trouvait plus de paroles, il prit sa place, et ce fut à lui que j'eus à répondre ; la lutte devenait inégale, j'eusse mieux fait de céder alors et de m'attirer ainsi son indulgence ; l'orgueil me rendit sourd aux bons conseils de ma raison, je persistai.
« Eh bien ! mon cher Arthur, me dit M. Bernardet du loii U' i»lus naturellement bienveillant et enjoué , vous n'êtes i)as en verve heureuse aujourd'hui ; cela est d'autant plus singulier (il appuya sur ce mot (|ui me fit rougir malgré ma fei'meté d'empnnit), cela est d aulaiit plus singulier que vous avez hcaucoiip ilcspril (ronliiiaiic. » A cette nouvelle épigramme , je sentis ma rougeur (ouiuer au pourpre. M. Bernardet me suivait diiu (eil pénétrant, je compris (pie je me traliissais; il me semblait cpiil lisait
en mon àme comme en un livre omert ; je lis tète pourtant à cette attaque directe, et, relevant les yeux que j'avais tenus baissés jusque-là, je le regardai en face comme pour lui demander l'explication de ses ])aroles.
« Hé, mon Dieu, mon enfcuit, il ne faut pas rougir si fort, parce que j'affirme que vous avez beaucoup d'esprit ; d'après votre dictée et vos réponses, on pourrait croire le contraire; moi, qui vous connais Uès-bien el qui sais ce (jiii se passe en vous (hms cel iuslani, je ne veux pas qu'on vous juge mal; allons, vous vous êtes un peu troublé, c'est sans doute l'efîet d'une grande timidité; cette maudite timidité a paralysé vos moyens naturels... remettez-vous et répondez-moi . »
Je vous crois assez d'intelligence, cher lecteur, pour no pas juger à peu près inutile de mettre en relief à vos yeux tout ce que les paroles de M. Bernardet contenaient de menaces cachées et d'exhortations ; ses derniers mots me rendaient facile un sage retour, si je Feussc voulu.
M. lîernardet attendit un moment, comme pour me donner le temps de peser ses phrases et de prendre un parti; puis, d'un ton plus doux , plus amical, plus enjoué, il reprit :
« l^tes-vous remis, mon cher Arthur? oui? conli-
mions donc : — Qu'est-ce que l'adjectif?
Moi. L'adjectif csl un mol i|iii icmidaçe les [)ersoinie^> et les choses, il liciil la place «lu nom. »
M. I>eriiar(lel, sans lémoigner le uioindie eloiiiieiiienl se conlenle de sourire el reprend :
«\oule/-vous me donner (|uel(|ues e\ennilesd'a(lj«clil's?«
200 LES COMESSlOiNS D UN ÉCOLIEU.
Moi. Je, nous, tu, vous, il, elle, ils, elles. 31. Bernardct, toujours aussi calme : Très-bien : ditesmoi maintenant ce que c'est que le })ronom , s'il ^ous plait?»
Je sentis le piège qui m'était tendu si habilement; si j'avais appliqué au pronom la dètinition de l'adjectif, M. Bernardet m'eût aisément convaincu de mauvaise volonté en m'obligeant à reconnaître que je , lu, il, etc., ne sont pas des adjectifs. Aussi , croyant éviter la difficulté, je répondis :
« Le pronom est un mot qui sert à nommer les personnes et les choses. »
M. Bernardet attendait nne autre réponse, il se troubla un moment. « Ah ! ah ! dit-il , c'est de mieux en mieux : continuons. Donnez-moi des exemples de pronoms.
Moi. Juste, bon, grand, petit.
M. Bernardet. Ainsi, juste, bon, grand, petit, désignent des personnes ? »
Que répondre? Si je disais oui, je me montrais plus bête (ju'il n"est permis à personne, et je n'avais pas assez cet air-là i)our ({u'on s'y trompât; ma ruse eût été déjouée aussitôt. Reconnaître que ces mots ne désignaient pas les }»ersonnes. c'était me laisser conduire à reconnaître ({u'ils étaient des adjectifs, de là je serais arrivé forcément à délinir exactement le pronom, l'adjectif et le nom; j'aurais ainsi prouvé ce que je voulais nier, c'est-à-dire (juc je savais (juclque chose, c'est-à-dire que l'enseignement se faisait hien chez M. Bernardet. Ce n'était pas là mon luit ; je m'efforçai de touriiei- la difticulté.
« Oui, monsieur, répondis-je témérairement, ces mots désignent des personnes.
M. Beniardet. Ah! et comment cela?
Moi. Parce qu'on peut les faire précéder dun des articles le, la, les.
M. Bemardet, prenant acte aussitôt de cet aveu : Vous connaissez donc ce que c'est que l'article ? »
Je m'étais enferré ; pas moyen d'cludei' la question ou de n'y pas répondre.
(( Oui, monsieur, dis-je malgré moi.
AI. Bernardet. Nous reviendrons tout à l'heure à la première question. Dites-moi ce ({ue c'est que l'article?
Moi. L'article est un petit mot dont on fait précéder les noms communs pour déterminer l'étendue du sens dans lequel est pris ce nom.
M. Bernardet. Ainsi, l'article se place devant les noms communs.
Moi. Oui, monsieur.
M. Bernardet. Vous m'avez dit tout à l'heure que les mots je, nous, tu, vous, il, elle, ils, elles, étaient des noms, essayez donc de les faire précéder de l'article pour \oir le sens (ju'ils formeront ainsi?
Moi. Cela ne se [»eut i)as, monsieur.
M. Bernardet. Diriez-vous : Paul joue, le //s'amuse?
Moi. Non, monsieur.
M. Bernardet. Qu'est-ce donc que ce mot //, (juel rôle a-t-il dans la })hrase? — 8i je (hsais: Paul joue, Paul s'amuse, ne serait-ce pas absolument la même chose que : Paul joue, il s aumse.
Moi. Certainement, raonsieur.
M. Bernardet. Alors, (lue fait dans la phrase (•(; mot /'/?
Moi. Il tient la place du nom, il en évite la répétitio».
M. Bernardet. Allons! allons ! votie timidité s'en va. et votre mémoire revient. Comment api)elle-t-on le mol (|iii tient la place des noms?
Moi. Le pronom.
M. Bernardet. Vous répondez merveilieusemciiL i»c\cnons aux mol^ juste, bon, grand, petit. Vous m'avez flit «|ue ces mots étaient des noms, ètes-vous toujours de cet a\is ?
Moi. Oui, monsieur.
M. Bernardet. l*ourriez-\()Us nous le pj-ouvcr?
Moi. Non, monsieur.
M. Bernardet. Ce ne sont dune |>as des noms?
Moi. Pardon, monsieur.
M. Bernardet. Comment donc vous y prt'Ui'/.-vuus pour reconnaître <[u'un mot est un nom ? il me sendde ([ue vous nous l'avez dit tout à l'heure en nous parlant de l'arliclc »
J'étais enferré, vX (^^[([ue pas {\\w je faisais resserrai! davantage anlour de moi les réseaux i[\\v >1. Hernardel avail tendus; cependant je n(! |t()u\ais phis icculcr, il fallail répondre; je ré[)ondis donc ([u"(»n iccoiinaissad un nini comme Jiom (piand on [touvail le faire pii-ceder diin article.
M. Bernardet. (Comment donc avez-N(Uis [mi nous dire {[v\(i juste, bon, (jrand, petit étaient des noms, puisfpic \oiis saviez par quel moyen en quehpiesorle mécaniipic. on distingue les noms des autres mots? N"csl-il pas cNidcnl <|ue vous preniez plaisir à mal rcitondic?
LRS CONrESSIONS ])TN ÉCOLFER. 20ô
M. Beniardel avail (roj) l)i('ii mi la \('i'ilé, je me crus perdu et je lenlai un dernier efforl (jui me sembla presque lui irait de génie.
u Mais, monsieur, m'écriai-je, on peut très-bien mettre des articles devant cliacun de ces mots.
1/. Bernardet. Vraiment ! montrez-nous cela.
Moi. J'ai vu dans Massillon : — La mori du juste esl le commencement de sa gloire.
M. licriiardet, avec une feinte bonhomie : Ah ! pour cehii-là. vous avez raison; mais les autres?
Mol. Les autres aussi, monsieur.
M. Bernardet. Ce sera curieux!...
Moi. Il y a dans l'Evangile : « Dieu séparera les bons des méclianls. »
M. liernardet d'un air étomié: 11 est vrai ! je n'y avais pas songé. Mais (jrand oX petit, ce sera plus difiicile à ])rou\er.
Moi. Pas du (oui, mrtnsicm'. La Tonlainc adil :
Ui' loul toiiips fj's pclils nul pâli (|(S SI il lises des (jrnnds,
M. liernardet. .le savais bi(Mi, mon cher Arlliur, que YoiisaNiez bcaucitup dCspiil. (Juimiciil! vous avez assez d(^ mémoire pouicilei-ainsi, ('ouji sur coup, lr(»is passages, assez de jugement pour les ap[)li((uer à propos; vous savez ce que c'est <|Ue l'article, vous en domiez une parfaite définition, vous arrivez quoi(pravec peine, mais cidin vous arriNcz à caraclériseï- le pronom, et v(uis voudriez nouspersuadcr que vous éles iiicap;dtle d<' l'aiic une anahse, el ^ous voudriez n(»us coinaincrc (pir vos (pialorze l'aulcs de dictée, toutes
29i LES CONFESSIONS D'UN KCOLÏKP».
plus grossières les unes que les autres, proviemicnl do votre ignoranee? allons doiic, mon cliei' Arlluir, dites qu'aujourd'iiui vous êtes malade, que vous avez eu. je ne sais pourquoi , la fantaisie de répondre tout de travers; on pourra vous croire ; mais Yoilà tout. »
Quel homme que ce M. Bernardet! comme il vous serrait, comme il vous talonnaitde sa logique impitoyable ! Ce jour-là je reconnus que si M. Bernardet avait de l'habileté, du savoirfaire, il avait aussi du savoir, soutenu de beaucoup d'esprit.»
J'étais confondu : toute l'assemblée fixait sur moi des regards curieux, mais désapprobateurs; tout le monde me condamnait et mon père seul souriait toujours en regardant ma mère ; je crus même plusieurs fois surprendre un coup d'œil significatif de ma mère à mon père; ce n'était qu"uu éclair, mais j'avais tant d'intérêt à ne rien perdre de ce qui pouvait me révéler leurs sentiments secrets que j'étudiais jusqu'aux plus légers plis de leur physionomie ; je ne laissais rien passer et j'interprétais tout avec cette sagacité que donne l'intérêt vivement excité; je sentis que je serais, que j'étais d'avance absous dans leur pensée, et cette conviction me donna l'audace de tenter encore quelque nouvelle sottise, car notre examen n'était pas à sa fin : on vu était à l'histoire, il n'en était pas ici comme delà grannnaire qui est impitoyable dans ses déductions, je pouvais aboider les contre-sens les plus grossiers sans danger de me voir convaincre de mauvaise volonté.
Mon tour étant donc venu, M. Bernardet s'adressa ainsi à moi.
« A votre lour. ivioii chei- Arlbiir. vous avez si bi(^n ré-
LES CONFESSIONS D'UN ECOUEP,. 20r>
pondu pour la gramniairo que vous ne vous démentirez pas pour l'iiisloire; dans votre dictée, vous savez cette fameuse dictée', il était question de Henri lY. Voulez-vous nous apprendre comment la France perdit cet excellent prince? »
Une idée bizarre traversa aussitôt mon esprit et je l'accueillis avec empressement.
« Oui , monsieur, répondis-je d'un ton déli]>éré, pour cela je le sais : Henri îY fut enlevé par un monstre. »
On peut imaginer quels éclats de rire accueillirent cette réponse; pendant plus d'un quart d'heure, ce fut un hrouhaha à ne pas s'entendre ; mon père riait plus fort et plus haut que tous les autres, et ma mère avait bien du mal à n'en pas faire autant.
Enfin le calme se rétablit, et M. Bernardet se retournant vers moi, me dit de son ton le plus aimatde:
« C'est affaire à vous , mon bon Aithur, d'exciter la gaieté dans une nombreuse assemblée ; aujourd'hui vous y réussissez merveilleusement : où donc avez-vous vu que Henri IV eût été enlevé par un monstre ?
Moi, d'un ton assuré : C'est en toutes lettres dans notre histoire, monsieur.
M. Bernardet. Voudriez-vous bien nous montrer ce passage curieux ?
Ifo/. Volontiers, monsieur; et ouvrant l'auteur, je lus d'une voiv triompbantece ([ui suit : « Ce bon roi fut enlevé à Tamour de ses sujets par le poignard de Ravaillac; ce monstre, l'horreur du genre humain, etc. »
Les rires redonidèrent à cette lecture; quand ils furent calmés, M. Bernardet i-cpril lout baul .-«Vous ave/ décidé-
'20r, LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLÏEH.
menl raison en loiile clioso, Arthur. Oui, Henri IV fut oiilfvé par un monstre ; vous le voyez, j'avais raison en affirnian f (juc vousavez beaucoup(respnl;et j'aurai raison encore ert ajoutant que vous en avez tro|i, surtout [)(>ui- l'usage tpu' vous en faites. »
Je sentis le trait; mais je le laissai passer au-dessus de moi sans témoigner que je l'eusse senti.
J'avais perdu la partie en dépassant le but; je voulais paraître ignorant, je m'étais montré sot ; je voulus ensuite me montrer sot, et ma sottise était précisément une de celles comme en ont seuls les gens d'esprit. C'était ce (pii s'appelle être battu sur toute la ligne, comme aiuail dil imin oncle Junius, Voyez un peu ([uelle fatalité me jioursuivait; la bonté de Miss Jenny, d'abord, la facilité <le mon père et de mes oncles ensuite, enfin mon esprit même, tout nuisait tour à tour à laréalisation de mes projets, et je trouvais autant d'ol)stacles à commettre le mal que les antres en rencontrent ordinairement à faire le Itien.
Cette réitération de faits à peu près analogues dans les mêmes circonstances avait (juelque chose de providentiel ; ))our un esprit plus observateur (pie le mien, celait là un avertissement dont j'aurais dû nie montrer recoimaissant envers Dieu en renonçant à laire i)rédominer ma volonté sur la sienne : il en fut autrement.
Je me roidis contre les obstacles, et mes idées n'en acquirent (|ue plus d'énergie : « Je ne puis parvenir à décider mes parents à me retirer de chez M. Rernardet. pensais-je avec aigreur, el» ])ien ! décidément je loircrai M. Bernardcl à me renvover.»
?die 297
'Vs le lerulernainje recoTr.ir.
subis uneiieun/ de piquet
Jc me mis à l'œuvre aussitôt : je savais combien le chef de la maison tenait à ce que les élèves ue se permissent jamais de voies de fait entre eu\; dès le lendemain, sous un [»réte\te futile, je m'emportai contre un camarade et le frap})ai rudement; le surveillant m'envoya à la retenue; là, je cherchai querelle à un autre camarade, et je recommençai le scandale du jardin; on me conduisit au cabinet de 31. l>ernardet. « Il va se fàclier, me disais-je, et peut-être il me renverra! » Pas du tout! il ne m'adressa même aucun reproche et se contenta d'ordonner qu'on me tînt au piquet à la récréation, le visage tourné au mur et les mains deri-ière le dos, chaque fois que cela m'arriverait.
Dès le lendemain, je recommençai et je subis une heure de piquet; pendant toute une semaine, il en fut ainsi; je me rendais odieux à tous mes camarades, je les animais contre moi, je subissais des piquets éternels sans avancer le moins du monde vers mon but; c'était à en désespérer!
Cependant la colère de mes camarades s'amassait contre moi; un joui' un élève d'une division supérieure à la mienne, m'ayant vu frapper son jeune frère, tomba sur moi à bras raccourcis, sans crier gare, et m'administra une bonne correction. Je poussai des cris perçants; M. Bernardct descendit de son cabinet pour connaître la cause de ce bruit. Je me plaignis en termes exagérés; Tautre se défendit simidement en deux mots : « Il l)attait mon frère qui ne lui avait rien dit ni rien fait, je l'ai vu, et j'ai défendu mon frère contre ses méchancetés! » 11 devait gagnei" une cause aussi juste, il la gagna : «Que voule/.-vons (|iir je fasse à cela, mon cher Ai'thur? répondit ÎVF. PxTn.irdcl. Vons êtes
flcvomi «liiii caractère alral)ilairc et imtal)le an delà de loiile idée; vos camarades n'osent plus jouer avec vous, ni même vous parler : ce qui vous arrive n'est que la peine du talion; à qui veut mal ^ mal arrive. >) Ce fut tout; il remonta chez lui sans ajouter un mot.
Le soir, je revins chez moi avec le nez enflé et gros comme une pomme de terre, et un œil j^oché (mot technique). Ma mère s'effraya outre mesure en me voyant ; je racontai les faits sans nier mes torts, mais en les atténuant; ma mère prétendit que je ne pouvais rester plus longtemps dans une maison où la surveillance était faite si négligemment ; selon elle, je lui reviendrais f[uelque jour avec un hras ou une jambe cassée !
« Bah ! reprit mon oncle Junius, qu'est-ce que cela? un nez froissé, un œil poché? ce sont les avant-goûts de la guerre; j'en ai vu bien d'autres, moi, et je n'en suis pas mort; ces petits accidents aguerrissent un garçon, et l'endurcissent à la peine. D'ailleurs, qu'est-ce que cela prouve, sinon que notre cher Arthur est taquin, prompt au geste et à la parole? ce petit désagrément le corrigera mieux que toutes nos observations : ne nous en plaignons donc pas. «
Mon père ajouta que de son temps, c'était bien pis encore; les écohers ne cherchaient que plaies et bosses, il avait failli cent fois avoir la tête cassée.
M. de Firzac avait reçu jadis, à la télé, une pierre qui avail manqué de lui défoncer le crâne.
Mon oncle Hector s'était vu privé de deux dents de devant par un coup de poing triomphant.
Eiilhi mon oncle Jimius était resté une fois six semaines au lit par suite d'une fracture k la jamhc.
Allez donc vous plaindre, après cela, d'un œil poché et d'un nez froissé, selon l'euphémisme du général! Je rougissais de honte, hien plutôt, de n'avoir encore à e\hiher que d'aussi mesquins certificats de hravoure.
« Décidément, pensais-je, la fatalité s'en mêle! et si je n'invente pas quelque sottise inouïe et monstrueuse, je me crois condamné à finir mes études chez M. Bernardet. Allons donc, de l'audace, et qu'il ne soit pas dit que j'en aulai eu le démenti!»
Mais que faire? qu'inventer? une idée odieuse traversa mon esprit, comme un éclair, sans s'y arrêter. Elle revint le lendemain, et je la repoussai encore, tant elle était criminelle! ejle se représenta de nouveau, je la chassai moins énergiquement ; que vous dirai-je ? elle s'empara de mon esprit, l'occupa sans relâche , l'ohséda du soir au matin, l'assiégea tant et si hien qu'elle y régna enfin souverainement. Mes mauvais sentiments y trouvaient leur compte, il faut l'avouer, et j'étais à peu près certain de quitter l'institution Bernardet en doniianl un corps à celte idée; c'était un moyen sûr d'arriver enlin à la satisfaction de mon vœu le plus cher.
O moyen détestahie, vous le connaissez tous, mes chers camarades, et il en est peu parmi vous qui ne Taicnl mis en usage pour leur compte, ou qui, (h\ moins, ne Taieiit vn pratiquer parles autres.
Il consiste à irriter un maiii'c au i^mil (1(^ s'en allii'ci' (pioiqiio correction inalérielle.
Pour ol)tcnir ce irsultal, il y a deux inoyoïis; le piviiiifr consiste à rimpatieiiler outre mesure par une dissipation, une Inrbulence calculées; à ne pas tenir coni|>le de ses avertissements, à le fatiguer par des laisoimements à jjerte de vue, à lui soutenir mordicus qu'on est innocent ou à peu près, alors même qu'il vient de vous prendre en llagrant délit.
Ce premier moyen eût été sans résultat chez M. Bernardet; les maîtres et les surveillants se contentant, pom* la [ilupart du temps, de faire leur rapport à leur chef, ou, dans les cas trop graves, d'envoyer à son cal)inet les élèves les ])lns récalcitrants.
L'autre moyen, beaucoup plus odieux, est aussi beaucoup plus sûr; il suffit de débiter à brûle-pourpoint quelque grosse impertinence, voire même une insolence directe à un m;n'tre, pour se faire souffleter.
Quelque intérêt qu'il ait à conserver sa place, quelque certain qu'il soit de la perdre en s'abandonnant à sa vivacité si vivement excitée, si ce n'est point un de ces caractères sans ressort et sans énergie, sur qui toutes les sensations glissent comme l'eau sur une toile ciiée, il (st |»res(pie impossible qu'il résiste à une si rude épreuve. (JtnnnenI en effet soutîrir d'un entant une insulte (pion ne soutlVirait pas d'un homme? Je sais fort bien que Timmense dillerence qui sépare le maître et l'élève, devrait faire que le j)reniier n'attachât aucune signification aux paroles du second ; finjurepart de trop bas pour l'atteindre; aussile traiterait-il toujours avec une autorité ferme et impassible, s'il avait le temps lie la l'éllexion : mais pour sagi^s qu'ils soient et acconin-
mes à se modérer, les hommes ne sont pas tous des saints , et quand Timpression se produit inopinément, la conséquence naturelle ne s'en fait pas attendre ; c'est un tort sans doute, un maître, en pareille circonstance, devrait toujours être grave, calme, et solennel comme la justice; il devrait punir l'élève impertinent comme si l'injure se lut adressée à un autre. C'est très-bien, mais trouvez-moi' un seul homme capable de consulter ainsi en toute circonstance la raison et la vertu, de ne se laisser jamais emporter à uu mouvement personnel ; à celui-là, ce n'est pas une école qu'il faut lui donner à diriger, mais un empire, et il liciidra dignement sa place à la tète des plus grands piinces dont s'honore l'humanité. *
Je spéculai donc froidement sur la juste susce|)libilité de mes professeurs; je pris tran({uillemeiit la résolulion de faire à l'un d'eux une sottise pubhque assez grave pour le faire sor tirviolemment des gonds.
Or, en pareille occasion, voici ce qui arrive dans tous les établissements dont le ciicf se respecte tant soit peu: ou l'élève est renvoyé à ([iielques jours de distance, ou la f<inn'lle le retire assez à tem|)S pour éviter ce houleux désagiémeid jtresque toujours cerlain.
(,)uel([uefois, il arrive pourtant (|u'un per<" nilclligcnl, sérieux et résolu vient remercier l'instiluleur en présence de son lils; dès lors cehii-ci, convaincu de l'inulililé de ses révoltes, cède, et subit, s;»ns secousses désormais le joug salulaire de la volonté palerueUe el de la discipline srolasti([ne. C'est un des meilleurs iuoncus de dompler les naluies rebelles; car de pareilles crises son! (Ui (oui à fait salutaires
302 LES COiNlESSlONS D'UxN ECOLIEK.
ou tout à fait pernicieuses; l'entant est vaincu ou il triomphe; dans ce dernier cas, c'est le triomphe du mal sur le bien, de l'injustice sur le droit; il sent sa force et la faiblesse de ses parents, et par conséquent de ses maîtres; il ne redoute plus rien et se croit tout permis. Que peut exiger une famille de son enfant lorsqu'elle l'a souteini dans une pareille occurrence? On ne méconnaît pas inq)unémenl la raison et l'autorité; le père, assez borné pour les méconnaître dans le maître de son fds, doit s'attendre à ce qu'un jour le jeune homme les méconnaîtra dans son père.
Si j'eusse été sous la direction immédiate du général, je ne me serais jamais avisé de me mettre dans le cas d'être corrigé manuellement par un de mes maîtres; je savais très-bien ce qu'il serait advenu des plaintes que je lui en aurais portées; j'aurais fort bien pu recevoir deux corrections au lieu d'une, mais j'avais atfaire à une mère d'une tendresse aveugle à laquelle se joignait un orgueil natif qui se révolterait à la seule pensée d'un châtiment direct. Je ne comptais pas moins sur l'orgueil de mon grand-père. Quant à mon père, je savais qu'il ne se prononcerait pas, se réser- \ant, selon l'événement, de donner raison tour à lour et munie sinndtanémenl, au besoin, à ma mère ou à mon onde J uni us.
Je ne me rappelle plus commeiil la clioso eiil lieu; ce (pie je n'ai pu oublier, c'est que j'eus le talent de me faire gratitier duue magnilique paire de soufllets. \i{ je nous en réponds, j'en méritais plutôt dix (pi'ime.
Je me sauvai à toutes jambes chez moi et tout pleiiranl. de colère bien plus que de douleur, je racontai l'événement
(le loUc sorte qu'on put croire que j'avais été assommé ou peu s'en faut.
Ma mère jeta les hauts cris, M. de Firzac n'eut pas assez d'indignation pour une telle horreur l il avait probablement oublié que de son temps on foueltail encore les jeunes gens, même à 16 et 18 ans, et que pour sa part il avait été corrigé ainsi deux fois à cet âge, et que pourtant il n'en était pas mort et n'en avait pas été déshonoré.
Ma fuite avait causé un grand scandale dans l'institution, M. Bernardet averti presque immédiatement me suivit chez moi ; il fut accueilli par une avalanche de reproches qui, pour être précisés d'un ton calme, de ce ton particulier aux gens bien élevés, et en termes polis, n'en étaient pas moins cruels et surtout moins injustes ; il fut de l'avis de tout le monde, éleva son indignation au diapason de celle de ma mère, se plaignit amèrement de son professeur, nous dit positivement qu'il allait le congédier ; je ne sais jus({u'à quel degré d'humilité il fût descendu, si M. de Firzac, avec sou ton froid et poli comme l'acier, mais tranchant comme lui, ne lui eût fait comprendre l'inutilité de ses etîorls et de ses promesses.
M. Bernardet se retira très-mortilié, et je conquis hieii (pie la menace qu'il venait de formuler contre le [uuiNre maître ([ui m'avait corrigé, ne serait pas vaine.
Deniquc, tandem, connue dit l'éloquenl Marcus Tullnis, j avais gagné mon procès; mais à ipiel [)ii\? c'est ce qu'il me restait à a[)[)reudre, et pour cela il fallait (juc \v général se fût prononcé sur révéucmenl du jour, .le ne devais [las attendre longlenqis, mon onclf .lunius ikuis a\ail a\ertis
504 LES COiNFESSIONS D'UN ÉCOLIER.
qu'il reviendrait le lenrk'maiii (rime tournée militaire. Je redoutais si fort son arrivée, et j'avais si bien le sentiment de l'cnormité de ma faute, que je ne dormis pas de la nuit.
Ce n'était pas sans raison que je nvell'rayais de son retour.