CHAPITRE Xll
i: jj^ciicrjil <iui [>ass;iil iar(iiu'iil trois jouis sans visilcr mon [x'i'e, se présenta le lendemain vers Irois heures de l'après-midi; j'étais au salon, à côté de ma mère quand il entra. Après les amitiés d'usage, il m'adressa la parole, et me demanda si j'étais malade ou si c'était jour de congé, que je n'étais pas àla[)ension? Je me sentis rougir sous le regard de mon oncle ; je savais bien qu'il n'était pas honmie à se laisser détourner de la vérité par les apparences, si spécieuses qu'elles fussent d'ailleurs ; son esprit droit«et prompt allait d'un seulcou[) d'(Pil au l'ond des choses, et quand il ne les voyait pas (listiiictcmcLd, une sagacité si l'are que je \\q lai jamais ol)servée ([u'(;n lui, les lui laisail deviner. Dans son accent, dans l'inllexion de sa voi.v, dans son regaid })énétrant et si clair «pi'il semblait descendre dans les replis cachés de l'àme, comme un rayon du jour dans les ténèbres, je
pressentis ses défiances ; je me sentis saisi d'un trcml)lement intérieur. >" ayant pas la force de lui répondre, je tournais vers ma mère un regard où se peignait ma détresse. Le général sourit et se tournant vers elle, sembla en attendre l'explication qu'il avait demandée; un silence d'une minute environ suivit son interrogation; ma mère ellemême n'était pas trop rassurée, je le vis au tremblement de sa voix; quanta mon père, selon son habitude, il se tira de ce mauvais pas, en prétextant la nécessité de se retirer dans son cabinet pour y achever un travail pressé.
Nous restâmes donc seuls, ma mère et moi, pour faire face à l'orage qui s'amoncelait ; nos forces réunies étaient bien peu de chose contre un homme comme le général ; aussi je serrai de toute ma force dans les miennes les mains de ma mère que j'avais saisies, comme pour implorer son appui et lui inspirer plus de courage par la conscience de mon effroi et de l'imminence du danger. La minute que dura celte interrui)tion me parut un siècle, enlin ma mère rompit le silence. «Mais, mon oncle, dit-elle, j'allais précisément vous instruire qu'Arthur ne retournerait plus à sa pension ; c'est un point arrêté entre son |»ère et moi, » s'empressa-l-cUc (1 ajouter comme pour se d( tuner plus de foire en in\o(iuant le nom de son mari.
Dèsles[)reniiers mots, les sourcils épais de mon oncle s"etaient rapprochés, et sur son front s'était creusée cette ride transversale et profonde quej'ai toujours remarquée chez, les hommes d'un caractère puissant, quand leur volonté rencontre une résistance inattendue.
« Ah ! » dit-il simplement, et il se tut àson tour pendant
quelques secondes; celle exclamation, insignifiante par ellemême, fut prononcée de telle façon qu'elle renfermait tout un monde d'idés, d'observations. L'interruption qui lui succéda m'impressionna beaucoup plus vivement encore que celle qui avait suivi sa question; elle produisit sur moi l'effet d'une pierre qu'on jette dans un abime pour en sonder la profondeur par le temps qu'elle met à en parcourir la distance avant que le bruit de sa cliute retentisse : ainsi, par la longueur du silence qui suivit l'exclamation du général, je jugeai la profondeur de son mécontentement; j'en fus effrayé et je vis aussitôt se dresser devant moi le fantôme de ma faute dans sa honteuse nudité, je la vis telle qu'elle était el, à sa suite, m'apparurent le remords et le châtiment ; je tremblais.
Mon oncle rompit enfin ce silence qui me pesait comme un manteau de plomb, et quelles que dussent être les i»aroles qu'il allait prononcer, je les accueillais comme une grâce.
« Kt pour quelle raison, reprit-il, Arthur cesse-t-il d'aller à sa pension ? »
Il laissait tomber ses paroles l'une après l'autre, afin s;ms doidc que nous en appréciassions mieux le poids, ma mère et moi; elles me causèrent au moral la même sensation que doivent produire des gouttes d'iuiile brûlante (pli lom])eraient sur la chair nue.
Rien de plus simple, pourtant, que cette (iiicsticm, et certainement mii conscience lr(»ublée* lui donnait seule cette grande puissance, La Citnscience est la meilleure amie de c<'lni qui rècdulc : mais pour celui (|ni dcdaigne
ses avertissements, elle devient une Euraénide quil |)orte partout avec lui et en lui.
Les choses les plus naturelles cessent de l'être pour le coupable; tout excite ses défiances, ses soupçons, il traduit les gestes, les paroles, et les regards les plus indifférents en eux-mêmes le torturent, il en interprète la signification, il leur en cherche une quand ils n'en ont pas et en force le sens : il croit sans cesse qu'on va lui reprocher sa faute, ou quon cherche à l'espionner, à le circonvenir pour la découvrir; il vit dans une inquiétude perpétuelle, pour lui plus de calme, plus de repos, plus de naïves expansions ; il est son propre bourreau. C'est ce qu'exprime l'expression si énergif[ue (Vàme bourrelée par les remords.
Ma mère comprit-elle le drame (jui se passait en moi? pritelle seidement ma terreur pour inie timidité lorl cxpiicaliic en pareille circonstance devant un liomme dont le caractère imposant et la sévérité m'étaient connus? cul-elle seulement compassion de mon troidde secret sans en coiniaitre la cause? je ne sais ; le cœur des mères est un abîm<' de lendr(!sse, et devant la souffrance de leurs enfants, elles oublient tout, et leurs torts, et le danger de leur témoigner une trop grande ftiiblesse, pour ne plus voir (pi'une cliose, c'est qu'ils souffrent; la vue de leurs douleurs déchire leur âme maternelle ; alors elles ne veulent plus (junne chose, c'est qu'ils ne souffrent plus, voilà tout.
Son amour pour moi inspira ma mère; elle mil dans sa réponse une habileté, une grâce, une énergie qui devaient lui livrer l'assentiment de tout autre bomme (pie mon oncle : mais fpioi(|u'il raimàl beaucoup et la respectât inihii-
moiiL roliii-ci olail à l'abri de toute séduction ot la raison parlai! toujours plus haut chez lui que le cœur.
« Savez-vous, mou bon oncle, lui dit-elle avec de suaves inflexions de voiv et les regards les plus doucement persuasifs, savez-vous que notre cher enfant a été odieusement maltraité par un professeur de sa pension, et cela pourquoi ? pour une vivacité répréhensible sans doute, mais qui méritait pourtantquelqu'indulgence, àmesyeuxau moins, et fpii s'attirera sans doute la vôtre ; on n'est pas impunément (le votre sang, général, et il n'est pas étonnant que ro^re neveu ait hérité un peu de cette impétuosité terrible qui vous a mérité le glorieux surnom du Lion sur les champs de bataille d'Arcole et de Lodi. »
Le général sourit en s'inciinant ; mais son sourire était presque froid et son saint ])rcsque cérémonieux.
« Je vous remercie, ma chère nièce, ré[»ondil-il du (on le plus poli, de vouloir bien me rappeler ces souvenirs de ma jeune gloire. Permettez-moi cependant de vous faire observer qu'il y a l)ien loin des champs de Lodi (;t d'Arcole à la pension de notre cher enfant; je vous remercierai encore de vouloir bien m'associer àl'alfection paternelle qu'il nous inspire à tous ; oui, il est vrai que je l'aime comme s'il était mon fils, et ])nisque vous le reconnaissez, c'est me donner le droit d',i;^ir cl de |)arler en ce sens, quand je le crois utile à son avenir. »
Ma mère avait cru s'acquérir rai)probation, ou du moins la neutralité du géiu-rid en le llattanl. mais il él.iil beaucoup pins babile qu'elle à tirer parti des moindres circonsfnnces. cl comme on vient de le voir. néi:li<je;mt ce
312 LES CONFESSIONS D'ILN ECOLIEU.
qui dans les paroles n'eût été pour lui (|u une vaine satisfaction d'amour-propre au-dessus de laquelle il était, il se hâta de prendre acte de ee (pii p(Mi\ait le servir, en constatant de nouveau ses droits qui n'étaient pourtant pas contestables, et par ce retour habile, il la mit dans lobligation, d'accueillir non-seulement avec calme ses observations, mais même de l'en remercier; on n'a pas fait trente ans la guerre, contribué puissamment à plus d'une victoire, sans être un habile stratégiste.
Ma mère s'aperçut de suite de l'avantage que le géiiéinl prenait sur elle, il était trop tard pour l'éviter; vaincue, clic baissa la tête, et il lui fallut,j'ensuissùr, l'empire qu'elle a\ ail sur elle-même, le respect que lui inspirait le général pour qu'une cojdraction expressive de sa physionomie no rê\élàl pas à celui-ci ce (pii se passait dans son esprit.
Mon oncle connaissait parfaitement les sentiments secrets de ma mère ; cependant comme il était assez grand pour être indulgent, il ne s'en irritait pas; bien plus, il la ])laigiiait secrètement de ses faiblesses maternelles, sans cesser de l'honorer. Seulement, il passait outre pour arrivera son but. en employant toutefois les ménagements que lui dictait presque toujours son exquise politesse; il continua en ces termes :
« Pour suivre, ma chère nièce, les idées que vous avez évoquées, je dois vous apprendre que les vrais soldats . ces lions sur le champ de bataille dont vous parliez loul à l'heure, en termes si tlatteurspour moi, sont toujoui-sles plus soumis à la discipline et les |)his lidèles à la consigne. Dans ma longue carrière militaire, sache-le. Arthur, simple soldat
LES CONFESSIOiNS D'UN ÉCOLIER. ôiri
ou dans les grades inférieurs où je suis resté encore longtemps, je n'ai jamais subi une punition, je n'en ai jamais mérité : tous mes vienne compagnons d'armes que les boulets et la mitraille ont épargnés affirmeraient ce que j'avance. Si. par malheur ou par fragilité, j'en eusse mérité quelqu'une, j "aurais mis mon honneur à la subir dignement, sans colère et sans récrimination, j'aurais mis ma gloire à n'en pas discutei' la justice; il n'y a qu'un esprit faux , faible, injuste, et lâche qui puisse se révolter contre une punition méritée ; c'est que celui-là s'irrite contre lui-même, sans vouloir se l'avouer ; il connaît sa fragilité , il sait à combien de rechutes il est exposé , et comme il est trop lâche pour se combattre et se dominer , ne voulant pas s'accuser lui-môme , il accuse les autres. Honte à celui qui prétend avoir toujours raison contre ses supérieurs ! Je connaisces caractères brouillons, taquins, ergoteurs; natures sans consistance, jugements faux; cerveaux étroits, cœurs sans noblesse; êtres impuissants, incomplets, sans cesse le jouet de passions mesquines, de vanités impérieuses dans leurs puérilités; susceptibles, exigeants, ombrageux, envieux et bassement jaloux (le htui ce (pii dépasse leur petite taille, ils sont toujours mécontents des autres, précisément parce (piils (k'vraient {(Mijoius éli'c mécontents d'eux-rnêmes.
Tu as été maltraité , |)rétends-tu , par un de tes maîtres? Je ne m'en étonne ni ne m'en irrite, certain d'avance que lu avais plus que mérité le désagrément qui t'est survenu.
— C.onnnent, général, voudriez-vous justifier les vivacités du mailn; (|ui ;i IVappé Ai llnu'? s'écria ma mère.
— Et vous, ma nièce, voudiie/.-xous légitimerce (|ue vous
51 i LES COXFRSSIONS OTN KCOMKR.
appelez avec tant de ménagemeni les vivacités (ie noirr nifant?
— Un maître doit nvoii' la sagesse de ne pas s'irriter des sottises d'un enfant.
— Même quand il y a réitérai ion ?
— Il y a d'antres moyens de le mettre à la raison.
— Mais quand on les a épuisés inutilement?
— C'est qu'on a manqué d'adresse ou d'expérience.
— Quelle adresse ou quelle expérience employer à l'égard d'un enfant obstiné, volontaire et qui se sent soutenu par sa famille?
— Me supposez-vous , général , capable d'autoriser les torts d'Arthur?
— Dieu m'en garde! reprit le général en riant; j'amende mes paroles ; et au lieu de dire qui se sont soutemi, je dirai , ma nièce, si cela vous est agréable , qui se croit soulenu.
— Eh bien ! en pareille circonstance on le renvoie à sa famille.
— Est-ce un service à lui rendre? Imagincz-Mtus aussi qu'il n'est pas quelquefois nécessaire de détruire lefTet du mauvais exemple sur les camarades d'un élève par une sévère leçon infligée à l'auteur du mal; on ne maintient la discipline nulle part, parmi les enfants, comme parmi les hommes, que par de salutaires et publics châtiments. On renvoie un enfant, dites-vous? Sans doute, il faut souvent en finir par là; mais l'expulsion honteuse d'un élève, loin d'être un frein pour les autres, peut dovein'r an\ mauvaises natures un (MU'ouraoement. Savez-vons combien sur
LES CONFESSIONS D'UN ÉCOUER. ôlr»
cent enfants, il yen a qni s'étudieraient à se faire chasser? Il faut donc que l'expulsion soit accompagnée quelquefois d'une sévère leçon ; et dites-moi , pensez-YOus qu'il ne soit pas de circonstances oii un maître est plus qu'excusable de frapper un élève?
— Oh ! pour cela vous ne me ferez pas avouer qu'il y en ait aucune!
— Même si im élève, insolent avec préméditation, insultait son maître pul)liquement?
— Que vous imaginez-vous là, général? votre supposition passe toute vraisemblance.
— Faites-moi la grâce, pour un instant, de l'accepter comme vraisemblable ; en ce cas, le maître serait-il excusable de souffleter un enfant? »
Ma mère inquiète me regarda avant de répondre; je devais être fort paie; elle eut encore pitié de moi et reprit délibérément :
a Comment voulez-vous, mon oncle, que je vous réponde sur un fait impossible? »
C'était éviter de répondre. Le général se leva alors, et me prenant par la main :
«Eh bien! ma nièce, dit-il résolument, c'est ce (pie nous allons savoir tout à l'heure.
— Que voulez-^ous donc faire, général? s'éciia ma mère troublée.
— Presque rien; coiilVonter Ai'thur avec le professeinqui l'a frappé.
— A quoi bon ?
— A mille choses : ne fut-ce qu'à siivoir, si malpré vo-
51 C LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIFJi.
tro persuasion , ma nircn, il no se Irouverail )>as quelquefois, par hasard, un petit garçon assez perverti pour ofîenser volontairement et avec préméditation un de ses maîtres.
— Oh! vous ne me convaincrez pas, général, et puis d'ailleurs
— Et puis d'ailleurs , ma nièce , c'est une satisfaction que je vous prie de m'accorder et que vous ne pouvez guère me refuser, il me semble, car en tout état de cause, elle ne peut nuire à notre enfant.
— Certainement, général, dès que vous le désirez ainsi Cependant »
Ma pauvre mère! j'étais bien tremblant et j'avais bien froid dans le cœur ; mais elle était encore plus tremblante, encore plus troublée que moi ; elle m'avait vaillamment défendu ; mais que faire contre ce terrible logicien , cet impitoyable raisonneur que j'appelais mon oncle Junius! Protitant du désordre où il avait jeté ma mère par ses mouvements imprévus , il m'emmena à grands pas.
J'étais fort devant ma mère, fort de toute sa faiblesse; mais, en présence de mon oncle , j'étais faible de toute sa force ; je le suivis comme une victime résignée ; j'eus la pensée de l'arrêter, de lui tout confesser en implorant son indulgence ; ce bon mouvement eût sans doute désarmé sa colère et prévenu le grand chagrin qui me h-appa. Une mauvaise honte me retint, j'espérai dans rintervenlion de M. Bernardet; je crus qu'il aurait, dans son intérêt, l'adresse de pallier mes torts dans le désir de me ramener : comme si aucune habileté eût pu tenir devant l'ascendant irrésistible de mon oncle!...
LES COiN FESSIONS D'UN ECOLIER. 517
M. Bernardet avait beaucoup d'esprit, vous le savez ; eu cette circonstance, il en eut plus que je ne lui en aurais désiré.
Du premier coup dœil , d comprit à qui il avait aCl'aire; dès les premiers mots, il baissa pavillon, el voyant qu'une entière franchise le servirait mieux que toute son habileté, il raconta point par point toute ma conduite depuis ma rupture avec Maurice ; or, M. Bernardet était si pénétrant qu'aucune de mes plus secrètes pensées ne lui avait échappé ; il me dévoila si complètement que mes dénégations n'eussent fait qu'empirer ma cause ; je fis des aveux complets; pour me voir contraint d'en arriver là, il eût mieux valu cent fois m'en conserver le mérite en obéissant à l'heureuse impulsion que j'en avais eue avant de sortir de chez moi. Mon oncle ne m'adressa pas un seul mot de reproche ; il pria toutefois M. Bernardet de conserver le j>rofesseur coupable d'être homme ; sur cet article , M. Bernardet demeura inexorable, il eût cru compromettre ses intérêts par une indulgence intempestive; alors, le général demanda seulement la permission de voir ce mallieureux jeune homme ; il lui fit des excuses pour moi et sengagea à réparer autant qu'il était en hii le dommage que je lui a\ais causé ; en le quittant, il lui remit sa carte et l'in- \ila [xdimeiit à vouloir bien venir le trouver chez lui dès le lendemain ; une sinq)le promesse de mon oncle valait mieux qu'un engagement formel de la part de ])eaucoup d'autres, et j'eus la joie d'apjirendre, la semaine su i\ an le, que ce pauvre mailre était entré comme secrétaire en second du général B..,., alors chef de divison au miinistèrc
51 H LES CONFESSIONS D'UN ECOLlEll.
«le la guerre, cette nouvelle me procura un grand soulageiiieiil, et j'ai conservé à mon oncle une sincère reconnaissance de sa prom})tilude à ré})arer mes torts.
Mous rentrâmes tous deux tristes et silencieux à la maison. Il suffît à ma mère d'un coiij) d'œil jeté sur ma physionomie pour comprendre le résultat de la démarche du général.
«Je n'avais que Irdj» raison, ma nièce, lui dit-il tristement en entrant, et si vous doutez encore, vous })Ou\ez interroger Arthur, il n'hésitera pas, je crois, à renouveler devant vous l'humiliante confession quil a été contraint à me faire devant M. Bernardet. »
Ma mère jeta sur moi des yeux désolés ; je baissai la tète; elle se rassit devant sa tapisserie en poussant un soupir ; elle évita de me dire un mot; généreuse et tendre délicatesse ! Combien je lui en sus gré dans mon cœur ! combien je fus douloureusement énm de la tristesse empreinte sur sa ligure ! Ce fut là son seul reproche , mais ({uil fut éloquent ! Je me promis alors dans mon for intérieur de ne jamais lui causer un nouveau chagrin ; je men lis le serment à moi-même , et je crois l'avoir tenu.
Cependant , mon oncle Junius lit appeler mon père; celui-ci, sans doute, eût bien voulu esquiver encore cette entrevue qui promettait d'être solennelle : il ne trouva i)robablement aucune lin de non-recevoir à opposer à rap[»el du général , car il se présenta.
En quelques mots, celui-ci le mil au couianl : la Ijcsogne n'était pas difficile, je crois; depuis longtenqis mon père m'avait deviné, en partie au moins; mais il n'imagi-
LES COiNFESSIOxNS D'LN ECULIEU. 319
iiail [>as que le mal fut si gvaucl ; il lut fort sur[)ris de certains détails, et ses yeux prirent en me regardant une sévérité que je ne lui avais jamais vue.
« Eh bien ! mon oncle, lui dit-il, quand celui-ci eut fini, le mal est grand , et la perversité d'Arthur très-précoce , j'en conviens... 11 faut y porter remède.
— Oui , mon ami , il faut \ porter remède, un remède énergique , et cela sans retard .
— Parlez, mon oncle, je vous écoute.
— Arllnii- doitacconqdir. cette année, sa première communion, il \ est bien mal préparé; cependant cette action a une influence immense sur le reste de notre vie; il faut donc employer tous nos soins à ce (pi' Arthur remplisse bien ce devoir, et ne rien négliger pour atteindre ce résultat. Je suis d'avis qu'on le mette en pension entière au moins pendant toute celte année. »
A ces mots ma mère et moi nous nous regardâmes consternés, et je tombai dans ses bi-as. siilloqué par le saisissement; elle me pressa tendrement sur sa poitrine, elle aussi avait les yeux pleins de larmes.
« Quoi, monsieur, s'écria-t-elle en se louiiiaiil sers mon oncle et sans peser la portée de ses expressions, nous voudriez m'arracher mon enfant, m'en priver pendant toute une aimée; mais c'est une odieuse tyrannie, cela! »
Le général lui répondit par un geste de compassion, cl comme c'était ini homme d'action (pii ne s'arrètaii pas aux jtaroles inutiles, il continua hoidemeni :
<( Je connais une maison dirigée par un xeiierable ecclesiasti(pie, homme grave et sévère (pii. pouvant faire loiil
autre chose, pouvant même vivre dans l'aisance, sest l'ait instituteur. Il traite de haut et avec une nohle indépendance la profession qu'il a emhrassée et la remplit dignement comme une mission sacrée. Chez lui, point de ces calculs mesquins, de ces misérables considérations de personnes et de fortune qui avilissent la noble carrière de l'instruction publique; tous ses élèves sont égaux à ses yeux, il n'établit de différences entre eux, que celles du mérite ; la discipline y est sérieuse, sévère même ; l'éducation toute religieuse y est dirigée de façon à former des hommes vertueux d'abord, et savants ensuite, s'il est possible ; car il pense qu'on peut fort bien vivre sans science, mais qu'on ne saurait bien vivre sans vertu ; cependant il s'en faut que l'enseignement soit négligé dans cette institution, il s'y pratique au contraire sur une échelle très-élevéc; seulement il est subordonné, comme je viens de vous le dire, à la morale : enfin, dernière et puissante garantie offerte aux familles, le nombre des élèves est de trente à <piarante; c'est assez pour maintenir parmi les élèves une louable émulation, ce n'est pas trop pour (juc la surveillance du chef s'étende sur chaque élève ; je vous propose de placer Arthur dans cette institution modèle.
— Mais, s'écria manière qui cherchait au nionis a leurrer sa douleur, Arthur \iendra souvent nous voir; tous les jeudis, tous les dimanches, tous les jours de congé?
— Non, ma nièce; les élèves de celte maison nesurlcnt que trois fois par an; auxNacaiices . à Pà({ues, au ^ou^el an.
— Que hois fois par an! répétai-je abasourdi de cette menace^ au point de ne pouvoir rien ajouter.
LES GUiNFESSIOiNS U'UN ÉCOLIEK. 3-21
— Trois fois par an ! reprit ma mère en se levant de son siège avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue ; trois fois par an! et c'est vous, monsieur, qui osez me tenir un pareil langage ! pour qui me- prenez-vous donc? La plus indifférente des mères ne pourrait souffrir une telle proposition, et c'est à moi que vous l'adressez ; en vérité, je ne sais quelles étranges pensées vous agitent aujourd'hui ! Pourquoi ne me conseillez-vous pas aussi l)ien d'envoyer mon enfant aux îles Marquises?
— Calme-toi, ma chère amie, je t'en supplie, lui dit mon père; Arthur a mérité une sévère punition, et cette réclusion n'aura qu'un temps. . .
— Arthur a mérité une sévère punition, monsieur l lui répondit ma mère, si fâchée qu'elle lui donnait aussi du monsieur après en avoir donné au général ; mais c'est moi que vous punissez et de la façon la plus cruelle ; d'ailleurs, que m'importe après tout, dit-elle dans le paroxysme de sa tendresse maternelle alarmée, que m'importe qu'il ait mérité ou non une punition sévère? vous voulez me séparer de mon enfaiil, c'est (oui ce <pie je vois ei. je vous Kî dis. cela
ne sera pas, je ne le veuv ])as, enlcndi'/.-vous? )> Kn même
temps elle m a[q)cla plus près d'elle et nu; seiiant de toutes ses forces entre ses bras, elle s'écria : « Viens auprès de moi, mon pauvre enfant; lu n'as plus ({uc moi i)our te délèndre, mais va, je ne te manquerai jamais, moi! \iens dans mes hras et voyons si l'on (ysera t'en arracher! »
Klle était sublime de tendresse maternelle en cet instant, ma mère ! jamais sa beauté ne rayoïma de tant d'éclat ; ses grands yeux biillaient connue des diamants et lançaient
322 LES CONFESSIONS D'UN ECOLlEll.
coup sur coup des éclairs de colère et de défi à mon oncle et à mon père ; c'était la lionne irritée à qui l'on veut ravir ses petits ; elle éclate, elle brave tout, et pour les sauver s'expose seule à tous les dangers.
Mon oncle Junius poussa un long soupir, jeta un regard consterné à mon père, puis prenant son chapeau : « 11 est temps, madame, lui dit-il, que par ma retraite, je mette fin à une scène qui n'a déjà duré que trop longtemps; vous repoussez mon intervention en des termes tels, qu'ils ne me laissent plus la possibilité d'insister décemment ; je me retire donc; mais vous trouverez bon que je n'oublie pas comment vous m'avez refusé toute influence sur l'avenir de cet enfant, et vous ne serez pas étonnée que je ne m'en occupe plus jamais. — Adieu, madame. »
La menace était trop grave et mon oncle trop capable de la tenir pour que ma mère n'y réfléchit pas sur-lechamp ; cependant , elle ne dit rien , et se contenta de cacher sur mon épaule sa figure baignée de larmes.
Mon père fut beaucoup plus effrayé que ma mère de cette parole du général, il le saisit par le bras, et l'arrêtant : « Mon oncle, lui dit-il, vous ne pouvez sortir ainsi de chez moi, je ne le souffrirai à aucun prix. Je suis votre fils, moi, et vos conseils ont toujours été des ordres pour moi. » Puis se tournant vers ma mère : « Ma chère amie, je t'en conjure par ton affection pour moi, par ton amour pour ton fils, engage notre oncle à demeurer! Ta résistance louable en elle-même, jïasse maintenant les bornes; elle m'afflige profondément. Sais-tn. m \:\ prolongeant. <lr quel
cou[) lu IVappcs raveiiir de notre enfant! Rcflécliisjc t'en conjure, pendant qu'il en est temps encore! »
Ma bonne mère ne répondit pas ; ses larmes redoublèrent, et le collet de ma veste en était trempé; elle ne pouvait se décider à cette pénible séparation, et n'osait plus résister ouvertement : je pleurais autant qu'elle.
Le général attendit un instant, puis ne recevant pas de réponse, il dégagea le bras que tenait mon père et fit quelques pas vers la porte.
« Mon oncle ! » lui cria mon père, d'une voix suppliante ; le geste qui accompagnait cette exclamation était si désolé que je m'en sentis ému jusqu'à l'âme, au point de m'écrier aussi à travers mes larmes : « Mon oncle ! »
Celui-ci qui ne s'était pas arrêté h la voix de mon père demeura immobile à la mienne, tant il en fut étonné.
«Eh bien! qu'est-ce? me répliqua-t-il en se retournant vers moi.
— Mon oncle, lui dis-je de ma place en lui tendant la main, car je ne pouvais faire un mouvement sans déranger ma mère toujours appuyée sur mon épaule; mon oncle, revenez, je vous en prie.
— Quoi ! reprit-il en me prenant la main par un vif mouvement de joie, quoi ! Arthur, serais-tu plus raisonnable que ta mère?
— Oui, oui, mon oncle, répondis-je en sanglolaiil, je sais combien j'ai été coupable et je dois me résignei* à subir la punition de mes torts.
— Hélas ! s'écria ma mère , loi aussi , lu veux me ipiitter?
— Ce n'est pas moi qui le voudrais, maman, mais il le faut, vois-tu; sans cela, nous fâcherions mon oncle, et mon père aussi, je l'ai bien compris.
— Oui, moi aussi, n'en doute pas, Arthur : j'ai déjà trop soulfert de ce qui vient de se passer.
— Tu entends, maman, mais mon père te la dit, nous ne serons séparés que pour un temps.
— Qu'on le fasse donc le plus court possible, ajoutât-elle, car s'il se prolonge j'en mourrai.
— Cela dépendra d'Arthur, interrompit le générai.
— Oh! dites vite, mon oncle, qu'attend-on de moi pour abréger cette séparation? •
— Une parfaite conduite, mon ami ; si pendant un an, tu n'as donné lieu à aucune plainte sérieuse, je m'engage à te rendre à la maison paternelle.
— Arthur, c'est bien long un an sans presque nous voir, hiterrompit ma mère, un peu soulagée néanmoins par cette espérance; si tu le voulais pourtant, au bout d'un an tu reviendrais demeurer avec nous ! . . .
— N'ayez aucune inquiétude, maman, je vous le promets, et les promesses que je vous fais, je les tiens toujours fidèlement, vous le savez; eh bien! dans un an je seiai de retour ici pour n'en plus sortir !
— IJien! Artliui', très-bien! me direiil enscMublc mon pèie et le général; voilà de bonnes paroles et de iioltles sentiments.
— Oh! })uisses-tu dire vrai! soupira ma tendre mère.
— Je vous le jure, maman; il en sera comme je vous le promets.
LES CONFESSIONS D'UN ÉCOI.IEP.. r,2:.
— El quand, général, flenianda-t-elle alors, quand celle séparation?
— Aujourd'hui môme.
— Quoi, silôl ! sans que j'aie en le temps de m'habiluer à celte affreuse idée !
— Relarder cette séparation, ce serait la rendre plus pénible encore.
— Mais il n'a rien de prêt, général, reprit ma pauvre mère qui se raccrochait aux plus faibles espoirs et défendait le terrain pied à pied : son trousseau...
— Je m'en charge.
— Encore faut-il qu'il fasse ses adieux à son oncle Hector, à ses cousines...
— Il écrira. Je me ciiarge aussi de ses excuses.
— Mais mon père ne Irouvera-t-il pas étrange...
— Soyez sans inquiétude; M. de Fir/ar m ;ip|»r<>nvei'a .
— Mais ce jour au moins?. . .
— Non : mainteninil.
— Dans une liciirc, g cnéial. n'en (pTuiir Im iirc ! nie refuserez-\ous une heure!
— Oui, si vous ni<! le itcnncllc/; c;ir, dans une hrnic. il l'imdrail vous sépni'rr cl \(his ani'ic/ sonlVerl t(»ns dcnv une heure de plus, voilà loid... Albtns, Arthur, embrasse la mère et partons.
— Mais enfin, nionsicnr. pouiiai-je au moins aller \oir mon enfant lo\ites les l'ois (jwe je le\(»udrai.
— Non, ma nièce, cest une considalion (pie je ne puis même pas vous laisser; jai pour habitude de ne tromper
personne, vous ne l'ignorez pas; le parloir chez M. ra])l)é Mérignon, n'ouvre qu'une heure par semaine, le jeudi.
--Ah! ceci passe les hor nés, exclama de^ nouveau ma mère, ce n'est pas mettre un enfant en pension, cela, c'est l'envoyer en prison !
— Calme-toi, ma bonne amie, reprit mon père, ton fds t'écrira et tu lui répondras tous les jours, si tu le veux.
— Vraiment ! dit-elle amèrement, voilà une grande faveur! il ne manquerait en effet que de le mettre au secret. »
J'embrassai dix fois ma mère, dix fois elle me laissa aller, dix fois elle courut après moi pour me ramener : j'étais si abattu, si désespéré, si épuisé par mes propres émotions, ([u'il me semblait par instants faire un mauvais rêve; je cro\ais avoir le cauchemar, et je m'abandonnais machinalement à toutes ces impressions sans avoir à peine le sentiment de ce que je faisais et de ce qu'on faisait autour de moi. Enfin il arriva un moment oii ma mère s'affaissa sur le divan comme accablée de tant et de si fortes secousses; mon oncle saisit cette circonstance pour m'entrainer; nous descendîmes rapidement l'escalier, puis il m'emballa dans sa voiture (emballer est le mot) avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître.
La voiture partit au galop; combien de temps dura notre voyage? je l'ignore, j'avais, je crois, perdu la faculté de penser.
Nous arrivâmes enfin devant une maison à large façade et de belle apparence; la porte cochère s'ouvrit connue si Ion iiouseiit attendus; la voiture tourna dans une large cour et s'arrêta en face d'un perron à double escalier: il condui-
sait sous un vaste vestibule; de là, en traversant plusieurs grandes pièces richement, mais sévèrement mcu])lées, nous pénétrâmes dans un cabinet de travail dont l'aspect me glaça, tant il révélait d'austérité dans les habitudes de celui qui l'habitait.
Tout autour régnait une haute bibliothèque de chêne noir sans sculpture , sans ornements ; excepté les titres, les ouvrages qui la remplissaient n'offraient à l'œil aucune trace de dorure. Tous les sièges étaient également en bois de chêne , et je remarquai que le fauteuil placé devant le bureau n'était même pas rembourré ; l'abbé Mérignon s'asseyait sur le bois. Un grand crucifix d'ivoire, sur un fond de soie noire, encadré en chêne habilement sculpté, s'élevait au-dessus du bureau et attirait les regards, dès l'entrée. Ce grand crucifix semblait placé là, exprès, comme une profession de foi qui dispensait de toute autre le maitre de la maison envers ses visiteurs, et pour lui , en plaçant ainsi devant lui ce signe de la rédemption qu'il pouvait contempler à chaque instant rien qu'en relevant les yeux, on aurait cru qu'il y cherchait un a[)pui dans ses pénibles travaux, une consolation céleste dans ses déceptions.
Après que nous cihncs attendu un quart d'heure environ, un pas léger et le frôlemcid d'une robe nous annoncèrent l'abbé Mérignon. Celait un homme de taille élevée, d'un visage pâle et ascétique, duii gall)e allongé, avec des cheveux blancs comme la neige, quoiqu'il eût cinquante ans à peine, et des yeux diiii Idcu presque gTis;ses mains, d'un blanc de cire, étaient longues, effilées, pres([ue Iransparentes; il nous salua d'un geste en enirani, »'! imuis nututi'a
-28 LKS CONFKSSIONS D'UN ÉCOUKK.
poliment des sièges; puis, il s'assit à son tour eu jetant sur moi un regard clair, limpide et sans chaleur, un de ces regards qu'on pourrait comparer à un rayon de soleil d'hiver, dans une matinée de forte gelée ; sous ce regard, j'eus froid dans l'àme.
Je n'ai qu'un Yague souvenir de l'entretien qu'il eut avec mon oncle ; j'étais trop anéanti pour y prêter la plus légère attention.
Le général m'emhrassa plus tendrement qu'il navait coutume et partit. Resté seul , je fus pris d'un frisson secret et j'eus peur de me voir dans cette vaste , somhre et silencieuse demeure seul, en face d'un prêtre dont le visage était si froid, l'œil si pénétrant, les traits si amaigris par une souiîrance secrète; si je l'eusse osé, je me serais enfui. J'éprouvais l'envie de me jeter à ses pieds et de le prier de me laisser revenir chez ma mère; je sentis 1" inutilité de ma démarche et je demeurai immobile sur ma chaise.
M. l'abbé n'avait pas cessé de me considérer attentivement; je crus voir ses traits se détendre insensiblement, son regard s'échautîerd'une sorte dedouce sollicitude i>endantcet examen ; entin, il parla, et je fus étoimé de trouver sa voix douce, onctueuse et pénétrante : « Pauvre cher enfant ! dit-il à demi-voix comme s il se parlai! à lui-même; connue il souffre ! » puis m'adressant tout haut la parole : « Vous êtes bien malheureux en ce moment, n'esl-cepas. mon enfant? » Et comme je ne répondais que par mes jileurs : «Oui, reprit-il, ne parlez pas, cela redoublerait voire douleur; vous devez éprouver le besoin de vous i'e|)(»si']-;
LES CONFESSIONS D'UN EmLIER. r,-20
quoiqu'il ue soil que quatre heures, on va vous conduire à votre chambre ; demain nous ferons plus ample connaissance ; peut-être aurai-je le bonheur de m'atlirer votre contîance; allez maintenant vous livrer au repos. Dieu el moi nous veillerons sur vous. »
En même temps il avait sonné : un domestique vint me prendre et me conduisit par de grands escaliers à une petite chambre ; je le remerciai , et me déshabillant , je me mis au lit ; l'abbé Mérignon avait parfaitement compris le besoin pressant que j'avais de repos. Tant de sensations différentes avaient épuisé mes forces. J'avais à peine la tète sur l'oreiller que je m'endormis; la nature voulait se reposer elle-même en moi. Ce repos où je tombai fut d'abord une espèce de somnolence plutôt qu'un sommeil , car je crus entendreles cris joyeux d'une troupe d'enfants qui se jouent en Ire eux.
Cette sensation s'affaiblit graduellement, et je cessai de rien éprouver. Je dormais comme on dort à notre âge après une journée fatigante, mes chers camarades, et selon l'expression pittoresque consacrée en pareil cas, je fis une fois et demie le tour du cadran.
Quand je me réveillai le soleil était déjà sur l'hoi-izon depuis plus de ciiKj heures; ses rayons vifs et joyeuv inondaient ma chambre. Je fus d'a])ord tout saisi de la nouveauté des objets qui m'entouraienl, et il me fallut (piehpics moments pour me rappeler ce qui s'était passé la veille; enfin, mes idées s'éclaircirent et je me rappelai (pic jrlais en pension; ce mot appela quelques larmes dans mes \iii\. «Mais à ffuoi bon? iicnsai-je. j'y suis, (pie faire à cela?
530 LES CONFESSIONS DTIN ÉCOLIEK.
Ne l'ai-je pas trop mérité ! Du courage donc, et tâchons d'y être le moins malheureux possible ! »
Cette bonne résolution eut pour premier résultat l'examen de mon nouveau domicile. Ma chambre n'était à proprement parler qu'un cabinet , mais plus que suffisant pour un personnage de ma sorte. Il était tendu d'un papier fond jjleu très-gai ; ma fenêtre donnait sur un jardin où s'élevaient des tilleuls et des marronniers plusieurs fois centenaires et d'un feuillage si vif, si dru, qu'il donnait l'envie d'aller se promener sous leur ombre. Je compris que c'était le heu de récréation , et je m'en réjouis. L'air, la lumière, l'espace ne manquaient certes pas ici; cette observation me rassura. Ma chambre avait pour tout mobilier un lit de fer avec des rideaux d'une blancheur irréprochable ; une petite commode de noyer , une chaise , une petite toilette du même bois et un petit bureau; c'était peu, c'était simple; mais d'une simplicité presque coquette à force de propreté.
Un crucifix s'élevait au-dessus du l)ureau ; le voir et m'agenouiller devant lui fut pour moi une seule et même chose , tant est forte la voix qui nous répète sans cesse en nous-mêmes ces paroles du Sauveur : « Venez à moi, vous Ukis qui souffrez, et je vous consolerai. Venitc ad me, omne.s qui lahoratis, et vos reficiam ! »
Quand je me relevai, M. l'abl^é Mérignon était devant moi ; il me contemplait d'un œil où rayonnait une douce et sainte joie.
« Vous avez été élevé chrétiennement, mon enfant, je le
vois, et j'en rends grâces à Dieu. Vous vous plairez bientôt
. parmi nous, dans cette paisible retraite ; votre piété m'en
LES CONFESSIONS D'UN ECOLIER. 5r,l
est un signe certain. Vous devez avoir ])esoin, n'ayant rien mangé depuis hier ; voulez-vous venir déjeuner avec moi ? ensuite nous irons nous promener une demi-heure sous ces l)eaux arbres qui bornent d'ici la vue.
— Oui , monsieur, lui répondis-je, étonné du calme qui se faisait en moi ; je déjeunerai volontiers, et ensuite je me promènerai volontiers aussi avec vous, si vous le permettez.
— Je vous en prie, mon jeune ami. »
Le déjeuner se composait d'une tasse de chocolat; il était excellent, j'y fis honneur. La promenade suivit le déjeuner. M. ral)bé Mérignon évita de renouveler mes regrets en me parlant de ma famille ; il m'interrogea adroitement sur mes études, sur mes goûts, sur mes habitudes ; il entremêlait ses questions de pensées graves, mais douces ; il me traçait la vie heureuse et calme d'un bon écolier; la paix dont ses élèves jouissaient dans sa maison ; il s'efforçait de leur éviter et les réprimandes et les punitions. Il m'avertit de ne point m'effaroucher de certains détails étranges à première vue ; ils avaient pour unique but le bonheur de ses écoliers. Tout en causant ainsi et se mettant à ma portée, il ne négligeait pas de m'insinuer ([ue h; règlement aval! |»ourtant prévu certains oublis de la i>art des élèves, et v avait pourvu rigoureusement. « Vous ferez connaissance en récréation avec vos nouveauv c.'ini.nndes, me dit-il, je vous laisse avec eux. »
A peine finissait-il ces mots, que le son dune cloche se fil eidendre,etpres(pie aussitôt . de (|ii;di(' salles dilVéï'cnles, sortirent en rang cl silencieuseinenl (pialrc di\isions d'élèves. Ils s'arrèlèrenl à (piehjues )»;isdu jnrdin. pnis la cloclie
linl.i (!<' iioiiveaii, et aiissilùt rompanl leurs rangs, ils se ré- [)andii'ent joyeusement dans le [)réau.
Je ne vous ferai pas le spectateur de l'embarras que j'éprouvai îm milieu de cette cohorte d'enfants et de jeunes gens dont aucun ne m'était connu. Vous savez quelle ])ète curieuse c'est pour les écoliers qu'un nouveau; on le lorgne d'abord de loin , on se communique l'impression que produit sa vue, puis on se rapproche, puis on lui adresse la parole pour lui demander son nom et son âge , puis enfin on l'engage à entrer dans quelque partie; s'il n'est pas trop farouche, il accepte, et la connaissance est faite. Pour moi, tout accablé encore du bouleversement soudain qui s'était fait dans mon existence, je n'avais vraiment pas le cœur au jeu, je l'avouai franchement ta mes nouveaux camarades; ils comprirent mon refus. « Eh bien ! promenons-nous en causant, me dirent deux d'entre eux ; nous t'instruirons de la vie que nous menons ici. » J'acceptai et j'appris ainsi qu'on se levait à cinq heures du matin en été , à cinq heures et demie en hiver. On procédait, avant môme de se lever, par élever ^on âme à Dieu dans une courte prière ; la toilelle h)ut entière ne devait prendre que dix minutes, et l'on se lavait avec de l'eau froide, .l'eus le frisson en songeant au saisissement que devait produire sur la peau el sui' le sang tout brûlant encore du sommeil, cette eau presque glaciale en hiver. « Rassure/.-vous , me dit un de mes deux nouveaux camarades, on sy babitue aisément, car rien n'est plus sain, el plus tard on en éprouve même une sorte de plaisir. » Je laissai échap|)er mu^ moue significative à ce mot ; il (Ml rit, et reprit : « Vous ne |)0uve/ me croire . ;ui-
LES COiNFESSlOiNS DTN ECULIEK. 555
jourcrhiii, je le conçois; dans quelques jours vous reconnaîtrez que j'avais raison. A six: heures moins un quart en hiver , à cinq heures un quart en été, nous faisons en comnnni la prière sous lu présidence de notre bon directeur. A six heures nous entrons en étude , et nous y restons jusqu'à huit. A cette heure nous déjeunons avec un morceau de pain sec, et nous jouons jusqu'à huit heures et demie. » Au mot de pain sec, nouvelle moue de ma part. « Oh! reprit en riant franchement mon interlocuteur, vous êtes un Sybarite à ce qu'il paraît ; nous étions tous de même en arrivant ici , amollis par des soins excessifs, par des raffinements qui nous ravissaient une partie de nos forces et la délicatesse des sensations de notre âge ; nous avons changé. Dieu merci ; aujourd'hui nous trouvons délicieuse la toilette à l'eau froide en hiver, et le pain sec excellent; le tout est de s'y faire : vous verrez.
— Et après? lui demandai-je, curieuv de connaître tout ce qui m'attendait.
— Après? classe, jusqu'à dix heures et demie. — Récréation jusqu'à onze. — Étude jusqu'à midi et demi. Dîner.
— Ah ! l'on dîne à midi ici?
— Oui certainement; (|uand on n"a <pi'ini morceau de pain dans l'estomac depuis le malin
— Kl de pain sec encore !
— De pain sec; on a joliment l'iuni a midi cl demi.
— Et votre dîner ?
— Oh ! excellent. De la soupe, toujours pail'aile, grasse ou maigre selon les jours, de la viande de première qualité, un plat de légumes, du dessert.
554 LES COiNFESSlOiNS J)US ÉOOLIEli.
— Ah ! ail ! voilà (jui me plait davantage.
— Attendez. Récréation de une à deux heures. Études, de deux à trois. Classe de trois à quatre et demie. Puis, le goûter; récréation jusqu'à cinq heures et demie.
— Et ce goûter comment se compose-t-il?
— Comme le déjeuner du matin.
— C'est très- frugal. On aime beaucoup le pain sec ici.
— Beaucoup. Étude de cinq heures et demie à huit heures. Souper excellent comme le diner. Récréation jusqu'à huit heures trois quarts. Puis la prière en commun. Le coucher.
— Et ce train de choses recommence tous les jours '?
— Oh! mon Dieu, oui ; depuis le premier janvier jusqu'à la saint Sylvestre.
— Cela ne laisse pas que d'être amusant !
— On s'y fait très-bien, je vous assure ; cette régularité donne à l'esprit, au cœur, à tout l'individu, un calme charmant ; on s'y plaît, et les jours passent avec une extrême rapidité.
— Et les punitions ?
— Il n'y en a point.
— Vraiment! c'est merveilleux. Et les élèves sont sages, ils travaillent?
— Oui; mais non par crainte des punitions, et tout simplement ])ar conscience et avec le sentiment de leui-s devoirs. »
La récréation tout entière se passa dans cette couxersation, dont je ne vous rapporte que les traits les plus saillants; la cloche sonna la icntrée; l'abbé Mérignon \int me trou-
\er dans le jardin et m'offrit d'y passer le reste de la journée, si je ne me trouvais pas encore suffisamment remis de la secousse que j'a\ais reçue la veille : mais en voyant tous mes camarades, petits et grands, se rendre à l'étude f^i facilement et d'un visage si joyeux , je me sentis saisi d'une sorte de honte intime de mes faiblesses par tro}) puériles, et je jugeai sainement que comme il faudrait subir le règlement dès le lendemain, je ferais mieux d'aller au-devant de la nécessité et de m'en conserver au moins le mérite.
M. l'abbé Mérignon me félicita de mon courage et, me prenant par la main , me conduisit dans l'étude où se tenaient les élèves de ma force ; il me présenta avec une bienveillance paternelle au maître d'étude, en l'engageant à me témoigner de l'indulgence pendant les premiers jours.
Cette recommandation n'était pas inutile, et j'en eus bien besoin pendant quelque temps. Souvent je sentis mon courage s'abattre et le désespoir s'emparer de moi ; les visites de ma mère, ses bonnes et délicieuses lettres où se manifestait si noblement sa tendresse, me vinrent en aide; la religion aussi pénétra peu à peu mon âme; elle m'inspira le sentiment du devoir ; je puisai des consolations dans la conviction d'avoir bien fait. Je fis, grâce à l'abbé Mérignon, une excellenle |)remière communion, et cet acte si iiiipoi'tant de la vie inllua beureusement sur le reste de ma cairière. Enfin, je devins un des meillcuis élèves de l'institution Mérignon; et (iuaiid arriva la lin de l'aimée, cette époque si ardemment désirée, il n'eut (\\ui de Ixmiies notes à
350 LES COiNFESSlOiNS D'UiN ÉCOLIEU.
fournir sur mon compte. Je rentrai donc dans ma famille. El ce fut un beau jour si beau, qu'avec celui de ma jircmière communion, ils forment comme deux points éclatants dans mon existence, deux rayons éblouissants. On me donna un précepteur. Plus tard peut-être, j'aurai lieu de vous raconter comment je le quittai au bout d'un an pour entrer en quatrième au collège de ***. Mais ici s'arrêtent ce <{ue j'ai nommé les Confessions d'un écolier, puisque je ne fré(|uentai plus aucune école. Si j'en ai la possibilité, je livrerai au pul)lic la suite de ces confessions véridiques, sous le titre de Mémowes d'un collégien. Cette seconde partie de ma vie est plus fertile encore que la première en événements curieux et instructifs ; la couleur locale en sera plus forte ; c'est qu'il ne s'agira plus seulement d'un enfant, mais d"uu jeune homme tour à tour humaniste, rhétoricien. philosophe ; et ces messieurs sont en général des types curieux à observer ; ce ne sont plus des écoliers, mais des étudiants : telle est du moins leur prétention, nous verrons peut-être comment ils la défendent.
En résumé, chers lecteurs, vous avez pu le voir dans le cours de ce récit, aucune profession n'est aussi utile ni aussi difficile que celle d'instituteur ; aussi, rien n'est plus rare qu'un bon instituteur; si vous avez eu le bonheur d'en rencontrer un, vouez-lui all'ection, respect et reconnaissance ; c'est un second père pour vous; il vous communiquera la vie de l'intelligence et du cœur, sans laquelle vivre n'est plus qui; végéter.
Mais vous l'avez remarqué aussi, les familles ne soûl <[ue trop disposées à la faiblesse envers leurs enfants : gardez-
vous vous-mêmes d'abuser de cette tendance au profit de vos petites passions, vous en seriez les premières victimes ; craignez, dans un instant de mécontentement, de porter à vos parents, contre vos maîtres, des plaintes peu fondées ; elles peuvent être écoutées, et, pour avoir suivi l'impulsion d'un moment de mauvaise humeur, vous pouvez perdre un bon maître.
Enfin, remarquez que l'indulgence entre camarades rafîabilité, la prévenance, rendent la vie plus calme et plus heureuse ; les élèves d'une maison doivent vivre entre eux comme de bons frères. Point d'aigreur, point de disputes, point de voies de fait surtout ; laissez cela aux portefaix du coin des rues , pauvres gens qui ont eu le malheur de ne point recevoir d'éducation.
Si vous choisissez un ami, mettez-y le temps; l'amitié embellit la vie, car c'est surtout par le cœur que l'hounnc doit vivre. Sachez bien à qui vous vous adressez : il y a certes de nobles cœurs capables d'éprouver un sentimeiil généreux; mais les Maurices ne sont pas rares non i)lus, défiez-vous-en.
Aimez surtout , chérissez tendrement vos parents ; demandez constamment à Dieu de vous les conserver le plus longtemps possible ; remerciez-le avec effusion de nous avoir donné un bon père, une bonne mère, ce soiil des trésors dont la perte est irréparable : elle creuse dans la vie un vide que rien ne peut coud)ler.
Un enfant qui seul le prix d'iiii Ici bien sera loujonis un bon écolier; vous n\r/. pu I CproiiNci' < (Miimic moi . lurs
chers camarades, aucun effort n'est pénible pour un cœur où brûle l'amour filial. A quoi ne réussirait-on pas avec cette pensée encourageante : « Ma mère sera contente de moi et bé nira son fils ! »