LES C0ICPB8SI0NS
« cher, alors qu'il était ministre de Tintérieur, à son collègue le a ministre de la marine, relativement au régime que devaient « subir au bagne les insurgés de juin. On ne s'est pas borné à, c recommander qu'aucune différence n'eût lieu entre eux et les « forçats condamnés pour meurtres et pour vols; on a poussé le a raffinement de la répression jusqu'à refuser aux condamnés de « juin la consolation de les accoupler entre eux, et jusqu'à pres- « crire de river chaque insurgé à un meurtrier ou à un voleur I a Heureusement, l'intérim du ministère de Tintérieur ayant été con- « fié à M. Lacrosse, d'autres ordres très-différents ont été donnés.» M. Léon Faucher est un de ces types qui ne se rencontrent qu'une fois en quarante siècles. Pour trouver son pair, il faut remonter aux temps fabuleux, à ce brigand homérique, qui faisait périr ses victimes en les attachant à des cadavres. Eh bienl c'est cet hojnme qui, le 29 janvier, par amour de l'ordre I traduisez, par haine de la révolution , conviait la garde nationale au massacre des socialistes; qui, le 21 mars, présentait la loi brutale qui faillit amener le renversement du pouvoir; qui, le 11 mai, pour écarter de la représentation nationale les candidats républicains, se rendait coupable de faux en écriture télégraphique; qui, chassé du ministère, et prenant des douches pour apaiser sa fièvre, accusait encore son successeur de modérantisme envers les démocrates ; qui naguère agitait les départements, les excitant, au nom de Tordre, à se lever contre la Constitution... Je m'arrête : il faudrait un livre pour dire tout le mal que le passage de ce fanatique au ministère a fait au pays bien plus qu'au socialisme. Parcourez les prisons, faites-vous présenter les registres d'écrou, interrogez les détenus, informez-vous près des avocats, vérifiez les motifs secrets et apparents des condamnations ; et puis faites le compte des malheureux arbitrairement arrêtés, retenus en prévention des mois entiers, conduits, la chaîne au cou, de gendarmerie en gendarmerie, condamnés sur les prétextes les plus futiles, le tout parce qu'ils étaient socialistes. Comptez ensuite ceux qui, coupables de délits véritables, ont vu leur peine aggravée, parce qu'ils étaient suspects de socialisme, parce que le socialisme était devenu, pour les juges, une circonstance aggravante; parce qu'on tenait à assimiler les socialistes à des malfaiteurs : et vous me direz, après cela, si un parti qui compte, les élections du 13 mai
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/en ont fait foi, plus du tiers de la nation, pouvait se regard?r comme injustement persécuté; si, par le projet de loi sur les clubs, la Constitution était à son égard sciemment violée ; si la loi de , Léon Faucher n'était pas une déclaration de guerre sociale? Quant à moi, je crus qu'il était de notre devoir d'organiser immédiatement, non pas Tinsurrection, (nous étions une minorité contre une majorité, un parti contre une coalition de partis); mais là résistance légale, avec toute l'extension dont elle est susceptiblcr Je n'ai nulle intention de reproduire en ce moment une proposition restée sans effet. Depuis le 13 juin, les circonstances ont changé; et si je viens rendre compte des moyens que je proposais d'employer alors , c'est que l'occasion , telle est du moins mon espérance, est passée sans retour de nous en servir. La Révolu* tion, dans sa course rapide, n'a plus que faire de ce sabot rouillé de la résistance légale, et je puis, sans danger pour la paix publique, en résumer la théorie. J*ai fait bonne et rude guerre au gouvernement de Louis Bonaparte ; plus d'une fois peut-être, si j'eusse été cru, les choses auraient tourné autrement. Mais il y avait dans l'armée socialiste des Grouchy et des Bourmont, des incapables et des traîtres : et c'est parce qu'à mon avis le recours à la résistance légale, en présence des complications actuelles de la politique, serait une faute, presque un crime envers la Révolution, que tout en rappelant les formalités propres à une mesure de cette espèce, je proteste contre l'abus qu'on en pourrait faire.
Le moyen n'était pas neuf. C'est le même que MM. Guizot, Thiers et consorts s'apprêtaient à employer en 1830, lorsque- la réaction légitimiste, précipitant ïes événements, vint leur donner une victoire plus complète et plus prompte. Mais si l'idée était vieille, l'exécution était on ne peut plus facile et sûre.
La Montagne devait proclamer la résistance légale, d'abord sous forme comminatoire, à la tribune. La presse démocratique en faisait ensuite, pendant un mois, le texte de ses instructions au peuple. Les représentants en écrivaient à leurs électeurs : partout on sommait le gouvernement de s'arrêter dans sa voie de réaction. Si, malgré les notifications qui lui étaient faites, le pouvoir s'obstinait, alors on formait des comités pour le blocus hermétique du gouvernement; les citoyens et les communes s'entendaient pour refuser simultanément l'impôt, les droits d'octroi^
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di régie, de navigation, d'enregistrement, etc., le service militaire, Tobéissance aux autorités. On agitait Fopinion jusqu'à ce que la résistance, sans autre signal, éclatékt spontanément et de partout. Lé motif de la résistance était simple et clair : la loi sur les dubs, l'expédition de Rome, les persécutions judiciaires» étaient une guerre faite à la République : était-ce aux républicains de fournir l'argent et les soldats?...
Gonçoitpon ce que pouvait être une résistance organisée dans les 37,000 communes de France? Le parti démocratique comptait plus du tiers de la nation : cherchez donc des garnisaires et des gendarmes pour contenir trois millions de contribuables! Les paysans, de quelque opinion qu'ils fussent^ n'auraient pas plus tôt entendu parler de refus de l'impôt, qu'avant de se déclarer, ils auraient commencé par ne plus payer ; la haine de Timpôt du sel» de celui sur les boissons et des 45 centimes, était une sûre garantie de leurs dispositions. 11 serait arrivé dans les villes et les campagnes ce qui arrive à la Banque, à la Bourse et dans tout le monde financier et commercial, au moment des crises politiques : dans rincertitude des événements, et afin de n'être pas dupe, chacun sgourne le plus qu'il peut ses payements. Le gouvernement eût-il voulu user de rigueur? Les poursuites n*auraient fait que souffler le feu. D*un seul coup, sans conflit, sans effusion de sang, notre système si compliqué d'impôt était renversé, et force était de le changer de fond en comble; la conscription abolie, la réforme hypothécaire et les institutions de crédit conquises. Le peuple appelé à voter lui-même l'impôt, le socialisme, par cette résolution de la minorité, devenait une loi de nécessité, et entrait dans la pratique même de l'État.
Il ne faut qu'un peu de connaissance du peuple et de la machine gouvernementale pour comprendre ce qu'un pareil système d'opposition, solennellement annoncé, énergiquement soutenu, avait d'irrésistible, surtout après les élections du 13 mai. Le 'parti démocratique fut seul à le trouver mesquin, impraticable, impossible. On parla de mobiliers saisis, vendus à l'encan, de paysans effrayés devant les porteurs de contraintes! Les feuilles les plus avancées, les plus furibondes, s'étonnèrent de cette politique vnamceva^le, de cette tactique de procureur, comme elles disaient. Elles tremblaient à l'idée d'exposer le peuple à la garnison collective!
Les plus bienveillants trouvaient là résolution imprudente, hasardeuse, surtout antigouvernementale. Si le peuple, disaient-ils, se refuse une fois à payer l'impôt, il ne le payera jamais plus, et le gouvernement sera impossible I Si Ton apprend aux citoyens à se scinder, si on renouvelle, à propos d'un conflit parlementaire, l'histoire du peuple romain sur le Mont-Sacré, bientôt les départ ments, les provinces se sépareront les unes des autres ; la centralisation sera attaquée de toutes parts ; nous tomberons dans le fédéralisme : il n'y aura plus d'Autorité I C'est toujours le gouvernement qui préoccupe les jacobins. Il leur faut le gouvernement, et avec le gouvernement, un budget, des fonds secrets, le plus possible. Bref, la contre-révolution fut admirablement défendue par les organes de la révolution; les jacobins, qui détestèrent tant la Gironde, parce qu'elle réclamait contre le despotisme central, au nom des libertés locales, parlèrent pour les doctrinaires. Le PctfpJe recueillit de son initiative cinq ans de prison et 10,000 fr. d'amende, et le Constitutionnel, riant sous^ cape, n'eut qu'à garder le silence. '
Quelle leçon pour moil quelle pitoyable chute l Comme j'avais mal jugé mes contemporains, conservateurs et amis de Tordre jusqu'à la moelle des os 1 Comme je connaissais peu nos prétendus révolutionnaires, gens de pouvoir et d'intrigue, qui de la République fondée en 92 ne comprenaient que le comité de salut public et la police de Robespierre ! Et c'étaient là les rouges qui mettaient en fureur Léon Faucher ! c'étaient là les prétendus terroristes dont le gouvernement de Louis Bonaparte faisait un épouyantail! Calomnie !
Les partis sont comme les sociétés, comme l'homme. En vieillissant, ils reviennent à l'enfance. L'histoire du jacobinisme, depuis le 25 février 1848 jusqu'au 13 juin 1849, n'est qu'une succession de fautes. Mais c'est encore un aveu qu'il me faut faire, quelque pénible qu'il soit à mon amour-propre. La Révolution a été mieux servie par l'incapacité 4e ses agents qu'elle ne l'eût été par les moyens décisifs que je proposais. Depuis le 13 juin, nous en avons fini avec les partis et avec le gouvernement : cela vaut mieux que d'avoir rétabli les Montagnards à la place des doctrinaires et des jésuites. La force des choses ne nous laisse plus rien à faire. // monda vadase! •
«Il
f • avvU I Expédition de
Mes lecteurs ont remarqué peut«ètre que les dates révolutionnaires de 1849 correspondent presque jour par jour à celles de 1B49, offrant de plus avec celles-ci une opposition surpre-nante.
En janvier et février 1848, c'est la querelle parlementaire de Topposition Barrot avec le ministère GuiKot-Duchâtel. — Ba janvier et février 1849, nous retrouvons dans le Gouvernement la même lutte de prérogative. Seulement, le rôle du personnage principal est changé, La première fois il combattait contre le gouvernement; la seconde il combat pour le gouvernement.
Le 21 mars 1849 offre une pareille coïncidence avec le 17 mars 1848. Ici, le parti démocratique vient couvrir de sa protection le pouvoir; les clubs, à la nouvelle que le Gouvernement provisoire est menacé, envoient pour le secourir une manifestation) de 150,000 hommes. «— En 1849, le pouvoir organise la persécution contre la démocratie, et veut porter atteinte au droit de réunion ; il attaque les clubs. Aussitôt le parlement vient en aide aux cito^^ens; l'Assemblée nationale s'arrêta un moment dans la voie de réaction où elle »*e8t engagée : la crainte du peuple fait reculer le gouvernement.
Même rapport de signification et d'analogie pour le 16 avril. Le 16 avril 1848, la démocratie socialiste presse le Gouvf »icment
provisoire de réaliser Tidée révolutionnaire; — le i6 avril 1849, le gouvernement de Louis Bonaparte organise une expédition contre ' cette idée. Trente mille hommes pour rétablir la Papauté; voilà, à an an de date, la réponse à la pétition du Luxembourg.
Nous retrouverons pareillement les dates de mai et de juin, et, ce qui paraîtra encore plus étrange, nous verrons les revirements de Louis Bonaparte former une sorte de compensation à ceux de Cavaignac. Quand les événements s'eugendreat, s'écbeloooent, se compensent avec cette précision presque mathématique, ne faut-il pas conclure que la liberté a ses lois comme la matière, et que la pensée humaine peut, avec un légitime orgueil, aspirer à remplacer dans le gouvernement du monde les deux puissances qui se sont jusqu'ici partagé l'adoration des mortels, la Providence et le Hasard?
Décidément, la réaction sert de relai à la révolution, et prend la place des démocrates. Odilon Barrot, Léon Faucher, le doctrinaire et le malthusien, ont fait leur œuvre : M. de Falloux, le jésuite, va entrer en scène.
Tout a été dit, au point de vue politique, sur l'affaire de Rome. Les faits sont connus. Les pièces sont entre les mains dé tout le monde : les résultats nous arrivent chaque jour plus honteux et plus déplorables.
Il reste à expliquer le sens philosophique et révolutionnaire de cette expédition, que la Montagne a combattue, que j'ai combattue moi-même, et contre laquelle je proteste encore de toute l'énergie de ma pensée, parce que l'homme qui pense ne doit jamais se soumettre à la fortune; mais qui, dans le travail de décomposition que rendaient nécessaire et nos préjugés traditionnels et nos hésitations présentes, était devenue la seule manière de faire avancer les choses.
La guerre faite à la République romaine est le coup de grâce que le principe d'autorité s'est porté à lui-même par la main de Louis Bonaparte. — Est-ce donc que la métempsycose serait une vérité? Faut-il croire, ainsi qu'aucuns l'assureut, que les âmes des morts revivent dans leurs descendants et successeurs, pour continuer le bien qu'elles ont fait durant leur précédente existence ou pour en repérer le mal? C'est un Bonaparte qui fut, au commencement du siècle, la personnification la plus haute de l'auto*
rite; c'est un Bonaparte qui en devient, cinquante ans après, la' plus éclatante négation. Encore une fois, est-ce hasard ou mystère T.. .
J'ai rapporté de quelle manière le Gouyemement, tombé entre les mains de Louis Bonaparte, avait commencé de se démolir, d'abord par la proposition Râteau, ensuite par le projet de loi sur les clubs. Il est utile de faire ressortir la formule contenue dans chacun de ces actes, qui ont été comme les prémisses d'uD syllogisme dont la conclusion finale devait être Texpédition de Rome.
1. Proposilion Râteau. — La séparation des pouvoirs, dit la Constitution, est la condition de tout gouvernement. Nous avoas vu en effet que, sans cette séparation, le gouvernement est dicta* torial et despotique : c'est là un fait définitivement acquis à la science politique, et passé en théorie. Mais avec la séparation des pouvoirs le goifvernement est caduc; le législatif et l'exécutif sont nécessairement en conflit; dès qu'ils fonctionnent, ils travaillent réciproquement à s'user : comme une paire de meules qui, tour— nant Tune sur l'autre, se réduiraient bientôt en poussière si la violence du tourbillon ne les faisaient auparavant voler en éclats. Sept fois au moins depuis soixante ans nous avons vu tantôt le pouvoir exécutif expulser le législatif, tantôt le législatif destituer l'exécutif. 11 semblait, après Février, que l'expérience dût paraître sufQsante, et que l'on n'eût rien de mieux à faire à l'avenir que de renoncer à ce mécanisme. Mais, pour la grande majorité des esprits, la question était encore douteuse. Il fallait un dernier essai, qui, résumant toutes les expériences antérieures, pût se réduire en une formule simple, capable de se graver, comme un aphorisme, dans la mémoire du peuple.
Or, voici cette formule :
Majeure. — Ou le despotisme^ ou le dualisme.
MmEURB. — Off le despotisme est impossible, le dualisme encore impossible.
Conclusion. — Donc le gouvernement est impossible^
La proposition Râteau et la journée du 29 janvier ne sont pas autre chose que la mise en scène de ce syllogisme.
En demandant à l'Assemblée constituante de se retirer devant le Président, M. Barrot et ses amis signalaient à tous les yeux
d'un R£VOLUTIOI<NAiaK 257
Tantagonisme constitutionnel. C'est comme s'ils eussent dit au peuple : Oui, la séparation des pouvoirs est la première condition d'un gouvernement libre. Mais cette séparation ne doit pas se^ prendre à la rigueur; il faut que Tun des deux pouvoirs se subor-j donne à Tautre, sans quoi ils se dévoreront tous deux. C'est pour cela que nous demandons que la Constituante résigne ses pouvoirs,; et fasse place à une Législative mieux disposée à suivre les inspi-' rations du Président.
Sous la Cbarte, qui, de même que la Constitution de 1848, posait en principe la séparation des pouvoirs, il était admis et passé en coutume, que le Roi devait choisir ses ministres dans la majorité, sauf à faire tous ses efforts pour obtenir des électeurs une majorité soumise. C'était une manière de se soustraire aux conséquences de la séparation. Sous la Constitution de 1848, le Président étant responsable, électif, nommé par tous les citoyens, on jugea, au rebours de tout ce qui se passait sous la Charte, que c'était à la majorité d'appuyer le Président, non au Président de s'appuyer sur la majorité : conséquence parfaitement logique, mais qui met à nu la contradiction et le péril de l'Autorité.
2. Loi iur les clubs. -* Les faits sont la manifestation des idées. De même que pour connaître les lois de la nature, il suffit d'en observer les phénomènes; de même, pour pénétrer la pensée intime d'un gouvernement, et prédire sa destinée, il ne s'agit que d'analyser ses actes. La proposition Râteau, en nous montrant l'antagonisme dans le Pouvoir, nous a fait pressentir sa dissolution future; la loi sur les clubs, en nous dévoilant l'antagonisme entre le Pays et le Pouvoir, change ce pressentiment en probabilité.
La séparation des pouvoirs est Vessence de la Constitution; l'accord de l'autorité et de la liberté est son objet. Depuis 1790, les partisans du système constitutionnel se sont surtout occupés de cet accord : chacune de nos constitutions, même celle de 93, a été un essai d'application de leur théorie. Tous ont prétendu successivement avoir résolu le problème, et tous ont successivement échoué à l'œuvre. Les auteurs de la Charte de 1830 s'étaient surtout flattés de donner cette solution, et si l'expérience n'avait pas, cette fois plus que les autres, confirmé la théorie, c'était, affirmait Topposition Barrot, la faute de la couronne et de ses ministres,
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qui, par une eollution déloyale, fauasakùt l'institution; c'étaient au dire des jacobins, la dualité des chambres, la prérogatife monarchique, le privilège électoral, qui en étaient cause.
Pour que Texpérience fût décisive, il fallait donc qu*elle réunit toutes les conditions exigées à la fois par les doctrinaiteft et les jacobins.
Or, comme la société, dans sa marche progressive, épuise d'or« dinaire toute les transitions et n'admet guère d'enjambements, il devait arriver, d'un côté, que la Constitution fût modifiée au seni des jacobins, de Tautre, que le pouvoir fût donné aux hommes de l'opposition doctrinaûre, afin que l'on sût à quoi s'en tenhr sur la devise adoptée jusqu'à ce jour par tous les partis : Accord de la liberté et du Pouvoir.
On observera peut-être que TépreuTe fournie par la Constitution de 1848 ne peut être regardée comme décisive, attendu que la Constitution n'est point absolument telle, avec son Président et sa Chambre unique, que Teussent youlue» chacun de leur côté, les montagnards et les doctrinaires.
Mais cette observation ne saurait être adnûse. Ce qui constitue l'autorité dans une société, suivant la yéritable acception du mot; ce qui réalise le pouvoir et qui fait l'essence de la monarchie ellemême, c'est bien moins, comme nous Tavons vu à propos de la Constitution, la penonnaliié du gouvernement, que le cumul des attributions. Or, en quoi ce cumul serait-il diminué, en quoi la constitution monarchique du pouvoir serait-elle altérée et la démocratie plus réelle, parce que Louis Bonaparte aurait quitté le fauteuil, et qull ne resterait à la tète du pouvoir exécutif que M. Barrot, avec le conseil des ministres, l'un et l'autre à la nomination de l'Assemblée? Avec la majorité de l'Assemble législative pour souverain et M. de Falloux pour ministre, la guerre contre la République romaine, indiquée d'avance par la sotie piété du général Cavaignac envers le pape, en fût-elle moins devenue une politique de nécessité pour la réaction ?«.. Quant à la dualité des Chambres, comme elle n'a d'autre objet que de servir de contrôle, et, au besoin, de faire cesser les conflits entre les pouvoirs, en départageant les volontés, le parti Barrot serait aujourd'hui mal fondé à arguer de l'absence d'une Chambre haute, attendu que c'est lui qui gouverne et qu'il a la majorité*
D*VH aévOLUTIONNAIRB t59
La Constitution de 1848» avec la présence aux aflkires do l'an^ cienne opposition, réunit donc toutes les conditions de sincérité tt d'évidence désirables : répreuve, il faut Tespérer, sera définiliTO.
Hh bien! le résultat de celte épreuve, la journée du Si mars nous l'a fait connaître : c'est que le gouvernement, contradictoire dans son essence, est encore en contradiction avec son objet, avec la liberté. Mise en demeure de fournir sa solution^ TOpposition dynastique nous a répondu, par la bouche de Léon Faucher, comme les républicains de la veille l'avaient fait par la bouche de M. Marie : Nous nous sommes trompés ! Les institutions républi** caines, la liberté de la presse, le droit d*association et de réunion dépassent la mesure du pouvoir. Il faut imposer des limites à la liberté, sans quoi le gouvernement ne saurait répondra de Tordre!
Le dilemme s'est donc resserré, la formule est doTenue plus énergique :
Ou point de ttbertéf
Ou point de gouvernement.
Tel est le sens de la loi sur les olubs et de la dernière loi sur la
Ainsi, le gouvernement du 10 décembre n'existe que comme démonstration révolutionnaire, comme réduction à l'absurde du principe d'autorité. Chaque pas qu*il fait est un argument qu'il adresse à la liberté : a Tue-moi ou je te tue, » lui dit-il. -^ Main« tenant, nous allons le voir généraliser la formule régniddêt en invoquant contre la liberté qui le poursuit sa dernière espérance, le droit divin, en se réfugiant dans son dernier asile, la papauté.
3. Eûcpédition de Rome. — De temps immémorial, TÈlat avait tendu à se rendre indépendant de TÉgiise. Le temporel avait fait schisme avec le spirituel; les rois, ces premiers révolutionnaires, avaient souffleté le pape de leur gantelet de fer. Ils comptaient ne plus relever que de leur droit et de leur épée : ne comprenant pas que le droit monarchique est la même chose que le droit canonique, -dont le souverain juge est le pape, et que le droit du glaive n'est autre chose que le droit d'insurrection, dont le souverain juge est le peuple. La liberté parlait au pape par la bouche des rois, en attendant qu'elle parlât au roi par la bouche des esclaves. La royauté, s'insurgeant contre la papauté, commença dès lors de
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marcher à sa perte. Le droit divin étant le seul que les rois pussent invoquer en faveur de leur prérogative, la désobéissance an pape mettait de fait le roi en interdit, déliait les sujets du serment de fidélité, et si le roi entreprenait de les soumettre par la force, les sujets avaient le droit de lui courir sus et de Toccire. Ainsi l'avaient décidé les casuistes, longtemps avant que les républicains de 1688 et 1793 missent en pratique leurs leçons.
Le schisme existait donc depuis des siècles entre Tautel et le trône, au grand dommage de TÉglise et de la monarchie, mais au grand profit des peuples, dont Fémancipation y trouvait sans cesse de nouvelles forces. Au seizième siècle, une conjuration s'organisa pour arrêter les progrès de Fesprit nouveau. La compagnie de Jésus fut fondée pour ramener, par la prédication et l'enseignement, les rois et les peuples à Fautorité papale, et pour concilier, autant que possible, les progrès et les besoins du siècle avec les droits sacrés et indéfectibles du vicaire de Jésus-Christ. Mais bientôt Fécole puritaine de Jansénius vint démasquer la tactique des enfants de Loyola. Un peu plus tard, parurent à la fois Voltaire et FEncyclopédie, avec le marquis de Pombal et le pape Clément XIII, qui, faisant expulser les jésuites de la plupart des États de FËurope, rendirent dès lors la scission presque sans remède. La constitution civile du clergé, faisant ensuite FÊglise salariée, de propriétaire qu'elle était autrefois, et la reléguant dans la métaphysique du culte et du dogme, ôta toute réalité à sa puissance. Les ordonnances contre les jésuites, qui parurent sous Charles X, contresignées par un évéque, furent la consécration du schisme gallican, posé un siècle et demi auparavant par Bossuet. Enfin, la révision de la Charte en 1830, où la religion catholique perdit son titre de religion de FÉtat, et fut déclarée simplement religion de la majorité des Français, consomma la séparation du temporel et du spirituel, ou, pour parler plus juste, l'anéantis^ sèment de celui-ci.
L'Eglise ainsi humiliée, le principe d'autorité était frappé dans sa source, le pouvoir n'était plus qu'une ombre, FÉtat une fiction. Chaque citoyen pouvait demander au gouvernement : Qui es-tu pour que je te respecte et que je t'obéisse? Le socialisme ne faillit pas à montrer cette conséquence ; et quand, à la face de la monarchie, la main étendue sur une charte qui niait FÉvangile, il
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osa se dire ânarchistb, négatear de toute autorité, il ne fit que tirer la conséquence d'un raisonnement qui se déroulait depuis des milliers d*années, sous Faction révolutionnaire des gouyernements et des rois.
Le moment est donc Tenu pour les puissances de l'Europe, ou de s'abjurer elles-mêmes devant l'interrogation des citoyens, ou de rappeler les jésuites et de restaurer le pape. Qui l'emportera de la Révolution ou de l'Église? La dernière heure a sonné; la tempête qui doit emporter le saint-siége et le trône se lève mugissante. L'éternel dilemme se serre de plus en plus, et se pose dans son inexorable profondeur :
Ou point de papauté^
Ou point de liberté.
C'est en ces termes mêmes que la question s'était produite à l'Assemblée constituante, dans la séance mémorable du 20 février i849.
Le citoyen Ledru-Rollin. — a Un fait capital, qui laissera une longue trace dans Thistoire, yient de s*accompIir en Italie. La République vient d'y être proclamée : le pouvoir temporel des papes y a été frappé de déchéance. C'est là, pour les amis de la liberté, une bonne nouvelle. » (Rumeurs et réclamations.)
L'orateur dénonce ensuite le projet d'intervention que les bruits de Bourse attribuent au gouvernement, et demande « Si c'est pour ou contre la République romaine, pour ou contre le rétablissement de la puissance temporelle du pape que le gouvernement se propose d'intervenir. »
Le citoyen Droutn db Lhuts, ministre des affaires étrangères : — « Le gouvernement n'admet pas de solidarité entre la République française et la République romaine... Ceci posé, je dis que la question est fort délicate, parce qu'elle présente la nécesité de la conciliation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Depuis qu'il y a dans le monde des âmes et des corps, c'est là le grand problème qu'on a cherché à résoudre. C'est la solution de ce problème que nous chercherons avec bonne foi, et avec le désir d'arriver à un heureux résultat. »
Le citoyen Lbdru-Rollin. — « Il ne s'agit pas de concilier le temporel et le spirituel; il s'agit de les séparer. Votre conciliation n'est qu'un cumul, c'est la confiscation de la liberté même. »
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Les citoyens Poujoulat et Atlibs. — « L'existence de la papauté est attachée à cette conciliation : toute la catholicité y est intéressée. L'intervention est un droit pour TEurope, non pas car tholique, mais cbrélienne. »
Le citoyen Proudhon. — « La liberté passe ayant la catholicité I »
Ainsi la cause du gouvernement et celle du pape se déclaraient solidaires. Au point de vue de la conservation du pouvoir, Tinterveution de Louis Bonaparte dans les affaires de l'Egalise était logique, elle était une nécessité. Que dis-je, c'était une amende honorable au pape de toutes les révoltes et profanations commises depuis plus de mille ans contre son autorité, par les rois, ses enfants rebelles. En rétablissant le pouvoir temporel du pape, sans lequel le spirituel n*est qu'un pouvoir de raison^ comme l'&me sans le corps n'est qu'une abstraction, une ombre, disaient les anciens, le gouvernement de la République française espérait se consolider luimême; en attaquant la Montagne à Rome, la réaction absolutiste triomphait de la Montagne à Paris, Donc, encore une fois, ou Fin tervention ou la mort, je veux dire la mort spirituelle, en atten^ dant la mort physique : telle était, pour le gouvernement de Louis Bonaparte, la question, parfaitement comprise du reste par les socialistes et les jésuites.
Toutefois, et c'est ici qu'apparaît le caractère équivoque qu'on a tant reproché aux promoteurs de l'intervention, le gouvernement de Louis Bonaparte, composé en majorité d'anciens libéraux, ne pouvait, sans mentir à ses antécédents constitutionnels et à ses traditions de libéralisme, sans froisser le sentiment démocratique et philosophiste du pays, prendre d'une manière absolue la défense du pape. Les faits accomplis depuis des siècles, et définitivement acquis à l'histoire; nos principes de droit public, nos mœurs gallicanes, notre indifférence endémique en matière de religion, notre athéisme légal, tout faisait au pouvoir une nécessité de n'agir qu'avec mesure, et, chose singulière, tandis qu'il intervenait en faveur de labsolutisme, de se porter encore garant de la liberté. La contradiction le suivait partout. Si le gouvernement, disait M. Odiion Barrot, prend fait et cause pour la papauté contre la démagogie transtéverine, c'est bien moins encore pour rétablir le souveraip pontife daiis son inviolable prérogative, (jue pour faire
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jouir le peuple romalu, sou3 un gouvernement saint et paternel, d'une sage et honnête liberté. Le gouvernement n'entendait pas c^onfondrcj comme le lui reprochait Ledru-Rollin, il voulait concilier les deux pouvoirs spirituel et temporel, de la môme manière qu'il avait prétendu concilier déjà, par la Charte de 1830, la monarchie et la liberté.
Ainsi, sous la forme d'une papauté constitutionnelle, faisant pendant à cette royauté constitutionnelle trois fois renversée par ceux-là mêmes qui l'avaient créée, les ministres de Louis Bonaparte se chargeaient de résoudre un problème que la philosophie a dès longtemps déclaré insoluble ; ils refaisaient au nom du pape, et malgré le pape, le livre de cet abbé philosophe, de 1^ Accord de la Raison avec la Foiy livre duquel il résulte précisément, contre l'intention de l'auteur, que la Foi et la Raison sont à jamais inac- ^rdables. Ce que les doctrinaires allaient essayer à Rome, c'est ce que, depuis soixante ans, la Révolution avait démontré impossible, l'union de l'autorité et de la liberté, quelque chose comme la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel!
On reconnaît à cette politique d'autant d'illusion que de bonne foi l'esprit du juste-milieu, prenant sans cesse un raccommode* ment pour une conciliation, et qui, par la peur des extrêmes, se condamne fatalement à Tinertie, ou se rejette dans l'antagonisme. Ce que cherche l'éclectique en philosophie, le doctrinaire a la prétention de le produire en politique : tant il est vrai que les actes humains ne sont que la traduction des idées!
Vous demandez à l'éclectique : Ëtes-vous matérialiste? —^Non, répond-il.
Spiritualiste? -— Pas davantage.
Quoi donc? réaliste? — Dieu m'en garde I
Idéaliste? -- Je distingue.
Panthéiste? ^ Je ne sais.
Athée? •— » Je n'ose.
Sceptique? — Je ne puis.
Allez donc : vous êtes un charlatan ou un imbécile 1
La politique du doctrinaire est la reproduction exacte dQ cet éclectisme.
Que pensez-vous de la République? -^ Fait accompli.
}>e la monarchie? --• Je ne sors pas de la légalité^
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Du président? — Élu de six millions de suffrages.
De la Constitution? — Résumé de nos idées politiques. .
Du socialisme? — Généreuse utopie.
De la propriété? — Abus nécessaire.
Croyez-Yous à la religion? — Je la respecte.
Groyez-Yous à Fégalilé? — Je la désire.
Croyez-YOus au progrès? — Je ne m'y oppose pasl...
L*éclectique et le doctrinaire, au-dessus d'eux le jésuite, Yoilà les trois éléments qui dans ce moment gouYcrnent la France, j*ai presque dit, qui de tout temps ont gouYcmé le monde. Le dernier, représentant du principe absolutiste, a été, comme le socialiste son contradicteur, souYent proscrit; TËglise même, par laYoîx de ses papes et de ses éYéques, s'est montrée pour lui plus d'une fois sévère. Malheureusement, dans la conjoncture où se trouYe aujourd'hui r£urope, au moment où le pouvoir aux abois ne sait plus quelle politique tenir, Tinfluence jésuitique dcYait l'emporter ,8ur réclectisme et la doctrine, et leur donner pour un temps l'ex- ^dusion.
La conspiration tentée dès l'origine, entre l'autel et le trône, contre la liberté, reprit donc son cours fatal. Le crime qu'exigeait une théologie implacable fut consommé par une philosophie sans critérium, mère d'une politique sans boussole. Sur la proposition de M. Odilon Barrot, l'Assemblée nationale décréta qu'une armée française irait prendre position à Givita-Yecchia. C'était voter la guerre à la République : les faits se chargèrent vite de réaliser l'idée.
A cette attaque de l'absolutisme qu'allait répondre le socialisme?
La guerre faite aux Romains lui donnait trop beau jeu, et il est inconcevable qu'avec leur habileté si Yantée, les jésuites se four- Yoyassent à ce point. Le dilemme posé, comme il vient d'être dit, entre la papauté et la liberté, il était évident, quel que fût le succès de l'expédition, que la papauté y périrait. Ou bien, livrée à ses propres forces, elle disparaîtrait sous les réformes de Mazzini : le pape, privé de son autorité temporelle, n'étant plus que l'évèque de Rome, le premier salarié du culte suivi par la majorité des Romains, n'était rien. Renfermer le catholicisme dans ses églises, c'est l'exiler de la ^rre. Ou bien, restaurée par les baïoA-
d'un eévolutiomnaire 265
nettes étrangères, cimentée du sang de ses sujets révoltés, devenue un objet d'horreur pour le monde chrétien, la papauté mourrait de sa propre victoire : un pape, vicaire du Christ, qui règne par le sabre, est le blasphème sous la tiare : c'est TAntechrist.
La passion réactionnaire emporta les jésuites. Oublieux de leurs propres maximes, méconnaissant Tesprit de leur institut, alors qu'il fallait faire la part au principe antagoniste, ils vou- .lurent, comme autrefois le concile de Trente avec la Réforme, en finir avec lui. Dévorés d'une longue soif de vengeance, ces hommes dont le fatal génie avait poussé FAssemblée constituante aux funérailles de juin, eurent le crédit de la rendre complice encore du bombardement de Rome. Ils voulaient, dans leurs folles pensées, exterminer la protestation de dessus la terre : ils n'ont réussi qu'à compromettre, de la manière la plus déplorable, Texistence même de la reh'gion.
Après le vote du 16 avril, la guerre à la république romaine était inévitable. Après la prise de Rome par l'armée française, la chute de la papauté n'est plus douteuse : elle doit entraîner, dans un temps donné, celle du catholicisme. S'il existait encore de Trais chrétiens, ils se lèveraient, ils se tourneraient vers les évèques : La religion est en danger, leur diraient-ils. Pères de rÉglise, avisez I
Pour moi, après la séance du 16 avril, je commençai à m'effrayer de la rapidité des événements. J'en étais presque à regretter les coups portés à l'Église par la main de ses propres chefs : si ce n'était par intérêt pour la religion, c'était par respect de l'humanité. Le catholicisme est l'élément organique le plus ancien, le plus puissant encore des sociétés modernes : comme plus ancien et plus puissant, il ne peut être révolutionné que le dernier. Sa transformation suppose, comme conditions préalables, une révolution politique et une révolution économique. La conduite des jésuites et de la cour de Rome renversait toutes les lois de l'histoire, toutes les notions du progrès : j'étais presque tenté de voir, dans cette politique de désespoir, une perfidie de plus contre la révolution.
Cependant le socialisme ne pouvait aller au secours du principe contradicteur : sa marche était tracée. Le devoir révolutionnaire iQter^isftit aux organes 4^ la démocrate socialiste de garder le
266 LBS CONFESSIONS
silence : il leur commandatit au contraire de protester, bien que leur protestation ne pût avoir d'autre effet que d*actiyer la passion des réacteurs. Il fallait appeler sur cette grande controverse le 'jugement des nations, donner à Teipédition dirigée ôontre le peuple romain, à son esprit, à ses moyens, à son but, à ses effets, la plus grande publicité. Il fallait, puisqu'ainsi l'avalent voulu les hommes de Dieu, poser dans totale conscience le fatal dilemme ; montrer le catholicisme de persécuté devenu persécuteur, de martyr bourreau; TËglise romaine changée en furie; un pape faisant bombarder ses ouailles; les cardinaux et les prêtres dressant les listes de proscription; les travailleurs et les pauvres, jadis les hommes de la foi, les meilleurs amis de Dieu, maintenant déclarés anathèmes, tandis que la richesse incrédule et libertine était ca< ressée et applaudie; le gouvernement d'une république, enfin, poignardant de sang-froid, au signal de la Congrégation, une autre république, et cela parce qu'il est gouvernement, et que, suivant la théorie ultramontaine, tout gouvernement qui ne relève pas de la papauté est une institution usurpatrice, un lait illégitime.
La presse démocratique rivalisa donc avec les organes du jésuitisme d'ardeur désorganîsatrice. Le Peuple, jusqu'à son dernier jour, sonna héroïquement la charge contre la papauté homicide. La propagande atteignit jusqu'aux paysans, aux domestiques, aux soldats. Je n'ai jamais eu grande foi à la vertu républicaine du sabre; j'ai toujours cru la baïonnette plus brutale qu'intelligente, et j'avais de bonnes raisons de regarder le corps des of^cierS comme moins sensible à l'honneur du pays et au succès de la révolution qu'au respect de ce qu'ils nomment discipline. La ques* tion théologico-politique de la guerre de Rome n'en fut pas moins portée à la connaissance de l'armée, discutée par chaque soldat, devenu, par sou droit d'électeur, le juge du gouvernement. Le succès dépassa toutes les prévisions : le pouvoir trembla. Encore quelques mois de cette propagande, et nous eussions amené les régiments, non pas sans doute à quitter leurs drapeaux et à se révolter contre leurs chefs, mais h prendre eux-mêmes rinltiative d'une manifestation dont les suites eussent été alors tout autres que celles du 13 juin.
Pe tçU combetts, pour les homwes d'Idées, les seuls yrais réro-»
d'un aÉYOLVTIONNiURB 267
lutionnaireS) sont bien autrement grandioses que les batailles où tonne le canon, où le fer et le plomb ne menacent que la partie cbarnelle de Tliomme. Soixante années de révolution n'avaient pu déraciner en France le respect de l'autorité : et nous, journalistes, nous pouvons le dire avec orgueil, en une campagne nous avons vaincu la papauté et le gouvernement, la domination spirituelle et temporelle. Nous n'avons pas dégénéré de nos pères 1...
L'alliance des doctrinaires avec les jésuites a tout perdu : religion, papauté, monarchie, gouvernement. A présent, il semble que le repentir les saisisse. Le président de la République a essayé d'écrire pour protester contre l'absolutisme papal 1 Inutile effort 1 La femme qui se livre perd la volonté avec la pudeur. Les doctrinaires, subjugués par les jésuites, n'ont de pensée que celle des jésuites. Les jésuites exigent que l'armée française sorte de Rome, abandonnant le peuple à toutes les vengeances sacerdotales ; et l'armée française obéira. L'avarice se mêlant du complot, les bancocrates refuseront les crédits nécessaires au séjour de nos soldats : on aura sacrifié 25 millions pour restaurer le pape, on n'aura pas une obole pour soutenir notre influence. Coupable envers la liberté d'assassinat et de parjure, le doctrinaire se frappe la poitrine. Le jésuite vient, et dit ; Partons ?
Évêques de France, je vous parlerai avec franchise, sans égard à Topinion que je représente.
Rien ne se détruit dans le monde, rien ne se perd : tout se développe et se transforme sans cesse. Telle est la loi des êtres, la loi des institu lions sociales. Le christianisme lui-même, expression la plus haute et la plus complète jusqu'à présent du sentiment religieux; le Gouvernement, image visible de l'unité politique; la Propriété, forme concrète de la liberté individuelle, ne se peuvent totalement anéantir. Quelque transformation qu'ils aient à subir, ces éléments subsisteront toujours, au moins dans leur virtualité, afin d'imprimer sans cesse au monde, par leur contradiction essentrielle, le mouvement. Le catholicisme, travaillé depuis tant de siècles par la libre pensée, après s'être tour à tour inspiré du génie romain et de l'esprit féodal, devait se rapprocher, par le développement des idées sociales, de ses origines grecques et philosophiques. La guerre intentée à la République romaine, soulevant contre l'Église Id réprobdtiQo des pei^plç^ §t4é§bgoQr»o( le ç^^tbo^
268 LBS CONFESSIONS D'uN RBVOLUTIONNÀiaS
licisme, vicie la révolutioû, trouble les conscience, et compromet la paix de l'Europe. Le socialisme, dont la mission était de vous convertir, vous écrase : prenez garde. Séparez-vous des jésuites, tandis qu'il en est temps encore, avertissez votre chef Pie IX, ou vous êtes perdus 1
§8 mai — iS tnltt §849 :
Constltntlonnalité du parti démoeratiqae-socialisie
L'idée de ramener le socialisme tout entier à un principe unique, exprimé sous trois formes symboliques, le catholicisme ou la papauté, la monarchie ou le gouvernement, et le capital ou Tusure, puis de déduire de ce principe toute la révolution de février, portait ses frurts. Le gouvernement, tombé en des mains fanatiques, se détruisait comme à plaisir : oo eût dit qu'il obéissait au commandement du Peuple. L'opinion publique tournait à vue d'œil : partout lès candidatures s'étaient posées, et les électeurs avaient voté sous l'influence de cette opinion, qu'en France il n'y avait plus désormais que deux partis, le parti du Travail et le parti du Capital. Les conservateurs avaient accepté la question ainsi pré- ] sentée; la monarchie et la papauté étaient reléguées sur le second I plan. On était démocrate-socialiste, ou Ton était réactionnaire.
La Constitution prêtait elle-même à cette classification. Aussi révolutionnaire que conservatrice, aussi socialiste que politique, elle se prêtait à toutes les interprétations : la question était de savoir de quel côté pencherait la balance. Peu importait même que le socialisme fût, pour quelque temps encore, en minorité dans le pays et dans l'Assemblée. Dès lors qu'il avait ses racines dans la Constitution, et que, par suite de l'idée sous laquelle se faisaient les élections, il était à la majorité capitaliste ce que l'opposition dynastique avait été, sous Louis-Philippe, ^ la majorité
•n'y) LES CONFESSIONS
immobiliste, il devenait ce que jusqu'alors ou avait pu, avec plus ou moins d'apparence, contester qu'il fût, un parti légal et constitutionnel. Déjà il prenait possession du pays : son triomple n'était plus qu'une question de temps.
La situation révolutionnaire était donc, en mai 1849, plus belle qu'elle n'avait été en février, mars, avril et mai 1848, alors que l'idée socialiste, mal définie, plus mal encore représentée, s'était vu éconduire successivement par toutes les nuances républicaines, depuis la nuance Barbes jusqu'à la nuance Bastide, pour se faire massacrer ensuite sous la nuance Lacrosse et Senard. Le socialisme pouvait dire, comme le Dieu des Juifs : Je suis celui qui Buisl Je suis le parti jeune et fort, le parti qui grandit, qui court et se propage comme l'incendie, et qui vous dévorera, vous, parti usé, parti de vieillards et de moribonds, si vous lui barrez le passage.
Ainsi, le mouvement grandissant toujours, la dissolution du pouvoir allant du même pas, il était aisé de voir que la direction des affaires allait, un peu plus tôt, un peu plus tard, échoir k la gauche. Le moment était venu, pour la Montagne, de se mettre en mesure de répondre à l'appel qui, bientôt, lai serait fait. Bile tenait le gouvernement à la gorge : avant de frapper le derniei coup, elle avait à faire connaître son programme.
Quel effet eût produit Ledru-RoUin si, le jour même de la réunion de la Législative, prenant la parole au nom de la démocratie socialiste, il était venu, lui ^ chef d'un parti qui avait voté contre la présidence, et jusqu'à certain point contre la Constitution, protester, en termes énergiques, du respect de son parti pour cette Constitution! Élu de cinq départements, Ledru-Rollin devenait à l'instant l'homme de la France entière.
Je ne répéterai pas ici ce qui fut dit dans le Peuple, après les élections du 13 mai, sur la nécessité, pour la démocratie socialiste, de se présenter au pays comme parti d'ordre et de CoDstitution : l'événement a prononcé à cet égard, et d'une façon douloureuse. Au lieu de voir dans cette tactique une prise de possession, les ^acobins y virent une reculade. Pour avoir indiqué que la conséquence de la mise en accusation de Louis Bonaparte et de ses ministres était de porter à la présidence Ledru-Rollin, candidat du 10 décembre, maintenant chef de l'opposition, le Peuple fut, par
d'un RÉVOLUTIOKNAIEB 271
les UQ8« soupçonné de tendre un piège à Toratear montagnard, par les autres, accusé de lui faire servilement la cour. Tant il y avait alors d'aveuglement dans les esprits ! Nous avions trop raison pour être écoutés : la Révolution allait à ses fins toute seule.
Mais ce qui n'a pas été dit, ce qu^l importe aujourd'hui plus que jamais de faire connaître, ce sont les motifs d'économie sociale qui nous dirigeaient. Le parti conservateur n'est pas si fortement établi qu'il ne puisse d*un jour à l'autre tomber du pouvoir, et laisser le gouvernement de la République à ses adversaires. Que dis-je? S'il est vrai, comme nous en avons vu tant d'exemples depuis février, que les idées mènent le monde, en vertu du principe que les extrêmes se touchent, il faudrait regarder encore comme probable, comme prochaine, l'arrivée de la Montagne au gouvernement. Quelle serait alors la politique des démocrates? le pa^s a le droit de le demander. La situation pouvant donc se retrouver dans six mois ce qu'elle était il y a six mois, nous allons reprendre la discussion telle que nous l'eussions développée après le 43 mai, si la pression des événements et la malheureuse journée du 13 juin n'étaient venues interrompre nos travaux.
Posons nettement la question.
Le socialisme, négation du capital et de l'autorité, devait-il , après les élections de mai, procéder vis-à-vis du gouvernement et du pays comme opinion extraparlementaire, ne prendre part aux travaux de l'Assemblée qu'afin de précipiter la chute d'un pouvoir réactionnaire et d'une Constitution imparfaite; ou bien, parti d'ordre et de progrès, s'appuyant sur la Constitution , prenant en main sa défense , déclarer que son intention, pour le présent et pour l*avenir, était de procurer le triomphe de la Révolution exclusivement PAR LES VOIES LÉGALES ?
En deux mots, le socialisme, dans l'éventualité de son avènement au ministère, devait-il se poser dans la légalité et dans la Constitution, ou dans la Dictature?
La question était assurément des plus graves. Elle méritait d'être examinée, approfondie, traitée avec d'autant plus de prudence, qu'elle donnait lieu, au point de vue politique aussi bien qu'au point de vue économique, à des considérations du plus haut intérêt.
272 tS8 CONFESSIONS
Si les organes de la démocratie socialiste ayaient seulement compris de quoi il s'agissait, s'ils ayaient saisi le côté brillant et» original de la thèse qu'ils soutinrent, ayec plus ou moins d*équi-| yoque, contre le Peuple, ils auraient pu nous dire, sans impréca* tlon et sans injure :
Prenez garde I Vous parlez de légalité et deConstîtstion, comme si, en temps réyolutionnaire, devant une réaction qui marche le front leyé, la légalité n*était pas le suicide; comme si une société qui se transforme n'avait pas à dompter par la force les éléments contraires, avant de les organiser par le droit. Ne sommes-nous donc pas aujourd'hui dans les mêmes conditions que nos pères en n92, lorsqu'ils renversèrent tour à tour, et la monarchie qui en appelait à la Constitution, et la Gironde qui eh appelait à la légalité, et qu'en foulant aux pieds la Constitution et la légalité, ils sauvèrent la Révolution?... Laissez donc aussi la légalité périr, la Constitution se déshonorer, la réaction s'enferrer, et les révolutionnaires faire leur besogne 1...
En vérité, si les journaux dont je parle, et dont la passion a fini par prévaloir, avaient entrepris sérieusement de justifier, par la nécessité révolulionnaire, leur inconstitutionnalisme systématique, le public aurait su alors de quoi il s'agissait; la Révolution discutant au grand jour ses moyens, le peuple se fût prononcé en connaissance de cause. Alors, soutenue ou condamnée par le peuple, la démocratie aurait vaincu le 13 juin, ou la manifestation n'aurait pas eu lieu.
Mais le parti populaire, conduit par une influence malheureuse, ne fut point éclairé sur la route qu'on lui faisait prendre. Soit ignorance de la question, soit défaut de franchise, la presse démocratique, un instant réunie contre le Peuple^ se tenait dans un vague déplorable. A cette question , posée carrément, si, dans le cas où le parti démocratique et social serait appelé aux afifaires, on devrait respecter ou abroger la Constitution, la Démocratie pacifique répondait par un faux-fuyant délayé en dix. colonnes ; elle s'en référait, disait-elle, à Vomnipotence du peuple. Pour les uns, des haines à satisfaire, le socialisme à éliminer, la dictature à établir; — ils l'ont avoué I ils l'ont imprimé! — pour les autres, des utopies à expérimenter, la fortune publique à manipuler, la nation à conduire, in flagelh et virgâ, comme un troupeau, voilà
D'tJN REVOLUTIONNAIRE ^3
ce que dissimulaient à peine, sons les plus honteuses réticences^ nos malheureux adrersaires.
Certes, lo Peuple savait ce qu'il faisait, et où il voulait aller, lorsque après le succès inespéré des élections il exprima la nécessité pour le socialisme de se poser comme parti constitutionnel et légal. Nous avions lu, comme tout le monde, notre histoire de la Révolution ; nous eussions avoué, peut-être, pour peu qu'on nous en pressât, que le formalisme des Girondins, en soi irréprochable, - fut intempestif et dangereux; que la légalité ayant été balayée par Touragan de 92, il était assez inconséquent de s'en prévaloir en 93.
Mais de ce que, sous le nom de démocrates- socialistes, nous étions les continuateurs de 93, s'ensuivait-il que nous en dussions faire, en 1849, la répétition? Le Peuple le niait absolument. Il soutenait que la Révolution, au point où elle est aujourd'hui, ne peut plus avancer que soutenue sur la légalité et la Constitution; il regardait en conséquence comme également ennemis de la démocratie sociale, et les conservateurs qui lui résistaient et la persécutaient, et les radicaux inintelligents qui, sous prétexte d'assurer son triomphe, la poussaient à l'absolutisme. Ajoutons maintenant que le meilleur moyen de faire rétrograder l'idée de février, sinon de la tuer, serait la création de ce pouvoir dictatorial réclamé par Louis Blanc, et inutilement sollicité en mars, avril et mai 1848, par les démocrates.
La question se trouvait donc ramenée à ces termes ; La révolution, en 1849, comporte-t-elle les mêmes moyens d'action qu'en 1793?
Pour ma part, je réponds sans hésiter : Non, elle ne les comporte pas. Et la raison, c'est que la Révolution en 1793 était surtout polUique, et qu'en 1849 elle est surtout sociale.
La révolution, en 1793, était le terme du mouvement commencé depuis plusieurs siècles par les communes : élévation du tiers état au niveau des ordres supérieurs, abolition des privilèges ecclésiastiques et nobiliaires, égalité devant la Loi. En 93, l'ordre public élaborait donc à nouveau sa constitution , mais seulement au point de vue politique, en dehors des données de l'économie sociale. Pour tout dire par un seul mot, la révolution de 93 ne s'adressait qu'à des prérogatives de caste; en 1849, elle touche à
274 tES CONFESSIONS
la prérogative de Tindivida même, à ce qui constitue dans la 80« ciété moderne Tbomme et le citoyen, la propriété.
Je regrette sincèrement, pour les semi-socialistes, d'avoir sans cesse à leur rappeler cette considératfbn, qui les fait murmurer. Mais il Haut qu'ils en prennent leur parti : il n'y a pas de réforme sociale possible, pas de garantie du travail, pas d'assistance publique, pas d'instruction gratuite, de circulation gratuite, d'émancipation du prolétariat, d'extirpation de la misère, sans une transformation radicale, de quelque façon d'ailleurs que cette transformation doive s'opérer, de la propriété. \ Qu'était-ce donc, après tout, que la révolution de 89?— Une assurance générale des propriétés du tiers état contre les avanies du privilège féodal.
Qu'est-ce que la révolution de 1848? — Une assurance gêné* raie du travail contre les abus de la propriété.
Que de soi-disant républicains me maudissent, que les plagiaires du vieux jacobinisme me dénoncent au tribunal révolutionnaire, ils ne m'empêcheront pas de répéter ce que je sais et qu'on ne réfutera pas, ce qu'il est de mon devoir de dire bien haut, afin que le peuple se tienne sur ses gardes et me désavoue si je suis dans l'erreur, ou qu'il m'appuie si je suis dans la vérité : c'est que révolution sociale, droit au travail, crédit gratuit, impôt progressif, impôt sur le capital comme sur le revenu, et perpétuité de la propriété — dans sa forme actuelle, — sont tous termes qui impliquent contradiction. La question, pour ceux qui ont étudié la matière, n'est plus de savoir comment on peut accorder la propriété, telle qu'elle est, avec l'extinction du prolétariat; mais comment il est possible d*abolir le prolétariat, et par suite de transformer la propriété, sans faire tort aux propriétaires, sans désorganiser la société.
Or, qu'avait à redouter la propriété, en 93, de la dictature de la Convention? Rien, absolument rien, 11 y eut des nobles expropriés, ruinés, je le veux : c'était pour cause politique, non pour raison économique. Ils furent frappés comme nobles, comme aristocrates, comme émigrés, etc., jamais comme propriétaires. Des réquisitions furent établies, suivant le principe de l'impôt progressif, je le sais encore : mais ces réquisitions étaient annoncées par ceux mêmes qui les établissaient comme temporaires et e^Lcep-
DCN REVOLUTIONNAIRE 27")
tionnelies; elles n'avalent rien de systématique. C'étaient des lois, non pas organiques, comme le projet de M. Passy et celui de M. Goudcbauz, mais de salut public. Considérées dans leur résultat, elles étaient la prime d'assurance payée, une fois pour I toutes, à la Révolution par la propriété.
1 La dictature fut donc faite, en 93, non point contre la propriété, mais pour la propriété. C'était si bien la propriété que In Convention et les jacobins entendaient défendre, que les socialiste? de l'époque, qu'on nomme les enragés^ furent livrés à la guillotine, et que la terreur des questions sociales fut plus grande d( 92 à 94, que celle de la contre*révolution. Ce qui tombait sous 1( coup de celte dictature n'était point la société, yivante alors dans Je tiers état; c'était la caste qui, par le progrès du temps, s'était mise elle-même hors de la société. Et c'est encore ainsi que les Romains avaient conçu la dictature : chez eux elle apparaissait de temps à autre, non pour réformer les institutions, mais pour repousser l'ennemi.
Ici je ne puis me défendre d'un rapprochement pénible Une question sociale, sous le nom de loi agraire, avait été posée par les Gracques. Or, pendant vingt ans que dura l'opposition des deux frères, on les vit procéder constamment par les voies légales : jamais ils ne réclamèrent le bénéfice d'une dictature. Il ne s'agissait pourtant pas, comme aujourd'hui, de modifier la propriété romaine : il n'était question que de répartir entre les vieux soldats plébéiens les terres conquises sur les ennemis; encore cette répartition ne devait-elle pas avoir d'effet rétroactif. La M agraire proposée par les Gracques était d'une saine politique : elle seule, en conférant à la plèbe, aux dépens de l'étranger, la propriété, pouvait raffermir la République chancelante, et refouler l'usurpation des Césars. Mais parce que cette loi semblait une restriction au droit d'acheter et de posséder, dont les patriciens usaient et abusaient à l'égard des territoires conquis, comme font les accapareurs à l'égard des grains et autres denrées, et conséquemment touchait au droit de propriété, si absolu, si inviolable ches les Romains, la réforme tentée par les Gracques ne put s'ef« fectuer comme ils l'entendaient : les deux tribuns succombèrent l'un après l'autre, victimes de leur amour du peuple et de leur respect pour la loi. Quant à la loi agraire, oa va voir ce qui en arriva*
D'institution économique qu'elle avait été d*abôrd, la loi agraire devint bientôt affaire politique; elle servit à la fois de prétexte et d'instrument à des ambitieux sans principes, Marias, Catilina^ Jules-César, cbefs de la démocratie socialiste du temps. Avec le dernier, la plèbe finit par l'emporter sur le patriciat. Mais elle ne jouit pas de sa victoire : elle n'en recueillit, au lien de la liberté et de la ricbesse, qu'une dictature perpétuelle, l'autocratie des empereurs. Alors la question sociale fut enterrée avec la République. Les patriciens gardèrent leurs possessions : ils n'eurent besoin pour cela que de faire la cour à César. Ils les accrurent même, l'or qu'ils retiraient de leurs usures leur donnant le moyen d'acquérir sans cesse et d'asservir de plus en plus la plèbe. Quant à celle-ci, elle reçut en dédommagement des distributions de blé, elle eut des spectacles gratis, et ce fut fait du Sénat et du Peuple romain.
Le socialisme est pour nous ce que fut la loi agraire pour les Gracques : il ne peut se réaliser que par la légalité, le respect des droits acquis et de la Constitution. S'il se laisse aller aux entraînements de la politique, s'il cesse d'être chose d'institution pour devenir chose de gouvernement, s'il prétend s'établir par autorité dictatoriale, il ne réussira qu'à troubler la société et à soulever des réactions sans fin. Après des perturbations sans nombre, il finira par succomber sous les coups du pouvoir qu'il aura voulu prendre : c'est ainsi que le socialisme de 93, après s'être coalisé, pour le pouvoir, avec les jacobins, périt sous les coups des jacobins.
Mais ces considérations, qui touchent à l'essence de. la propriété, ne sont rien encore auprès de celles que soulève daas les sociétés modernes le soin de la circulation, duquel dépend aujourd'hui la vie des peuples.
Peu de temps après les journées de Février, le Représentant au Peuple avait mis en lumière ce fait capital, qu'aujourd'hui la nation française ne subsiste plus, comme en 89, sur la propriété, mais sur la circulation ; que la séparation des industries, tout ea augmentant la richesse, a détruit l'indépendance des fortunes; de sorte que le même pays qui avait pu, grâce à la vente de plasiears milliards de biens nationaux, et surtout à la différence du régime économique, supporter, depuis l'ouverture des états-généraux jus-
d'un RlSVOLinriONNAIBE 277
qu'au 18 brumaire, douze ans de tempête révolutionnaire sans en être ébranlé, ne pouvait plus, après février, supporter sans périr deux années de ciiômage (1).
Il faut donc, pour remplir les conditions du problème économique , que la Révolution , prenant la société telle qu'elle est, changeant les rapports sans toucher aux intérêts immédiats et au matériel, réforme le système en le continuant ; car, ne l'oublions pas, le socialisme doit avoir tout le monde pour auteur et complice, à peine de créer une confusion babélienne, une tyrannie, une misère épouvantable.
Certes, rien de plus facile, sur le papier, que de racheter, au moyen de rentes sur l'État, canaux, chemins de fer et mines, grandes propriétés et grandes manufactures; de substituer des corporations ouvrières aux compagnies en commandite ; de faire des propriétaires et entrepreneurs actuels des directeurs salariés par l'État, etc., etc. On a vu avec quelle confiance Louis Blanc, d'accord avec les notabilités du Luxembourg, proposait d'opérer par décret le transport du personnel, du matériel, des propriétés et de toute l'industrie du pays.
Eh bieni quand les droits et devoirs des associés, travailleurs, directeurs, inspecteurs, apprentis, etc., sous ce nouveau régime, eussent été définis, — et ils ne l'étaient pas;
Quand les attributions de chaque industrie, de chaque société, de chaque individu, eussent été fixées, — et elles ne l'étaient pas;
Quand les salaires de tout ce personnel, le prix de tous les produits eussent été déterminés, — et ils ne Tétaient pas, il était impossible qu'ils le fussent;
Quand, au moyen de bénéfices imaginaires, on aurait trouvé le moyen de faire rembourser par les associations ouvrières le capital mobilier et immobilier que l'État aurait racheté pour elles, — et la plus simple question d'économie sociale démontre que l'idée de rachat universel des propriétés exclut la possibilité de remboursement;
(1) Ge qui se passe en ce moment est la confirmation la plus terrible des prévisions du ReprésetUant du Peuple. La propriété, annihilée par le défaut de circalation, ne rendant plus rien aux propriétaires, dévorée par le fisc et par Thypothèquc, a cessé, k Paris surtout, d*étre une garantie, pour devenir la plus intolérable des servitudes. {Note de la l'« ééUUon.)
278 UM GOMFB88IOKS
Qaaod toatei les yolontés eiissent été d*accord, "^ et la plus profonde discorde régnait au sein même du socialisme;
Quand toutes ces choses impossibles à régler par la discutsion, inaccessibles à la théorie, eussent été décidées, — et l'on n'avait pas résolu le plus simple problème :
Je dis encore que la moindre chose qn'il y eût à faire avaiit de se mettre à l'œuvre était un inventaire, et je déclare que j'eusse préféré mille fois la mort à la dictature, plutôt que de me charger d'un pareil déplacement de fortunes, de fonctions, de personnes, de matériel et d'intérêts.
Est-ce bien sérieusement qu'on a rêvé d'aocomplir une résolution sociale avec l'absolutisme d'une convention, d'un comité ou d'un dictateur? ConçoitH>n ce qu'eût été le recensement, l'estimation, le transfert de toute la richesse mobilière et immobilière iu pays, avec le déplacement de tous les individus, travailleurs, entrepreneurs, capitalistes et propriétaires : ce qui supposerait Fouverture immédiate de deux ou trois cents millions de comptes différents, sur les livres de l'État et des associations nouvelles Y Car, une fois engagé dans cette voie, il aurait fallu la pareourip jusqu'à la fin : les départements, les villes et les villages auraient voulu suivre Texemple de Paris; les métiers auraient été atteints comme les manufactures; la petite propriété aurait suivi le sort de la grande. Tout ce qui serait resté hors du mouvement devenant obstacle au mouvement, il aurait fallu généraliser le système tous les jours davantage. Plus le rachat, lisez l'expropriation sapa indemnité, de certaines portions de la fortune nationale aurait suscité d'obstacles, plus l'impatience révolutionnaire aurait cra s'en déliirrer par des expropriations nouvelles. Qu'on se le dise, la révolution sociale, tentée par voie de rachat et de substitatiop, comme l'avait imaginé le Luxembourg, ne pouvait aboutir qu'à nn immense cataclysme, dont l'effet immédiat e^t étéde parelyaeFle travail et de stériliser la terre, d'arrêter court la ctrenlatLon, à'mh fermer la société dans une camisole de force; et, s'il était poesâMe qu'un pareil état de choses se prolongeât seulement quelques semaines, de faire périr, par une famine inopinée, trois ou quatre millions d'hommes.
M&is admettons, par impossible, que la révolution socialOf d'après les idées du Luxembourg, eût pu «j'opéfflr san» préeipit«i^
d'un uIvolutionnairb 279
tion ni désordre, sans perte de temps, frais ou avaries. On m'accordera du moins que tout cela ne se pouvait faire sans une police, un ordre public quelconque, ne fût-ce qu'à titre de ^avi$oire, La dictature même, toute dictature qu'elle eût été, aurait eu besoin pour les affaires politiques d'un ministère ou gouvernement provoire, pour l'industrie et l'agriculture d'entrepreneurs provisoires, dd fermiers provisoires; bref, de lois, de codes, de tribunaux provisoires, d'un état légal enfin, sans doute imparfait, mais tel quel indispensable, et que pour cette raison l'on aurait déclaré, comme la Constitution de 1848, essentiellement réformable et sujet à révision*
Pourquoi donc ne pas déclarer tout de suite que le régime établi serait observé jusqu'à révocation, et la réforme proclamée seulement après expérience? Fallait-il, en attendant qu'on eût fait une autre Constitution, laquelle n'eût pas manqué d'être progressive, par conséquent susceptible d'être toujours révisée, par conséquent provisoire, discuter, voter d'abord une Constitution provisoire? A quoi bon cette perte de temps? Pourquoi ne pas se mettre immédiatement à l'œuvre en s'appuyant sur une Constitution toute faite? En quoi les radicaux, devenus les maîtres, avaient-ils besoin de la violer?..» Elle ne garantit pas, dit-on, le travail! Mais elle n'empêche pas non plus d'en solliciter l'organisation, si tant est que V organisation du travail^ au sens que tant de gens lui donnent, ne soit pas un mot vide de sens. ^ oulaic-on intervenir en faveur de la Hougrie et de Rome ? La Constitution ne l'empê* cbait point, pourvu toutefois que l'intervention n'eût d'autre but que d'assurer la libre manifestation des peuples dans le choix de leur gouvernement, c'est-à-dire de les protéger contre l'étranger. Gomment la présidence de la République, à laquelle Ledru-RoUin s'était, en décembre, porté candidat, n'aurait-elle pas suffi aux exigences du parti, et quelle nécessité de la convertir en une dictature?...
De pareilles questions ne se discutent pas : les poser, c'est les résoudre. Le Peuple^ en insistant sur la constitutionnalité du parti démocratique et social, dans la prévision d'un revirement politique, servait mieux les intérêts de la Montagne qu'elle n'avait fait olle-même depuis un an. Le refus d'accepter, sans arrière-pensée, la Constitution, alors que de cette acceptation des Montagnards
S80 U» GONFBSBIONS
dépendait l'adjonction au parti de la plus grande partie des bolI^ geois, était aussi dépourvu de raison que de politique. C'était une trahison envers le socialisme et le prolétariat, un crime contre la Révolution.
Dira-t-on qae J'exagère à dessein les conséquences d'une autorité dictatoriale, pour me donner le plaisir d'en démontrer ensuite l'absurdité; qu'il n'a jamais été question, dans le parti jacobin, d'abroger de plein saut toutes les lois, de déposséder les citoyens, de déplacer les fortunes, de transposer et intervertir, avec les idées, les hommes et les choses?
Oh I je sais à merveille que le néo-jacobinisme est fort peu socialiste, si peu que rient je sais que, la victoire remportée, on se proposait de jeter la question sociale par-dessus le bord, comme - fit autrefois Robespierre, et de créer au peuple de telles distrac-' tiens, que, sauf le ministère du progrès, demandé par Louis Blanc, sauf les quelques millions de crédit jetés à Considérant et aux sociétés ouvrières, on n'aurait pas eu le temps de songer à l'organisation du travail. La réaction était prête, et contre les modérés et contre les socialistes, comme en mars, avrilf mai et juin 1848.
Hais je sais aussi que ces fios politiques comptaient, comme l'on dit, sans leur hôte, ce terrible hôte qui s'appelle la logiqiiey et qui est inexorable dans le peuple comme la fatalité. Je sais, de plus, qu'après avoii^ réuni les banques à l'État, les canaux à l'État, les chemins de fer à l'État, les mines à l'État, les assurances à l'État, les transports à TÉtat, une foule d'autres choses encore à l'État, suivant les principes de l'économie domestique, gouyernementaliste et communautaire; après avoir établi l'inipôt progressif, aboli l'hérédité, rendu l'enseignement, y compris Tapprentissage, commun, gratuit et obligatoire, organisé la concurrence, c'est-à-dire le monopole des sociétés ouvrières contre l'industrie libre, créé des tarifs, fixé un minimum pour les salaires, un maximum pour les produits et les bénéfices, établi le papiermonnaie, etc., etc. ; je sais, dis-je, qu'il eût été impossible de s'arrêter en si beau chemin, et que, boii gré, mal gré, on serait arrivé à un transbordement général de l'industrie, du commerce, de la propriété, de tout ce qui existe enfin, en hommes et choses, sur 28,000 lieues carrées de territoire.
Je me résume donc, et je dis que le maintien de l'état légal eiistant au 13 mai était à la démocratie de la nécessité la plus absolue pour la réalisation de ses espérances;
Qu'il en était de même de la Constitution, attendu qu'en refaire provisoirement une autre était inutile, et que se jeter dans l'arbitraire était impossible;
Qu'ainsi, se placer vis^-vis du pays et du pouvoir hors de la légalité et de la Constitution, alors qu'on ne pouvait avoir le pays pour soi, qu'on ne pouvait vaincre que par la Constitution, c'était faire acte de folie et de mauvaise foi.
Arrêté le 5 juin, le temps m'a manqué pour développer dans le Peuple ces idées, qui eussent peut-être fait ajourner la manifestation du 13. Une manifestation! grand Dieu 1 au moment oti les enfants terribles du parti venaient de compromettre leur cause, en hésitant, par excès de puritanisme révolutionnaire, à se placer résolument sur le terrain de la Constitution, et en parlant de dictature 1 Une manifestation qui semblait dire au pays: Louis Bonaparte ne veut pas de la Constitution, et nous n'en voulons pas davantage! Louis Bonaparte, intervenant en faveur du pape contre Mazzini, a violé la Constitution ; et nous, en intervenant en faveur de Mazzini contre le pape, nous ne violerons pas la Constitution! Comme si intervenir dans les affaires intérieures d'une république, de quelque manière que ce soit, n'était pas toujours porter atteinte à sa liberté, et par conséquent faire exception à la Constitution!...
Les esprits étaient montés, la raison devenait importune. Le Peuple était accusé, comme l'est déjà la Voix du Peuple, de négocier sa réconciliation avec le pouvoir, de chercher à se rendre possible, et, qui pis est, de faire sourdement de la réaction aux idées sociales. La politique des manifestations l'emporta.
Je suis loin de dire que celle du 13 juin fût illégale. Le peuple, appelé par une fraction considérable de l'Assemblée législative, avait le droit de manifester son opinion dans une circonstance aussi grave, et de prononcer en dernier ressort, entre la minorité des représentants déclarant que la Constitution était violée, et la majorité affirmant qu'elle ne l'était pas. Je n'accuse pas davantage, il s'en faut, les citoyens qui ont pris part à la manifestation d'avoir voulu autre chose que le maintien de la Constitution établie ; la Ivresse démocrati()ue ell^même, sur les observations qui
t8S un OOMVBSSIONB
lai étaient venues de toutes parts, s'étaieot rangée dans les derniers temps à la politique du Peuple» Ce que je reproche à la ma* nifestatioQ du 13 juin, c'est d'avoir été inopportune, impolitique» mal conduite. Le pays, la démocratie tout entière, en ont ainsi jugé: s'ensuit-il que le pouvoir ait le droit de nous punir de notre maladresse?...
Libre» je ne me fusse point séparé de mes co-religionnalres politiques. J'aurais été, avec Ledru-Rollin et ses collègues, qui tous» dit-on, répugnaient à sortir des voies parlementaires, avec Pilhea et Langlois, mes deux amis et collaborateurs, la victime innocente de cette fatale imprudence. Mon étoile et M. Carlier en ont disposé autrement. Or, ce qui serait vrai de moi aujourd'hui, l'est, à plus forte raison peut-être, de tous les accusés de Yersailles, comparants et contumaces. Il n'en est pas un, quoi qu'on ait dit^ quelque vanterie qui ait été faite, que le Gouvernement puisse accuser d'avoir pris part à une insurrection. La Constitution était violée. La conscience publique protestait, par la bouche des Montagnards : il fallait, pour l'honneur du pays, qu'ils protestassent. Derrière eux, une multitude de citoyens manifestaient leur opinion. Mais, dans Tignorance où l'on était généralement du droit républicain ; incertaine de ce qui, dans une manifestation de cette nature, pouvait paraître légal ou extralégal; négligeant les précautions, disons mieux, les formalités les plus indispensables ; après avoir laissé répandre le doute, ne rencontrant plus que Thé sitation, ces mêmes citoyens, qui s'étaient levés pour la défense du droit, ne furent plus que les compères de la police ; ils peuvent se vanter d'avoir servi la République et protégé la Constitution comme s'ils eussent été des mouchards!... Doctrinaires et jacobins se sont de tout temps perdus, les uns après les autres, à la poursuite du gouvernement. L'esprit de vie s'est retiré d'eux : ce ne sont plus des partis, ce sont des hommes.
Le i3 juin n'en a pas moins créé au pouvoir de mortels embarras.
Vainqueur^ cette fois encore de la démocratie socialistep e'est à lui maintenant d'opérer la réforme économique, promise par le Révolution de février. La victoire du 13 juin a été pour le parti de Vordre une mise en demeure. Si le gouvernement ne fait rien, iltomboj s'il toit quelque chose, il abdique, car il ne peut rien ffMjpe que çi^fre \p capital et contre lql-wéwei W Ha met contre le
d'un réyolutiomnairb 283
principe d'autorité. La déchéance du capital et la fin du pouvoir» voilà la conclusion suprême du dilemme posé par l'élection du 10 décembre, développé avec une effrayante énergie par les ministres de Louis Bonaparte, et passé en acte par la manifestation du 13 juin.
Forcé de soutenir la légitimité de son succès, le pouvoir a intenté aux. Manifestants du 13 juin un procès criminel. Qui a-t-il pensé convaincre par cette opiniâtreté d'amour-propre ? Le procès de Versailles est un fait de plus à ajouter à cette longue conspiration du gouvernement contre lui-même, dans laquelle nous l'avons vu tour à tour, le 29 jauvief , attenter à la dignité du pouvoir législatif; le 21 mars, attenter aux institutions; le 16 avril, déclarer la guerre aux idées. Âprèâ le 13 juin, il fait la guerre aux hommes : croyez-vous qu'il en ait pour longtemps? Quoi qu'ait fait le ministère public pour établir son accusation de complot, la conscience publique s'est rangée du côté des accusés : inattaquables sur le fond^ il ne leur restait qu'à triompher sui^ la forme : ils ne l'ont pas voulu ! . . .
Il semblait» il y a quelque temps, que le pouvoir^ malgré son ostentation de légalité, voulût faire retraite* Le Président de la République s'était élevé avec force contre les coups d'État; il avait écrit, sur les affaires de Rome, une lettre, la seule pièce honorable pour le gouvernement de tout le dossier de Versailles, par laquelle il témoignait de sa bonne volonlé d'assui^er aux Romaitis des institutions libétaleSi Plus tard, sur lavis d'un ministre, les conseils généraux avaient écarté, à la presque unanimité, le projet de modifier immédiatement la Constitution. Enfiu le 31 octobre, un mes** sage énergique de Louis Bonaparte, tombant comme un pavé au milieu de l' Assemblée nationale, fut pris un moment pour le programme de la Révolution 1 . . .
Ces bonnes dispositions ont vite disparu. Un moment la cause des accusés de Versailles était devenue, grâce à la lettre du 10 aeût et au message du 31 octobre, celle du Président de la République lui-même : l'esprit de réaction l'a emporté. Â la politique de l'Elysée, l'Assemblée a préféré celle du Vatican; le juste-milieu s'est immolé à l'absolutisme; le Président est retombé dans sa léthargie ; la contre-révolution, parvenue à son apogée, n'a plus à Ï4t9 qu'à s'jr malnteair, si eiie peut, Or» qUi^ tQuroe igfuni muovef
ai«IUett
C«M11ISU]
Bt maintenants lecteur, de qodqae opinion fassiez-Tous, A les faits que j'ai rapportés sont vrais, et vous ne sauriez les révoque en doute; — si la signification que je leur assigne est fidèle, et il suifit, pour vous en assurer, de les rapporter à leurs causes et de les comparer entre eux; — si, enfin, leur évolution est providentielle et fatale, deux termes qui, appliqués à Thumanité, ont exactement le même sens; et vous n'avez besoin, pour constater la nécessité de cette évolution, que de la prendre à son point de départ, qui est la Raison même de Thomme : si, dis-je, il vous est permis d'en croire vos yeux, votre mémoire, votre jugement, considérez oh nous a conduits, en vingt mois, la Révolution de Février.
La monarchie de Juillet, après avoir opéré la dissolution de tous les vieux principes, avait laissé après elle une double œuvre à accomplir. C'était, d'une pari, la dissolution des partis, conséquence de la dissolution des idées; de l'autre, la destitution du pouvoir, réduit par l'élimination successive de tous ses principes au captU mortuum de l'autorité, à la force brute.
Le 13 juin 1849, le jacobinisme, ressuscité en 1830 à Tapparition d'une monarchie qui ne faisait elle-même que restaurer l'idée révolaUcnnaire de 1789, est tombé le premier pour ne se relever plus. Pemière expression de la démocratie gouveruementale, «^' ,
LES CONFESSIONS d'uN RÉYOLUTIONNAIRB 285
tateur sans but, ambitieux sans intelligence, yiolent sans héroïsme, ^'ayant pas quatre hommes et point de système, il a péri« comme le doclrinarisme, son précurseur et son antagoniste, de consomption et d'inaoité.
Du même coup, le socialisme mystique, théogonique et transceDdental, s'est évanoui comme un fantôme, cédant la place à la philosophie sociale, traditionnelle, pratique et positive. Le jour où Louis Blanc demanda son ministère du progrès, et proposa de transborder et déménager tout le pays; oii Considérant sollicita l'avance de quatre millions et une lieue carrée de terrain pour bâlir sa commune-modèle ; où Gabet, quittant la France comme une terre maudite, abandonnant son école et sa mémoire à ses ca« lomniateurs, est allé, si j'ose me servir d'une pareille expression, faire pieds-neufs aux États-Unis; où Pierre Leroux, enfin, puisqu'il tient à ce que je le nomme, formulant sa constitution trinitaire, a voulu faire rentrer dans la Raison moderne les superstitions antiques : ce jour-là l'utopie gouvernementale, phalanstériene, icarienne et saint-simonîenne s'est elle-même jugée; eUe a donné sa démission.
Avec ce socialisme, l'absolutisme est à la veille aussi de disparaître. Forcé jusqu'en ses derniers retranchements par son infatigable contradicteur, l'absolutisme s'est trahi lui-même : il a découvert au monde tout ce qu'il contenait de haine pour la liberté. A force de rétrograder dans la tradition, comme le socialisme à force de se précipiter dans l'utopie, il s'est banni du présent, il s'est retranché de la vérité historique et sociale.
Il n*y a plus de partis doués de force vitale dans la société française; et jusqu'à ce que de nouveaux principes, dégagés du fonds inépuisable de la pratique humaine; jusqu'à ce que d'autres intérêts, d'autres mœurs, une philosophie nouvelle, transformant le vieux monde sans rompre avec lui, et le régénérant, aient ouvert à l'Opinion de nouvelles issues, révélé d'autres hypothèses, il ne saurait exister parmi nous de partis. L'idée première manquant, la diversité d'opinions, découlant de cette idée, est impossible.
Par la même raison, il n'y a plus de gouvernement, il n'y en aura jamais. Comme il ne se produit point dans le monde de fait qui n'ait une cause, de même, il n'est pas de principe ou d'idée qui reste sans expression. Le gouvernement n'ayant plus ni
S86 U» GOlMSStOMS
opinion ni parti qu'il repréflentei n'exprimant tlén, û'm rien.
Les hommes que nous voyons en ce moment porter èneore ia bannière des partis, sollieiter et galvanisar le poutoir, tirailler de droite et de gauche la Révolution, ne sont pas àéè Vivants t oe sont des mortSé Ni ils ne gouvernent, ni ils ne font d'opposition au gouvernement : ils célèbrent, par une danse de gestes» leurs propres funérailles.
Les socialistes, qui, n'osant Saisir le pouvoir alors que le pouvoir était au plus audacieux, perdirent trois mois en intrigues de clubs, eo commérages de ooterles et de èeotes, en manifestations échevelées; qui plus tard essayèrent de se donner une i consécration officielle, en faisant inseriré le droit au travail dans la Constitution, sans indiquer les moyens de lé garantir; qui, ne sachant à quoi se prendre, agitent encore les esprits de projets ridicules et sans bonne foi : ces socialiiteà-là auraient*-ils la prétention de gouverner le monde? Ils sont morts, ils ont avalé leur langue, comme dit le paysan. Qu'ils dorment leur sommeil, et hU tendent, pour reparaître, qu'une science, qui n'est point là leur» les appelle.
Bt les jacobms/ démocrates-gouvèrnementalistes, qui, après avoir passé dix«huit ans en conspirations sans étudier un seul problème d'économie sociale, ont exercé quatre mois durant la dlctatuire, et n'en ont recueilli d*autre fruit qu'une suite d'agitations réactionnaires, suivies d'une épouvantable guerre civile; qui, à\y dernier moment, parlant toujours liberté, rètaient toujours de ^ dictature : serait-ce leur faire injure que de dire d'eux aussi qu'Ua sont morts et que le scellé est sur leur tombeau? Quand le peuple se Sera refait une philosophie et une foi ; quand la société saura d'où elle vient et où elle va, ce qu'elle peut et ce qu'elle veut, alors, seulement alors les démagogues pourront revenir, non pas pour gouverner le peuple, mais le passionner de nouveau.
Les doctrinaires sont morts aussi; les hommes de l'insipide juste^milieu, les partisans du régime soi*disant constitutionnel ont rendu leur dernier souffle à la séance du 20 octobre, après avoir, dans celle du 16 avril, fait décréter par une assemblée républicaine Texpérience d'une papauté doctrinaire. Eux, nous gouverner encore! Leurs preuves sont (laites. Bn politique, pas plus qa'en
philosophie, tt n*e8t deux manières de faire de réclectisme : la Charte de i830 et les actes du gouvernement de Louis Bonaparte ont épuisa la fécondité du juste-milieu.
Le parti absolutiste, enfin, le premier dans la logique et dans l'histoire, ne tardera pas d'expirer à la suite des autres, dans les coDTuIsions de son agonie sanglante et liberticide, Après les victoires de Radetzki, d'Oudinot, de Haynau, le principe d'autorité, au spirituel comme au temporel, e^t détruit. Ce n'est plus du gouvernement que fait l'absolutisme, c'est de Tassassina^ Ce qui pèse en ce moment sur l'Europe n'est plus que Tombre de la tyrannie ; bientôt se lèvera, pour ne se coucher qu'avec le dernier homme, le Soleil de la Liberté. Gomme le Christ, il y a dix-huit siècles, la Liberté triomphe, elle règne, elle gouverne. Son nom est dans toutes les bouches, sa foi dans tous les cœurs, Pour que l'absolutisme se relève jamais, il ne suffit plus qu'il réduise les hommes, il faut encore, comme le veut Montalembert, qu'il fas?e 1^ guerre aux idées. Perdre les toes avec les corps, voilà le seps de l'expédition de Borne, vpilà l'esprit du gouvernement ecclésiastique, auquel est vepu, mais trop tard pour leur salut commun, se joindre le bras séculier.
C'est cette confusion des partis, cette mort du pouvoir, que nous a révélée Louis Ponaparte. Et, de même que le grand prêtre chez les ^uif^, Louis Bonaparte s^ été prophète : La France m*a élUj dit-il, parce que je ne iuis d* aucun parti I Oui, la France l'a élu, parce qu'elle ne veut plus qu'on la gouverne. Pour faire un homme il faut un corps et une &me; de même, pour faire un gouvernement il faut un parti et un principe. Or, il n*y a plus ni partis ni principes : c'en est fait du gouvernement.
C'est ce que le peuple de Février dénonça lui-même, lorsque, réunissant deux dénominations en une seule, il commanda, de son autorité souveraine, la fusion des deux partis qui exprimaient d'une manière plus spéciale le mouvement et la tendance révolutionnaire, et qu'il, nomma |a République démocratique et
ôsociàhf
Or si, d'après le vœu du peuple, la démocratie de toute nuance et le socialisme de toute école devaient disparaître et ne faire qu'un, l'absolutisme et le constitutionnalisme devaient également tspara^trç et ne faire qu'un. C'est ce que les organes de la d^mo-
fg8 tBd GONP£8SiON8
cratie socialiste exprimèrent, quand ils dirent qu'il n'y avait plus en France que deux partis, le parti du Travail et le parti du Captai; définition qui fut acceptée immédiatement par les deux partis réactionnaires, et senrit par toute la France de mot d'ordre aux élections du 13 mai.
Les réfugiés de Londres ont agi d'après la même pensée lorsqu'ils ont fait connaître leur intention de ne se point constituer devant la Haute-Cour. Le 13 juin avait été franchie une des grandes étapes révolutionnaires. Le Pouvoir était tombé avec le dernier parti qui eût encore quelque vigueur : à quoi bon venir rendre compte, devant la France nouvelle, des manifestations d'un autre temps? La déclaration de Londres est la démission du parti jacobin. Des ombres luttant contre des ombres pour une ombre, d'autorité 1 Yoilà, Ledru-RoUin et ses amis l'ont parfaitement compris, tout ce qu'eût été, par leur présence, le procès de YersaiUes. Prenons garde, républicains, en faisant de l'agitation rétrospective, de faire encore de la contre-révolution I
Et puisque je dois rendre compte ici de mes moindres paroles, c'est encore la même idée, la même nécessité de transformation politique et sociale, qui a motivé ma conduite lors des dernières élections (juillet 1849).
J*ai décliné la candidature qui m'était offerte, parce que la liste où figurait mon nom n'était plus dans le sens de la situation; parce que l'esprit qui avait dicté cette liste tendait à perpétuer les anciennes classifications, alors qu'il fallait protester contre elles; parce que la routine démocratique, le vieux jacobinisme, dont le peuple est depuis soixante ans la dupe et la victime, ayant consommé le 13 juin son long suicide, je ne voulais pas le ressusciter.
D'accord avec mes compagnons de captivité, j'ai proposé une liste, qui, écartant les considérations de personnes, ne tenant aucun compte des nuances d'opinions, fidèle à la politique de fusion proclamée par le peuple, même le lendemain de février, exprimait mieux, selon moi, la pensée de la France républicaine et le besoin du moment. Publiée le mardi, cette liste pouvait, si on l'eût voulu, rallier toute la démocratie. On lui reprocha d'arriver trop tard. La queue démagogique se tortillait encore; mes lonseils n'étaient pas de saison. Sommé de retirer ma lisle, — j^
mienne, parce qu'on me l'a attribuée, bien que je n'en aie été que l'éditeur, ~ aOn, disait-on, de ne pas diviser les voix du par/t, j'ai refusé. Je ne reconnaissais plus le partie je ne voulais pas qu'il vécût davantage. Ma conduite vis-à-vis du parti a été, dans cette occasion, la même qu'au 10 décembre. J'ai protesté contre l'erreur générale, afin que la déchéance ne fût pas générale, afin que la Démocratie Socialiste, ouvrant ses rangs, .pût devenir» sans inconséquence, le parti de la LIBERTÉ.
Non, je n'ai pas voulu favoriser le succès de ceux qui, du 25 février 1848 au 13 juin 1849, n'ont cessé de sacrifier à leurs passions exclusives la Révolution; qui en ont constamment méconnu le caractère; qui les premiers réagirent contre elle; qui, à force de s'occuper du gouvernement pour eux-mêmes, avaient fini, comme ceux de 93, par oublier et la liberté et le peuple.
Je n'ai pas voulu faire durer plus longtemps ni le pouvoir par les partis, ni les partis par le pouvoir. A cet égard, le résultat de la manifestation du 13 juin, si outrageux >qu il me parût à la Constitution et à la liberté, servait trop bien la Révolution, pour que je voulusse le détruire au 8 juillet.
J'ai refusé de concourir à une restauration monarchique, en conservant à la monarchie une raison d'être dans le jacobinisme. Mes lecteurs doivent être assez éclairés maintenant sur la marche des sociétés, pour savoir qu'une idée ne va jamais seule, et que toujours un contraire appelle l'autre.
Je n'ai point consenti à me faire l'instrument d'une coterie qui, pouvant au 13 mai, au 13 juin, au 8 juillet, avec un peu de conciliation, rallier à la démocratie-socialiste toutes les nuances républicaines et devenir l'expression du pays , préférait rester uoe faction; qui, prenant ses candidats pour des machines, ses alliés pour des dupes, son égoïsme pour seule règle, quand la tribune assurait la victoire à ses représentants, les contraignait encore, par impatience de la légalité et méfiance de leur patriotisme, à descendre dans la rue et à se suicider.
J'avoue, du reste, afin que l'on me connaisse et qu'on m'épargne à l'avenir des calomnies inutiles, que je n'ai point le caractère assez flexible, l'esprit et le cœur assez débonnaires, pour obéir jamais aux ordres d'une puissance occulte, travailler au profit de met contradicteurs, me dévouer à ceux qui me haïssent, m'incli-
290 tES CONFESSIONS
ner devant le dogmatisme d'une douzaine de fanatiques, devenir» tnoi que lô travail a dolé de quelque raison, Tinstrument aveugle d'une pensée dont je me défie, et qui ne se fait connaître que par les révélations de la police.
Je suis du parti du Travail contre le parti du Capital ; et j'ai travaillé toute ma vie. Or, qu'on le sache bien : de tous les parasites que je connais, la pire espèce est encore la parasite qui se dit révolutionnaire.
Je ne veux être ni Gouvernant ni Gouverné I Que ceux qui, à propos des élections du 8 juillet, m'ont accusé d'ambition ^ d*orgueily d'indiscipline, de vénalité, de trahison, sondent leur propre cœur, et qu'ils me disent si, lorsque j'attaquais avec tant d'ardeur la réaction gouvernementale, lorsque je sollicitais riniliaiive du peuple, lorsque je proposais le refus de l'impôt, lorsque je voulais établir la démocratie socialiste dans la légalité et la constitutionnalité, ce n'était pas par hasard à leur ambition, à leur orgueil, à leur esprit de gouvernement, à leurs utopies économiques, que je faisais la guerre?...
Maintenant, assez de douleurs, assez de ruines. Nous avons fait table rase de tout, des partis et du gouvernement. La légende touche à sa fin : que le Peuple ouvre les yeux, il est libre.
Nulle puissance, divine ou humaine, ne saurait arrêter la Révolution. Ce que nous avons à faire à présent n'est plus de ^affi^ mer devant le vieux monde, et d'enflaiimer les cœurs pour sa sainte eause. Le peuple suffit à sa propagande. Notre tâche, k ndUs publiclsles, c'est de préserver la Révolution des périls dont «a route est semée, c'est de la diriger suivant son principe éternel.
Les périls que Court la Révolution, nous les connaissons maintenant.
Périls du côté du pouvoit, — Le pouvoir, matérialisé par ceux4à même qui accusaient l'esprit nouveau de matérialisme, n'est plui' qu'un mot. Olez-Iui ses baïonnettes, et vous saurez ce que je vetii dire. Gardons-nous de faire rentrer une àme dans ce cadavrt. qu'agile un esprit infernal. N'approchons pas du vampire, il « soif encore de noli-e sang. Que l'exorcisme du sufl'rage universel organisé le fasse pour jamais rentrer dans sa fosse.
DUN RÉV0LUTI0.N..À1RB tel
Périls du côté des partis. — Tous les périls sont restés en arrière (ie l'idée révolutionnaire; tous ont trahi le peuple en affectant la aictature; tous se sont montrés réfractaires à la liberté el au progrès. Ne les ressuscitons pas en ravivant leurs querelles. Ne laissons pas croire au peuple qu'il serait possible de lui assurer le travail, le hien-êlre et la liberté, si le gouvernement passait de la main de celui-ci dans la main de celui-là; si la droite, après avoir opprimé la gauche, était à son tour opprimée par elle. Comme le pouvoir est Tinstrument et la citadelle de la tyrannie, les partis en sont la vie et la pensée.
Périls du calé des réactions. — J'ai combattu dans ma vie une foule dMdées ; c'était tnon droit. Je n'ai jamais fait, je ne ferai jamais de réaction contre aucune. La philosophie et l'histoire prouvent qu'il est mille fois plus facile, plus humain, plus juste, de convertir les idées que de les refouler. Je resterai, quoi qu'il arrive, fidèle à ces enseignements. Les jésuites, les janissaires du catholicisme, aujourd'hui les oppresseurs du monde, peuvent tomber quand il plaira à Dieu : je ne ferai point de réaction au catholicisme. Après les jésuites, la démocratie gouvernementale et communautaire peut donner au moode, si le monde le lui permet, une dernière représentation de l'autorité : je l'aiderai à sortir du chaos qu'elle se sera fait, je travaillerai à réparer ses ruines ; j^ ne ferai point de réaction au communisme.
Le principe de la Révolution, nous le connaissons enoorOi c'est la Liberté.
Liberté! c'est-à-dire : — l'Affranchissement politique, par Torganisation du sufiVage universel, par la centralisation indépendante des fonctions sociales, par la révision perpétuçlle, incessante, de la GonstUution; — i' affranchissement industriel, par ta garantie mutuelle du crédit et du débouché.
En autres termes :
Plus de gouvernement de Thomme par l^homme, au moyen du cumul des pouvoirs;
Plus d^exploitÀliôn de l'homme par l'homme, au moyen du cumul des capitaux.
Liberté! Voilà le pl^miéir et le dernier mot de la philosophie fi<)ëiale. Il est élratige qu'apfès tant d'oscillations et de reculades dans la route scabreuse et compliquée des révolutions, noUs finis-
siens par découvrir que le remède à tant de misères, la solulion de tant de problèmes, consiste à donner un plus libre coura à la liberté, en abai^ant les barrages qu'ont élevés au-devant d'elle TAuTORiTÉ publiJfbe et propriétaire!
Mais quoil c'est ainsi qne Thumanité arrive à rintelligence et à la réalisation de toutes ses idées.
Le socialisme parait : il évoque les fables de Tantîquité, les légendes des peuples barbares, toutes les rêveries des philosophes et des révélateurs. 11 se fait trinitaire, panthéïsle, métamorphique, épicurien ; il parle du corps de Dieu, des générations planétaires, des amours unisexuelles, de la phanérogamie , de Tomnigamie, de la communauté des enfants, du régime gastrosophique, des harmonies industrielles, des analogies des animaux et des plantes. 11 étonne, il épouvante le monde! Que veut-il donc? qu'est-ce qu'il y a? Rien : c*est le produit qui veut se faire Mo^NAIE, le Gouvernement qui tend à devenir Administration I Yoilà toute la réforme.
Ce qui manque à notre génération, ce n'est ni un Mirabeau, ni an Robespierre, ni un Bonaparte : c'est un Voltaire. Nous ne savons rien apprécier avec le regard d'une raison indépends^nte et moqueuse. Esclaves de nos opinions comme de nos intérêts, à force de nous prendre au sérieux, nous devenons stupides. La science, dont le fruit le plus précieux est d'ajouter sans cesse à la liberté de la pensée, tourne chez nous au pédantisme; au liea d'émanciper rintelligence, elle l'abêtit. Tout entiers à nos amouis et à nos haines, nous ne rions des autres pas plus que de nous : i en perdant notre esprit, nous avons perdu notre liberté.
La Liberté produit tout dans le monde, tout, dis-je, même œ qu'elle y vient détruire aujourd'hui, religions, gouverneaients, no-l blesse, propriété.
De même que la Raison, sa sœur, n'a pas plus tôt construit u système, qu'elle travaille à l'étendre et à le refaire; ainsi la Liber tend continuellement à convertir ses créations antérieures, à s'a franchir des organes qu'elle s'est donnés et à s'en procurer nouveaux, dont elle se détachera comme des premiers, et qu'd prendra en pitié et en aversion, jusqu'à ce qu'elle les ait placés par d'autres.
La Liberté, comme la Raison, n'existe et ne se manifeste (
d'un révolutionnaire 293
par le dédain incessant de ses propres œuvres; elle périt dès qu'elle s'adore. C'est pourquoi l'ironie fut de tout temps le caractère du génie philosophique et libéral, le sceau de l'esprit humain, l'instrument irrésistible du progrès. Les peuples stationnaires sont tous dés peuples graves : l'homme du peuple qui rit est mille fois plus près de la raison et de la liberté, que l'anachorète qui prie ou le philosophe qui argumente.
Ironie, vraie liberté! c'est toi qui me délivres de l'ambition du pouvoir, de la servitude des partis, du respect de la routine, du pédantisme de la science, de l'admiration des grands personnages, des mystifications de la politique, du fanatisme des réformateurs, de la superstition de ce grand univers et de l'adoration de moimême. Tu te révélas jadis au Sage sur le trône, quand il s'écria à la vue de ce monde où il figurait comme un demi-dieu : Vanité des Vanités! Tu fus le démon familier du Philosophe quand il démasqua du même coup et le dogmatiste et le sophiste^ et l'hypocrite et l'athée, et Tépicurien et le cynique. Tu consolas le Juste expirant, quand il pria sur la croix pour ses bourreaux : Par' donnez-leur, 6 mon Père, car ils ne savent ce qu'ils font!
Douce Ironie! toi seule es pure, chaste et discrète. Tu donnes la grâce à la beauté et l'assaisonnement à Tamour; tu inspires la charité par la tolérance; tu dissipes le préjugé homicide; tu enseignes la modestie à la femme, l'audace au guerrier, la prudence à l'homme d'Ëtat. Tu apaises, par ton sourire, les dissensions et les guerres civiles; tu fais la paix entre les frères, tu procures la guérison au fanatique et au sectaire. Tu es maîtresse de Vérité, tu sers de providence au Génie, et la Vertu, ô déesse, c'est encore toi.
Viens, souveraine : verse sur mes concitoyens un rayon de ta lumière; allume dans leur âme une étincelle de ton esprit : afin que ma confession les réconcilie, et que cette inévitable révolution s'accomplisse dans la sérénité et dans la joie»
Saiute-Pélagie, octobre 1849.
POST-SCRïPTU»f
▲pothAo8b db la olassb hot^^nb
J'écrivais, il y ^ deux ^n^, lea pages qui précèdeut : pour la première fois, à la soUicitalioa du libraire, je viens de les relira,
A part les corrections (Ju style et les éclaircissements que devait me suggérer robservation de nouveaux faits, mais qui n'alitèrent en rien ma pensée première, je déclare n'avoir eu rien à rétracter, rien à modifier dans l'aucien texte. Toutes les appréciations que j'avais faites des hommes et des choses, les événement les ont de plus en plus confirmées : je n'ai eu besoin, en maintenant mes Qppcjusions, que d'en relever çà et là les motifs, et d'en renforcer les termes.
Depuis deu]ç ans les vieux partis, de droite et de gaucl^e, ne cessent de se déconsidérer,
Le Gouvernement de se dissoudre,
La Révolution de s'étendre chaque jour, en raison directe de la persécution.
Sous sa triple formule, Religion, État, Capital, l'ancienne société brûle et se consume à vue d'oii.
£t ce qu'il y a d'étrange dans cette universelle dissolution, c'est que le mouvement s'accomplit, pour ainsi dire, par une pression occulte, ep dehors de tout conseil humain, malgré le rappel énergique des partis, et les protestations de çeux-l^même qui, ju^qu'^ ce moment^ s'étaieqt le plus enorgueillis du titre de révolutionnaire!.,,
Chose merveilleuse, la révolutiop est à l'index de toqtes les opinions. Personne ne l'avoue dans sa plénitude. Les fraclions démocratiques et socialistes, pas plus que les coteries absoluliiitQ et doctrinaire, n'en acceptent sans réserve les propositions rigou-
Sf 6 UE8 GONf EBSiONS
reases* Dès qu'elle se pose dans 1& vérité et rintégralitô de sa naiare, antithétique à toute église, à t3ute autorité, à tout capitalisme, à toute fiction légale, la peur saisit les intelligences : ceux qu'on appelait jadis radicaux et exaltés se voilent la face, et Ton ne sait lesquels lui sont le plus hostiles, des jésuites ou des jacobins.
] C'est qu'en effet la révolution au dix-neuvième siècle n'a pris naissance dans le giron d'aucune secte ; elle n'est le développement d'aucun principe spéculatif, la consécration d'aucun intérêt de corporation et de classe. La révolution est la synthèse fatale de tous les mouvements antérieurs, en religion, philosophie, politique, économie sociale, etc. Elle existe comme les éléments qu'elle combine, par elle-même ; elle ne vient, à vrai dire, ni d'en-hani, ni à* en-bas; elle résulte de Tépuisement des principes, de l'opposition des idées, du conflit des intérêts, des contradictions de la politique, de l'antagonisme des préjugés, de tout ce qui, en un mot, semble le plus capable de donner Tidée d'un chaos moral et intellectuel. Véritable génération spontanée, produit de la déjection des siècles,' que tout le monde sent venir, mais qu'aucun n*affirme ; qui, par cela même qu'elle se présente comme conciliation des contraires, équilibre des forces, union des intérêts, se voit rejetée de tous, et déjà, orpheline de naissance, peut s'appliquer la parole du Psalmiste : Mon père et ma mère m*ont abandonnée mais P Étemel m* a prise sous sa protection!
Oui, un Dieu protège la révolution nouvelle. Mais quel Dieu ? l'héroïsme du peuple ? le dévouement de la bourgeoisie? la furie française? une illumination soudaine du pouvoir? Non. La puissance qui préside à nos destinées se sert de moyens plus simples: vous ne verrez ni conversions ni miracles. Déception de la politique, et vanité de la sagesse humaine! ce qui assure le triomphe de la cause révolutionnaire, c'esL précisément ce que l'on pouvait regarder comme le plus capable de la perdre : la modération propre à la nation française, l'esprit de juste -milieu qui la distingue, le besoin de stabilité qui est en elle, l'horreur de l'agitation dont elle a de tout temps fait preuve !...
Ceci paraîtra sans doute, suivant la disposition des lecteurs, paradoxal, contraire aux faits, flatteur ou désobligeant pour l'amourpropre français. On me permettra donc de donner à ma pensée quelque développement-. Après avoir fait ma confession révolutionnaire, j'ai peut-être acquis le droit de faire celle de mon pays. Je n'abuserai pas de la peiynission : Turpitudinem patris tut et mairis twe non revelabis t
d'un eévolutionnairb 297
Les historiens en ont fait la remarque^ et co fait est un des plus intéressants des annales de l'humanité : depuis dix-huit siècles, li nalion gallo-franque a exercé preque constamment une sorte de dictature morale sur les destinées des peuples et la marche de la civilisation.
C'est nous qui, les premiers parmi les nations vaincues, fîmes fléchir la domination romaine en arrachant aux Césars concessions sur concessions, et les forçant d'associer à l'empire la nationalité ' gauloise. Après la chute de l'empire et la prise de possession des barbares, c'est dans la Gaule septentrionale, sur la Meuse et le Rhin, que se fixe le centre politique de lOccident. De Clovis à Louis le Débonnaire, le royaume-empire des Francs, toujours ramené à l'unité par l'influence des municipes et des évêques, embrasse la meilleure partie de l'Europe. C'est en France qu'est née la féodalité, régime préparatoire; puis, qu'elle a été attaquée, et définitivement vaincue. C'est la France qui, par ses rois Pépin et Charlemagne, opéra la centralisation catholique, nécessaire à la discipline des rois et des peuples; qui ensuite, au moment voulu, prononça par la bouche de Philippe le Bel la séparation de l'Ëglise et de l'État, condition de tout progrès, de toute liberté ultérieure. C'est la France qui a donné le signal des croisades, et qui, longtemps après, sous François !«', a préludé à la régénération de l'Orient, en faisant entrer le Turc dans le système européen. C'est la France enfio par sa grande révolution qui a défait le pouvoir absolu, mis la royauté au ban des peuples, rendu la liberté civile et ' l'égalité devant la loi irrévocables. C'est la Fraûce aujourd'hui qui assume la responsabilité et l'initiative d'une refonte générale des institutions, des mœurs, des idées, des fortunes, et qui, dans cette élaboration douloureuse d'un avenir inconnu, tient suspendues les destinées du genre humain.
Notre part est belle, assurément, dans l'éducation de l'humanité. Nous avons donné plus que nous n'avons reçu : nul peuple ne peut revendiquer sur nous la gloire d'avoir rendu de plus nom. breux et de plus signalés services au progrès.
Est-il vrai, pour cela, comme le disent nos mythologues et nos flatteurs, que la France ait reçu la haute direction de l'humanité ? que nous soyons la race élue, le peuple évangélisateur par excel lence, héraut et moniteur des révolutions ?
]>éfai8ons-nou9 de ce iMtionalime^ renouvelé des Romains, de^
tM US qoHfbhoioms
Grecs, des Arabes, des Juifs, des É^ryptiens, des Assyriens, des Persf^s, des Indiens, des Chinois, des Mongols, de tous les peuples, dvilisés et barbares, qui ont joué un rôle dans Thistoire; naliooa- Jif^me donl nous partageons encore aujourd'hui le ridicule avec les Américains, les Anglais, les Allemands, les ffeiaves, les Maggyares, que saift-je? les Cosaques du D^ et de la mer Noire. Non, iln'eat pas, historiquement ou providentlellep»ent parlant, de préséance entre les peuples ; et la preuve, c'est qu'il n'existe aucacie nation» si petite soit-elle, qui, dans les siècles anciens ou dans les temps mciderues, n'ait eu le droit, i, un moment donné, de se regarder comme le foyer du mouvement et ]e sommet de la société. Si en rôle mesiiauique.que tant de races ont tour à tour rempli, sembla échoir à eertains pays plus souvent qu'à d'autres, eela tient u&U quemeut à des nécessités de circonstance et de position, dans leek quelles la volonté et la vertu nationale n'entrent absolument pour rien, J ose même dire que la déierminaUon involontaire, et presh que toujours ineopseiente, du peuple initiateur, est le plus. sûr gage de son infaillibilité, et le motif décisif de ressentiment des £(Utres» Si les Romaips, par exemple, ont soumis un moment le vf^onà^ coQou, c'a été bieii moins, comme l'a cru Montesquieu, par la puis^apce de leurs armes et l'babileié de leur politique, que par la loi révolutionnaire qui eaigeait, par la sitite du progrès, cette vaste centralisatiop....
U en est ainsi de la prépondérance qu'a obtenue, à diverses re-« prises, la nation française. Cette prépondérance a toujours été l'effet d'une situatiou forcée^ nullement d'une vocation mysté-» rieuse ou d'un génie spécial. Lolu de \kt on peut dire que si, au poipi da vue qui nous occupe, nous nous distinguons dea autres peuples, c'est bien plutôt, comme je le disais tout à l'heure* par notre iustinot de conservation, notre déférence pour la ooutumfii potre amour des eooditions modestes, notre autipa» thie pour tout ce qui est ei^agéretioo et recherche. 6n aucun pays, autaut qu'en France, ne règne le respect de l'opinion, l'autorité de l'usage, la raison de l'b^itud^l, El jo p'entends point faire de ceci m 4l&me pas plus qu'uu éloge, Nul ne peut faire violence h son ipçlinatipn, et rinçlipatiou d'un peuplo u'eçt <iu'uu instrU' ment entre les mains de la Des^joée.
Coi^me dftus l^ évéqemcnts qui #e préper^pi., o^t amour des siiuatmas moyepnesi particulier à notre pays, çat justement ce qui doit, m 4çrui$r§ analyse , faire le force et assurer le sucpès de la Révolution, nous allons étudier de plus pr^s ce côté de potre ca<« raclére, i)i|i mi» sembla flYçir éçbftppé jmati'tci »ttt O^WYAUluri.
d'un REVOLUTIONNAIRE 299
La nation française, quoique frondeuse et remuante, curieuse de nouveautés, incapable d'une discipline exacte, riciie en esprits inventifs et en caractères entreprenants, n'en est pas moins, au fond, et prise en masse, le représentant, en toute chose, du justemilieu et de la stabilité. Toutes les qualités ayant leurs défauts, celle-là aussi a les siens, que je ne dissimulerai pas : en somme, elle atleste la hauteur et la fermeté de notre jugement. C'est l'extrême liberté de notre raison, non l'inertie de notre intelligence, qui nous ramène sans cesse à l'indifféreniisme, et amortit en nous la passion, seule capable de soutenir la volonté hors des routes battues. Est-ce que ce tempérament à la fois in(}uiet et moutonnier; cette humeur railleuse et mobile, mais sitôt revenue; cette intelligence sagace, mais sceptique et simple, ne se révèle pas tout eniière dans la placidité, la régularité, la familiarité de notre langue?... A chaque idée qui nous vient, à chaque proposition qui nous est faite, nous finissons, tout bien considéré, examiné, critiqué, par répondre : A quoi bon? qu'est-ce que cela nous fait? en vaudrons-nous mieux? en serons-nous plus riches?... et cent autres phrases qu'on pourrait considérer cumme les rubriques de la routine. Fatuité ou raison, nous nous trouvons bien : dès lors, pourquoi nous tourmenter et changer? Re>lons chez nous ! Revô" nous à nos moulons ! c'est notre perpétuelle antienne.
Toutes nos fautes, tous nos ridicules, de même que nos défaites et nos succès, viennent de là.
Que de fois, par suite de cette méfiance innée pour la spéculation et l'inconnu, nous avons fait faux bond au progrès I En religion, nous avons repoussé obstinément la Réforme : ayant déjà une é^'lise catholique, apostolique, romain^, gallicane, que nous importait d*ajouler encore à ces litres, et réformée! Serion<-nou3 plus avancés, quand nous lirions la Bible en langue vulgaire? Autant y croire que d'y aller voir! Et là-dessus, sans conviction ni ferveur, nous gardons notre primogéniture dans la catholicité.
En philosophie, nous avons abandonné Descartes, livré à l'Allemagne le sceptre de la métaphysique. A la théorie des idées, nous prêterons, comme M. Jourdain, le seps commun. Si plus tardi M. Cousin et son école obtiennent un instant de succès, c'est qu'ils ont soin de se dire éclectiques I
De tout nn pea :
Ou vin, de Taiiioar et da Jeal
Tel est notre tempér^iment ; telle e&t au^si notre philosophie*
En politique, nous ayons fajt une grande fi^ùj^Sifi il est vrai, mais sans en prévoir le moins du monde les conséquences. Que faisons-nous autre chose, en effet, depuis 60 ans, avec nos systèmes hermaphrodites de monarchie constiiutionnelle et parlementaire, que de protester contre Firrévocable divorce de 89 ! Fatigués bientôt des Grecs et des Romains, nous n'avons pas même pris la peine de nous faire une Constitution nationale : nous avons emprunté celle des Anglais. Après tout, autant celle-là qu'une autre. L*étude la plus approfondie des systèmes politiques ne nous easeigne-t-elle pa^ aujourd'hui que toutes les Constitutions, également mauvaises, sont également bonnes?...
Dans l'économie sociale, après avoir produit l'école si originale, si novatrice, des physiocrates, nous sommes retombés, prohpudort à Mailhus. Chacun chez soi^ chacun pour soi ! Tant pis pour les ma^ ladroUs qui font trop d'enfants à leurs femmes ! Voilà, jusqu'à nouvel ordre, le résumé de notre morale et de notre science. Depuis Colbert, notre commerce, un instant relevé, déchoit d'un mouvement continu; et si, par les quantités échangées, nous tenons encore une des premières places, par le développement des affaires çt la considération des peuples nous sommes au-dessous de nos concurrents. Ah 1 si le mouvement économique est vraiment le caractère du siècle, si c'est par le commerce et l'industrie que doit se constituer l'unité humanitaire, il faut avouer qu'à cett9 heure ce n'est plus la France, c'est l'Angleterre qui est la grande initiatrice des nations. Une fois, une grande œuvre nous est proposée, la Compagnie française du Mississipi, rivale de la Compagnie anglaise des Indes., C'est un continent, l'Amérique du Nord tout entière, qui s'offre à notre industrie et à notre langue. Mais faites donc que des Français prennent au sérieux une entreprise coloniale t qu'ils puissent vivre et mourir ailleurs que dans le pentagone compris entre la Manche, l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Bhin I Dans le projet de Law, nobles et bourgeois n'ont su voir qu'une occasion d'agiotage : un quart dé la terre habitable échappe sans retour à notre influence. Aprèâ avoir voulu tout saisir, en Asie et en Amérique, nous avons, à force d'incapacité, tont perdu. Depuis vingt ans, nous avons dépensé, en Algérie, deux milliards et deux cent mille hommes, sans avoir pu prendre racine. Nos chefs-d'œuvre brillent au palais de Cristal, mais nous ne savons pas en faire l'échange ; nos mécaniciens et nos ingénieurs, dédaignés par nous, passent à l'étranger; notre plus grande entreprise, depuis le commencement du siècle, est eneqpe la ceintuj^e bastionnée de Parie; et quand le chef de la
cité de Londres yient yisiter nos bourgmestres, le seul divertissement quMIs sachent lui offrir, c'est la petite guerre !...
Certes les intelligences supérieures ne font pas défaut à notre race, et Paris, lieu de rendez-vous des individualités hors ligne, est toujours le cerveau du globe. Mais il s'agit ici du peuple, de la collectivité française, et de son action unitaire ; et c'est de cette collectivité que l'on peut dire, sans lui faire tort, que malgré les actes d'intérêt' universel qui l'honorent, il n'en est pas où l'innovation soit plus mal accueillie, de plus réfractaire au progrès.
Jusque dans nos hardiesses, nous nous montrons mesquins et couards. A quoi nous a servi le mouvement encyclopédique du dix-huitième siècle? L'incrédulité voluptueuse de nos philosophes nous amuse, mais ne nous empêche pas, fanfarons d'impiété, de prendre, au dernier moment, nos passe-ports. Confesse-toi toujours, on ne sait pas ce qui peut arriver! voilà notre dernier mot au lit des mourants. Lâches devant Dieu, impertinents devant les hommes. En aucun pays vous ne verrez autant d'esprits forts se gaudir des prêtres et des dévots, et conserver au fond du cœur une crainte sérieuse de l'enfer. C'est chez nous qu'on a fait les meilleurs contes sur le Père éternal, si plaisamment surnommé par Diderot Monsieur de VÊire^ et qu'on Ta le mieux servi. Nous avons produit Pantagruel^ Tartuffe^ Candide, et le Dieu des bonnes gens; mais VA Kempis est toujours pour nous le plus beau livre sorti de la main des hommes. Nous avons crié avec Voltaire, Écrasez IHnfdmeî C'était le sublime de l'impiété, et nous cherchons les émotions. Mais, par une honteuse capitulation, qui ne nous sauvera pas plus des flammes éternelles que des sifflets, nous nous en tenons au déisme banal de Rousseau. Un Dieu irresponsable, qui règne et ne gouverne pas; dont nous ne disions point de mal, à la condition de pouvoir impunément vilipender ses ministres et son culte ; un bon Dieu pour nos catéchismes, nos romans et nos harangues; une bonne d'enfants, une servante pour tout faire : telle est notre conception de la Divinité, telle est notre foi. Nos universitaires, jouant sur les mots comme les fils d'Escobar, croient, avec cette théologie de cuisine, faire preuve de génie et d'audace, et se disent plus religieux, plus chrétiens que le Pape. Pour le surplus, c'est par tolérance, disent-ils, (quelle grandeur d'âme!) et afin de ne pas scandaliser les faibles, (quel respect des consciences!) qu'ils vont à la messe et fréquentent les sacrements. Âh I que les jésuites nous connaissent bien, et qu'ils ont raison, pendant que la fortune les y autorise, de nous donner les étrivières !...
Qù l$i critique de l'autorité fut-elle jamais plus vive, plus naa-
ligne, que dans ce pays de ligues, de frondes, de parlements, de cabales 1 Mais, de même que notre incrédulité, notre opposition ne traverse pas la conscience ; elle s'arrête à la superficie de Fesprit. Nous seuls pouvions donner à la révolte cette expression féroce, dont il n'est chef de brigands qui osât revendiquer Tidée ;
Et des boyaux du derqjer prêtre SerroDs le cou du deruier roi.
Ne vous effrayez pas cependant. Ces buveurs de sang monarchique, ces mangeurs de tripes sacerdotales sont moins méchants qu'artistes, pareils à des écoliers qui chantent des couplets obscènes et s'aguerrissent contre la pudeur, quittes à quarante ans à' faire les plus sots maris du monde. Ce qui leur platt, c'est Timage : Texécuiiou leur ferait horreur. Quelle peine ils ont eue à condamner Louis XVI, traître à la patrie comme roi et comme homme, et combien ils l'ont pleuré I L'autorité constituée, voilà le fond de leur républicanisme. Cela se voit aujourd'hui que le parti démocratique, en prison, en exil, à la tribune, ne conserve qu'un souci, de protester, comme en 93, en faveur de Tordre et du gouvernement. Quant à la liberté, que nous mettons dans tous nos programmes, et qui n'a pas encore chez nous de légende, nous ne l'aimons, comme disent les petites filles, ni peu., ni beaucoup, ni passionnément, ni pas du tout; nous l'aimons d'estime, modérément. La modération, en fait de liberté, est notre passion. La licence nous revient mieux. La liberté, pour nous, est la chast6 Virginie, que nous admirons dans le roman, au théâtre I Mais la licence, c'est Lisette, qui nous ravit et nous enivre dans la mansarde.
Oui, nous avons, sous Philippe le Bel, souffleté la Papauté et décidé sa chute irrévocable. Mais cette insolence, de notre part, saiH rancune contre le Samt-Siége, n'a eu d'autre résultat eue de nous faire gallicans et jansénistes, la plus niaise des oppositions, le plus inconséquent des justes-milieux.
Oui, nous avons combattu la feo lalité avec Louis le Gros, Philippe Auguste, saint Louis, les Valois, Richelieu, et donné le signal de l'émancipation des communes. Mais ce mouvement, imposé par la nécessité des cho^^es, n'a point abouti chez nous, comnae dans les Provinces-Unies, à la République : c'était l'égalité dans la féodalité que demandait notre Tiers Etat, non l'abolition de la féodalité môme..
Oui, nous avons vaincu en 89 la monarchie de droit 4iTia, et,
D'UN REVOLUTIONNAIRB 303
poussés par les circonstances, nous avons repris un moment la tête de la civilisation. Mais nous nous sommes arrêtés bien vile dans le constitutionnalisme; au lieu d'achever la Révolution par l'organisation des forces industrielles, nous l'avons écartée par un vain replâtrage de pouvoirs politiques; la meilleure des Républiques, après la Charte de 1814, a été celle de 1830 ; et plus l'impulsion acqiiise semblait nous porter à la liberté, plus nous avons rétrogradé vers le Gouvernement. Le 22 février nous nous sommes levés en masse contra la royauté; le 24 nous avons cotninencé d'en porter le deuil : nous ressemblons au tyran Périandre, qui après avoir tué sa femme, changeant subitement de passion, assouvit ses désirs sur le cadavre.
Cette poltronnerie de caractère et d'idées, à laquelles aboulissent toutes nos jactances révolutionnaires, s'est formulée en 1793 dans le jacobinisme, devenu après 18i4 le doctrinarisme : ambigu d'autorité et de liberté, de monarchie et de démocratie, de philosophie superficielle et de religiosité sentimentale, pouvant servir ad //6itum à motiver une insurrection et un coup d'État, un certificat de civisme et un titre de proscription. C'est par là que M. Royer- Collard, une si haute inleJligence, M. Cousin, M. Joufl'roy, n'ont été que de quasi-philosophies ; M. Decaze, M. Guizot, M. Thiers, de quasi-hommes d'Etat; MM. Considérant et Enfantin, de quasiréformateurs, comme Pétion et Robespierre n'avaient été que de quasi-républicains.
Telle est aussi la cause des revers qu'a essuyés depuis quatre ans la Démocratie.
Pourquoi la Révolution démocratique et sociale n'a-t-elle pu s'introduire dans la société et dans le pouvoir après les journées de février? &i ce n'est parce que le parti démocratique, alors régnant, lui a barré le passage; parce que la nation tout entière, égarée par ce" parti, s'est mise à désavouer la Révolution avec toutes ses conséquences, prochaines et éloignées.
Pourquoi Témancipalion allemande, commencée au parlement de Francfort, n*a-t-elle pu aboutir? si ce n'est encore parce que FAllemagne a cru à l'initiative française ; parce qu'elle a pensé, iur la foi de nos exemples, que la liberté d'un grand peuple ne pouvait être mieux garantie que par une centralisation politique et une Constitution. Le vieux despotisme germanique a balayé cet imbroglio soi-disant unitaire ; il a bien fait. Ce n'est plus au dixneuvième siècle que le progrès peut s'exprimer par une constitutionnalilé quelconque, gouvernement prétendu des classes moyennes, qui n'a été jusqu'ici ({ue le gouveruemeat des oiédiQ-»
crités. La société est comme la poésie : la médiocrité lui est mortelle. Vabaitsement continu, tant reproché à Louis-Philippe, n*a pas eu d'autre cause que cette fantasmagorie de gouvernement des classes moyennes, servant à déguiser làprépotenoe des esprits indécis et des hommes médiocres.
Me demandera-ton à présent la cause de cet amour inné des moyens termes, de ce culte du juste-milieu et de Timmobilisme, qui se manifeste partout dans nos tendances nationales, et fait de nous une nation conservatrice par tempérament et par goût, révolutionnaire seulement par nécessité et par exception?
Cette cause, je crois la découvrir dans les conditions organiques et climatériques de notre société, dirigée de temps immémorial vers une sorte d'état mitoyen, qui se trahit partout dans nos institutions et nos habitudes. Signalons seulement :
!• L'extrême division des propriétés et la multitude des petites industries et petits commerces, qui, créant pour chaque père de famille, agriculteur, boutiquier, fabricant, une sphère d'activité absorbante, nous fait perdre de vue Faction générale, et conséquemment la haute initiative ;
2* Le régime communal et départemental, les chambres de commerce, comices agricoles, etc., qui, aux millions de centres domestiques, ajoutent 50,000 foyers d'intérêts locaux et corporatifs, divisent à l'infini l'action de l'État, et, tout en vivant d'une vie propre, règlent leur action sur la sienne;
3* Les 600,000 salariés du pouvoir et des communes, directement intéressés au slatu quo^ et comprimant sous leur poids la force explosive du pays ;
&^ La facilité, au moins apparente, de réaliser par le travail et le négoce un petit avoir, qui, sous un climat tempéré, dans ' un pays fertile, avec des habitudes prises de médiocre aisance, suffit à l'ambition du grand nombre;
5o La production vinicole, qui, en disposant l'esprit à la gaieté, le détourne du dogmatisme, chasse le sérieux des spéculations, amène l'insouciance des masses, en les rendant, à bon marché, satisfaites de leur sort.
La France est le pays de Yaurea mediocrilas, chantée par les utopistes de tous les siècles. Facilité des mœurs, sécurité de la vie, égalité et indépendance des fortunçs, tel est le rêve du peuple
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français. Aussi, mal^^ré tout ce qu'on a écrit de sa vanité et de son ambition, cette humeur conquérante qu'on lui reproche se bornel-elle à ne rester en arrière d'aucun autre : chez lui, le vice capital n'est pas Torgueil, c'est l'envie. Est-il étonnant que ce peuple, ennemi de toute espèce de faste, qui toujours se volt et se croit si près de son idéal, se montre indifférent aux idées et aux inventions dont l'esprit novateur Taccable, indocile aux réformes qu'on lui propose ; qu'il dénigre et contrecarre tout ce qui dépasse les habitudes prises et les idées faites; qu'il ne se lève que pour la défense de son petit bien-iètre, et que sa tendance constante soit d'arriver, par le chemin, non le plus court, mais le plus uni, à cet équilibre des conditions que lui ont promis les théoriciens du juste-milieu, ce qui est pour lui le bonheur ?
Toutes les fois que la nation française s'est montrée violente, soit dans la réaction, soit dans, la révolution, c'a été uniquement parce que son bien-èire, tel qu'il lui est donné de le concevoir et de le comprendre, lui semblait compromis, tantôt par la politique des princes, tantôt par le fanatisme des partis et des sectes ; c'est parce qu'elle sentait le moyen terme, dans les intérêts, les droits, les idées, lui échapper. Qui, par exemple, nous a fait repousser avec tant d'acharnement les Huguenots et maudire la Ligue? Avant tout, le non-chaloir en matière de spiritualité qui nous rend odieux toute espèce de religionnaires, et que le vulgaire traduit par la foi du charbonnier. Puis, si la méfiance était grande pour les Huguenots, soutenus par les seigneurs et suspects de tendances féodales, elle n'était pas moindre pour les ligueurs, agents décriés de l'influence ultramontaine... Qui nous a blessés, fatigués en Louis XIV et Napoléon, dégoûtés en Louis XVI, et plus tard en Charles X et en Louis-Philippe? Chez les premiers, l'exagération de l'autorité, l'abus des guerres dynastiques et ultra-nationales; chez les autres, la prédilection obstinée pour l'aristocratie, mercantile ou nobiliaire. Toujours la révolution a surgi en France du juste-milieu froissé; et si depuis quelques années les masses populaires s'agitent encore, si dans les profondeurs de notre société tempérée le volcan révolutionnaire gronde et menace d'une nouvelle éruption, c'est qu'il commence à devenir manifeste à tous le^ yeux que la classe moyenne, qui devait tout ramener à elle et devenir la condition commune, est elle-même en péril ; c'est qu'avec l'ancienne donnée de l'Eglise, du Capital et de l'Etat, la garantie du travail et de la subsistance, la liberté des consciences, l'indépendance des industries, la modestie des fortunes, sans lesquelles nous ne pouvons vivre, sont décidément instables, impossibles.
Ainsi, c*est afin de sauver le juste-milieu matériel, objet cou* stant de nos efforts, que nous alloas être forcés 4'abandoaner le juste-milieu théorique; c*est pour conquérir et consolider cette médiocrité dorée, gage de notre indifférence politique et religieuse,, qu'il nous faut prendre aujourd'hui une résolution décisive contre ce laisser-aller de l'esprit et de la conscience, qui, sous le nom d'éclectisme, de juste-milieu, de tiers-parti, etc., a obtenu jusqu'ici le privilège de notre estime» Courbe ta tête. Gaulois goguenard ; fais-toi esirême afin de rester moyen! Souviens- toi que, sans l'exactitude des principes, sans l'inflexibilité de la logique et l'absolutisme des doctrines, il n'est pour une nation ni modération, ni tolérance, ni égalité, ni sécurité.
te socialisme, comme toutes les grandes idées qui, embrassant l'intégralité de l'ordre social, peuvent être considérées à une multitude de points de vue divers, le socialisme n'est pas seulement Texiinction de la misère, l'abolition du capitalisme et du salariat, la transforma lion de la propriété, la décentralisation gouvernementale, l'organisation du suffrage universel, la souveraineté effective et directe des travailleurs, l'équilibre des forces économiques, la substitution du régime contractuel au régime légal, etc. Il est, dans toute la rigueur des termes, la constitution des fortunes médiocres, l'universalisation de la classe moyenne. C'est l'application, dans toutes ses conséquences, de l'ancien axiome Suum cuique^ A chacun ce qui lui revient, ou comme Ta interprète la première école socialiste, A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant seà œuvres ; ce qui indique un juste-» milieu naturel et providentiel, dans les travaux et les récompeuses.
Qui ne voit que ce besoin, devenu si poignant, (l'une pondération des forces économiques et d'une distribution plus équitable des biens de la nature et des produits de l'industrie est le résultat du mouvement accompli pendant les soixante dernières années?
L'Assemblée constituante, en décrétant la vente des biens nationaux et la liberté de l'industrie, en introduisant dans le droit public le principe de l'égalité devant la loi, avait créé, au moins pour un temps une certaine égalité dans les fortunes. Sous l'Empire, l'inqperfection de l'œuvre révolutionnaire fut h peine sensible : les distractions de la gloire ne laissaient pas le temps dQ réfléchir aux vices de l'économie publique. Mais, quand la Restauration vint donner l'essor aux facultés industrielles du pays, tendance capitaliste et agglomératrice ne tarda pas à se révéler. C'est alors que commença de grossir la classe des salariés, le pro-
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létariat, en o^me temps que se reformait, sur les bases de la féodalité mercantile, la féodalité terrienne, la grande propriété, Pour quiconque a réfléchi sur Taction combinée des banques, de^ hypo- Àôques, des compagnies industrielles, auxquelles il faut joindre la centralisation politique, qui leur sert de sanction coerciUve et pénale, il est évident que la nation française est livrée sans défense, de par la loi, à Texploîtation d'une oligarchie non prévue par les révolutionnaires de 89, et qui est née spontanément du I jeu mal dirigé des forces économiques. Que ce régime, véritablement aléatoire, se prolonge encore cinquante ans, et la petite industrie, comme la petite propriété, sera peu à peu abolie : U n'y aura plus qu'une masse énorme de mercenaires, au service des seigneurs terriens, des barons de la vigne, du rail, de la houille, du fer, du coton, etc. La société se retrouvera divisée en deux castes, l'une d'exploitants, l'autre d'exploités : la classe oioyepne tout entière aura disparu...
La nation acceptera-t-elle, subira-t-elle, contrairement à son caractère et à ses tendances, la condition anormale que l'impré*voyance de ses chefs lui prépare? Conseutira-t-elle, par peur du communisme, h revenir à l'ancien état féodal? Non, non. La France ne veut pas plus du servage que de la communauté : ce qu'elle demande, c'est un système d'équilibre où chaque famille soit as<* surée d'obtenir, moyennant travail, un bien-être légitime. Pour tout le reste, liberté eutière d'opinions et facilité d'accommodements.
Déjà quelques jalons ont été posés sur cette ligne.
C'est ainsi qu'après avoir repoussé la définition de la propriété par Robespierre, qui en faisait une concession de l'État, nou« avons rejeté en 1848 celle du droit romain, qui l'adjugeait au premier occupant. Pour nous, la propriété ne vient ni de la conquête ni de l'État : elle est le produit du travail. Sous ce rapport, la Constitution de 1848 est diamétralement opposée au Code civil : d'après celui-ci, la propriété dérivant du droit quiritaire, est le droit absolu d'user et d'abuser; d'après celle-là, la propriété n'est
})lus qu'une attribution du citoyen, sous la garantie du travail et a modification incessante des forces économiques. Entre ces deux définitions de la propriété, il y a l'infini.
C'est dans le même esprit qu'ont été rendues les lois sur le taux de l'intérêt, les concessions de mines et chemins de fer, les brevets d'invention, la propriété littéraire, le travail des enfants dans les manufactures, etc., etc. Lois de tâtonnement, sans doute, mais qui n'en témoignent pas moins d'un remarquable esprit de tempé-
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rance, et d*aiie ferme tolonté d'arracher récoaomie sociale à la féodalité qui TenTahit et à Fanarchie qui la déshonore.
Tel est donc le problème que le progrès des siècles nous commande de résoudre, non plus par de vaines formules de gouver- : émeut et d'insuffisantes transactions, mais par une exacte disci- .)»ine des forces industrielles : Conserver, régulariser, rendre de l'ius en plus féconde et confortable l'égalité des fortunes, en créant par un effort de génie, ce dont l'histoire de l'humanité n'offre aucun exemple et que la science seule peut donner, l'équilibre économique. N'est-ce pas, en ce qui concerne le bien-être, l'organisation du juste-milieu, qui doit satisfaire à toute ambition légitime et tuer Tenvie; n'est-ce pas l'apothéose de la classe moyenne? Problème décisif, qui marque la virilité des nations, et ne pouvait se présenter qu'une seule fois dans le cours des siècles, parce que la solution embrassant tout le progrès possible, ne peut être qu'absolue et éternelle.
Mais, avant que cette situation extraordinaire soit comprise, avant que la question pénètre les intelligences, et que la solution théorique et pratique se fasse admettre, que de contradictions encore et de déchirements 1 que d'incertitude et de douleurs t La France, obligée pour conserver ses mœurs domestiques de lutter contre sa routine nationale, d'abjurer sa vieille politique et ses idées officielles, la France peut dire avec le poète :
Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi...
Oui, il y a deux Frances dans la France actuelle. y a la France du passé, qui se sait elle-même, et, royaliste ou démocratique, religieuse ou philosophe, vit dans ses traditions, s'y attache avec désespoir, proteste contre une révolution sans analogue ; et la France de l'avenir, qui ne se sait pas encore, qui se cherche, qui déjà, dans toutes ses aspirations et ses vues, se sent en opposition avec l'ancienne. Le conflit est là. Tous tant que nous vivons, dévots et sceptiques, royalistes et républicains, en tant que nous I raisonnons d'après les idées reçues et les intérêts établis, nous sommes conservateurs; en tant que nous obéissons à nos instincts secrets, aux forces occultes qui nous pressent, aux désirs d'amélioration générale que les circonstances nous suggèrent, nous sommes révolutionnaires. Du reste, et quant au but final, ces deux Frances n'en font qu'une : le double courant qui nous attire, les uns à gauche, les autres à droite, se résout en un môme mouve-
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ment, à savoir, la recherche de l'égalité et de la stabihté, en un mot, la pondération économique, par le renoncement à l'éclectisme philosophique et au juste-milieu doctrinaire.
Un dernier coup d'œii sur Fétat de nos traditions et sur le pro- ' grès accompli depuis cinquante ans dans cette nouvelle métamorphose, achèvera de nous démontrer que telle est l'inévitable issue où nous pousse le destin de l'humanité et notre propre inclination.
Tradition religieuse.
En 1789, la condition du clergé était manifestement incompatible avec le bien-être et la sécurité de la nation. Le clergé possédait en toute propriété, et franc d'impôts, un tiers des terres ; lo ministre de l'Ëvaogile vivait de ses rentes ; le paysan, établi sur les latifundia de l'Ëglise, à qui le prêtre disait : Cher frère I n'en était que le serf.
Cet état de choses ne pouvait durer : aussi la première pensée en 89, la pensée universelle, fut la dépossession de l'Eglise.
Mais cette dépossession ne s'accomplit point sans transaction : il n'est pas dans notre génie, hors le cas d'absolue nécessité, de prendre en rien un parti extrême. La poire, comme l'on dit, fut coupée en deux. En reprenant les biens du clergé, tout le monde fut d'accord de lui assigner, par forme de compensation, un traitement public et légal : quant à la foi, nul ne songea à y toucher. On se contenta de déclarer les opinions libres : ce qui n'empêcha pas de faire consacrer la Révolution par l'Église, et d'appeler la religion catholique, religion de l'État.
Ceux qui firent la constitution civile du clergé, et ceux qui la signèrent, étaient d'une égale bonne foi. On croyait le spirituel dûment sauvegardé; on était loin de penser qu'un jour viendrait, t bientôt, où il ne suffirait plus à la liberté du pays, à la sécurité des consciences, à l'égalité des fortunes, d'avoir ôté au clergé ses privilèges fonciers ; qu'il faudrait lui ôter encore le salaire, que dis-je ? lui interdire toute immixtion dans l'enseignement, le soumettre à l'élection, lui défendre toute communication avec Rome, tout trafic d'indulgences, toute acquisition de biens; le détruire, enfin, par le mariage, par le schisme, par la déconsidération et la misère.
C'est ce que devaient démontrer, avec le temps, d*un côté, la série de conséquences qu'entraînait après elle l'expropriation du
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clergé; d'autre part, Thoslilité implacable du clergé pour les institutions nouvelles.
En effet, Je premier résultat de la reprise des biens d'église et de rétablissement d'un budget des cuites, était ce qu'on a appelé Constiiution civile du clergé.
Puisque, par mesure de nécessité publique, le clergé cessait d*6lre propriétaire pour devenir salarié, comment ne pas régulariser &on service? comment ne pas égaliser, autant que possible, les circonscriptions?... Ce n'était pas, quoi qu'on ait dit, l'esprit d'usurpation qui dictait celte réforme; c'étaient les besoins de l'adminislration, les eiigences de la comptabilité.
La Constitution civile du clergé était donc indispensable : cette constitution votée, le serment ecclésiastique devenait à son tour nécessaire. On a beaucoup disputé sur la convenance politique de ce serment : on sait que Robespierre, enclin au sacerdoce et ami des prêtres, le combattit de toutes ses forces. Tactique absurde. Par la constitution qui le régissait, et par le salariat, le prêtre était devenu fonctionnaire public; il faisait partie intégrante du nouvel État; il était, en quelque sorte, solidaire de la Révolution* Quand tous les fonctionnaires, depuis le Roi jusqu'au garde-champêtre, quand tous les citoyens» comme gardes-nationaux^ prêtaient le serment civique, était-il possible, juste, logique, d'en excepter les prêtres?...
Au surplus, la question a été tranchée, en 1802, par une autorité que le clergé doit regarder comme souveraine : le pape, eh signant le Concordat, a reconnu la Constitution du clergé. Par cette reconnaissance, désormais irrévocable, il est arrivé une chose singulière : c'est que les prêtres et évêques constitutionnels, regardés jusque-là comme schismatiques, se sont trouvés tout à coup plus anciens dans la vérité et plus orthodoxes que les ré^ fractaires 1
Les choses subsistèrent ainsi jusqu'à la Restauration : l'Église servant l'État, plus que l'État ne servait rÊgiisCf et, à la faveur de ce compromis, la tolérance, soit l'indifféreace philosophique, s> ehère à nos cœurs, gagnant toujours.
Mais à la rentrée du roi, le clergé essaya de changer sa podition, en combattant les conséquences de son établissement révo* lutionnaire, et en conjurant l'esprit nouveau. L'abbé de Lamennais fut le chef de cette croisade contre la sécularisation du clergé et rindifférence en matière de religion. Comme théologien, et même comme philosophe. M. de Lamennais avait cent fois raison : il fallait être Tun ou l'autre, chrétien ou athée. K '^M. de Lamen^
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nais avait affaire à trop forte partie : sa dialectique ne converlil personne. Le royaume, tout en demeurant 1res chrétien, ne voulait pas plus de l'aulorilé du pape que de la dîme : et le peuple, moitié libertin, moitié croyant, entendait vivre à sa guise. Le zèle, Jout-à-fait moyen âge, du prédicateur, fit rire; rmdifTérence s'acrrut; lui-même en fut atteint !... S'il est un homme qui, interrogé jur sa religion, soit aujourd'hui embarrassé de répoudre, c'est l'abbé de Lamennais.
De 1820 à 1825, ce fut le beau temps des missions, dignement couronnées en 1826, par un jubilé. Il fut un moment où le peuple en masse courait au confessionnal, à la table de communion, comme plus tard, en 1848, on le vit se précipiter au scrutin. Quel fut le résultat dé cette ferveur? Après avoir soutiré, par cette excitation factice, le peu qui restait de sentiment religieux dans les âmes, le clergé finit par obtenir, en 1828, pour prix de ses peines, quoi? l'expulsion définitive des jésuites I Un vieux péché, contre l'Église et contre le Sainl-Siége, que l'État très chrétien venait aggraver, sous le contre-seing d'dn prélat! Eu 1829, il m'en souvient comme d'hier, ceux que j'avais vus faire leur mission, porter la croix, étaler leur zèle, n*allaient plus môme à la messe; les jolies choristes, mariées ou promises, désertaient les vêpres pour le spectacle.
1830 arrive, qui porte une nouvelle atteinte à la considération du culte. Plus de religion de l'État; le catholicisme disparaît de l'armée, par la suppression des aumôniers; dans les collèges l'instruction religieuse n'est qu'une pratique extérieure, ennuyeuse! surérogàtoire, conservée par égard pour les grands parents, et méprisée de la jeunesse. A partir de cette époque, les symptômes de décadence se multiplient; les sectes pullulent : on D*eD est pas encore tout-à-fait à la négation du principe religieux, mais il est évident que l'ancienne formule ne sulTit plus; d'où les amateurs da religions concluent à la nécessité, ceux-ci d'une efl'usion nouvelle de TËsprit-Sainf, ceux-là d'une exégèse qui travestit de fond en combe le dogme catholique. Après les Chateaubriand, les Èonald, ^ les Lamennais, paraissent les Baulain, les Bûchez, les Lacordaire. Le christianisme, entre les mains de ces habiles manipulateurs, est tour à tour théocratique, royaliste, progressiste, philosophique, jacobin. On peut lui appliquer l'épigramme ;
Ghrysologue est toat et n*e$t rien.
Est-ce 44 ' VéiaboratioQ d*une foi nM^vetle qui s'opère, ou la
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dissolution de l'ancienne qui s'accomplit? Le peuple ne s'en inquiète pas; la classe moyenne n'y prend garde; la haute bourgeoisie, poursuivant le cours de ses spéculations, rit et demeure épicurienne ; les philosophes eux-mêmes ne semblent pas se douter qu'ils assistent à Tagonie d'une religion.
A l'avènement de Pie IX, qui parut un moment disposé à faire entrer la papauté dans les idées modernes, il y eut un immense concert d'acclamations. Les vieux libéraux s'imaginèrent que le catholicisme allait se réconcilier avec la liberté, qu'il n'était luimême, bien interprété, qu'une formule de la liberté. M. f hiers parla pour toute la France, lorsqu'il s'écria de la tribune: Courage, Saint-Père 1 Nous gommes chrétiens, si vous êtes révolutionnaire.
LHllusion fut de courte durée. À peine les événements de février eurent posé la question sociale, que pape et clergé, qui déjà s^étaient prononcés pour le Sunderbund, se tournèrent contre la révolution. Le socialisme, de son côté, se déclara adversaire de l'Église : il posa dans son programme, en première ligne, la suppression du budget ecclésiastique et Tabolition du gouvernement spirituel et temporel des papes, déclarant toute religion positive non seulement fausse, mais hostile à la science, à la liberté, au progrès et à la morale.
La scission est donc nettement accusée. Après 62 ans de transactions, de ménagements, de tolérances, de fictions légales, la France en est venue, par respect d'elle-même et par amour de THumanité, à renier petit à petit sa foi et son Dieu. Quel nouvel accommodement, en effet, quel biais serait encore possible?
Rompre avec Rome et se retrancher dans le gallicanisme, comme lèvent M. Dupin?
C'est impraticable. D'abord, l'église gallicane n'existe plus que de nom. Tandis que nous poursuivons le cours de nos révolutions, gallicans et ultramontains se sont rapprochés, ils sont unis. Le clergé français, en immense majorité', appartient à Rome et aux jésuites. Les pires de nos prêtres sont peut-être encore ceux qui affectent un esprit de conciliation et une apparence de philosophie. Le clergé n'est occupé que d'une chose, anéantir peu à peu les effets de la Constitution civile et du Concordat, en rétablissant les couvents, s*emparant des écoles, captant les successions, accumulant donations, legs, offrandes, souscriptions, etc., et rentrant ainsi, par le commerce pie et les dons volontaires, dans ses propriétés. On évalue à plus de 300 millions les biens réacquis par le clergé. Or, ces biens, ce n'est certes pas pour les exploiter qu'il les
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veut, n'y pour y établir des compagnies ouvrières ; c'est pour s'en faire des rentes : rentes et dîmes, c*esl la même chose I Le clergé sait, à l'heure qu'il est, que le temporel et le spirituel sont inséparables ; que tôt ou tard Fun des deux doit emporter l'autre : il ne lui suffît plus de diriger les consciences, il veut régner sur les intérêts. Gallicane ou ultramontaine, l'Église aspire, elle le dit hautement, à dompter la révolution. Hommes de la classe moyenne, génération de 89 et de 1830, êtes-vous prêts à lui faire ce sacrifice ?
Se jeter dans le protestantisme? •— Mais une protestation religieuse est un acte de foi, je dirais presque que c'est une révélation. Les nations qui au seizième siècle suivirent Luther, étaient plus croyantes que celles qui restèrent unies au pape : sans cela elles n'eussent point embrassé la Réforme. Or, je vous le demande: qu'est-ce que le Peuple d'aujourd'hui croit du catholicisme, pour qu'il songe à réformer lé reste?... Il y a longtemps qu'on Ta dit : Nous n'avons plus assez de religion pour nous faire protestants.
Et qui ne voit qu'au point où nous sommes parvenus, la protestation serait de notre part une contradiction? Comment? iln*y a plus de religion de TÊtat; et il y aurait, en matière de foi, une protestation de l'État ! L'État, qui est athée puisqu'il admet tous les cultes, l'État définirait un nouveau pouvoir spirituel, pour Topposer au pouvoir spirituel du pape! 11 choisirait entre Athanase Coquerel, Michel Vintras, Enfantin, Pierre Leroux, en haine * du père Roothan et de Jean Mastaï ! Non, non : notre tradition est faite, notre ligne tracée.
Au nom de la liberté de penser, qui est la liberté de croire, point d'église, point de culte, point de propriétés cléricales, point de budget ecclésiastique. Séparation, opposition absolue entre l'enseignement scientifique et l'instruction religieuse, comme il se pratique chez nos voisins les Hollandais; et en moins d'une génération, le Peuple, élevé à la hauteur du siècle, aura prononcé son Abrenuntio. Il aura compris que Tindifférence en matière de foi ^ religieuse est une trahison à la foi sociale; et, en se prononçant I contre le catholicisme, il répudiera toute espèce de religion, parce qu'après le catholicisme il n'y a plus de religion possible.
lY
Tradition gouvernementale.
Religion tolérante, gouvernement tempéré : double iJWsion, que le plus rapide examen suffit à dissiper*
En 89, la nation se déclare souveraine et prend le pas sur la royauté. Le droit divin est aboli, le veto enlevé au prince, à qui une Constitution précise trace ses droits et ses devoirs.
Que signifie tout cela? c'est évidemment que la nation étttendse gouverner elle-même, qu'elle n'adooet d'autorité que celle de sa propre majorité : ce qui implique, comme Bossuet et Rousseau l'ont prouvé, et comme l'histoire le démontre, (ju^en âlfîrfflant la souveraineté du Peuple, elle nie le principe tnème de la Souveraineté.
Ainsi, rincompatibilité du juste-milieu économique avec le principe gouvernemental était au fond de la déclaration de 81 : toutefois» par cet esprit de transaction auquel noUs la tl^ouvefons toujours fidèle, la Nation législatHce ne supprime point de pHtne^bord rauioriié. Partant de l^hypothèse, généi'aletnent admise, de la nécessité d'un gouvernement pour maintenir l'ordre dans la société, elle essaie de eoncilier rahcienne forme monarchique àvee te régime inauguré par la révolution, i'orgùetl royal avec là dignité fpopulaire.
Mais on s'aperçoit bientôt que la prététldttë Cbbslltutiôii ne donne ou'un équilibre instable : le lo août, la transaction est déchirée. Toutefois le préjugé toe pouv&it être sitôt Vainetl : la Con» vention, au lieu d'abandonner la ehimère tonstitutionnttDe, aiH^nse le monarque des erreurs du contrat, et l'envoie à réefaaftttd. Puis elle enfante le (premier essai de Gouvernement direct, la ConsUtation de 93. Mais le Gouvernement direct, dans lé sensTulf^aire da mot, est itnpratieable : On s'est avancé trop oti tro^ peu ; et eoteme on ne découvre pas d'issue, on se rejette danà les tnoyetts termes. Lé directoire dure dnq Isms, aprèé lesquels il se dissout datts le consulat.
Bonaparte, alors, parfaitement édifié sur la valeur du gotiiNsne* inent représentatif, après avoir rtnié les injures de la dévolution et rétabli l'ordre, bous ratbène au despotisme, Textrémé aboli en 89. Le Bentiment national se souièté; on le force d*abdiqUer bous le fôU de reobeint : le Pouvoir impérial, devenu réfral^ire à la résolution, snspeiit aux classes moyennes, est traité en ISlééOtlime l'avait été ti ans auparavant le pouvoir féodal.
Une charte est donc négociée entre Louis KYIII et la Nation^ sur les bases du traité de 91. Bientôt, malgré la rude leçon de 1815, la royauté restaurée se montre plub que jamais intolérante, illibérale; la réaction va croissant; mais la révolution la devance. Au défi du prince, le Peuple répond par la victoire de j^ilel. Uli plébéiisn pose cet adage, qui doit prévôûit dorénatant loui« éqaiTO-
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que : 1$ Roi règne et «e goweme pas. Louis-Philippe areepte la eondition; bientôt il essaie de Téluder. A son tour il succombe; sa fuite est pour le Peuple une mise en demuure de se gouverner lui«même directement, puisqu'il ne veut pas qu'un roi le gouverne. En réponse à cette sommation, nous avons fait la Constitution de 1848, et nommé président Louis Bonaparte; c'est ce qu'on appelle république modérée et constitutionnelle, une transaction encore, un juBte-milieu, un moyen terme.
Maintenant où en sommes-nous ? Quel est, après quatre ans, rétat des choses? Le suffrage universel a-t-il exprimé, comme on l'espérait, le consentement national? Le pouvoir e^t-il facile aut citoyens? La classe moyenne a-*t-elle obtenu ses garanties et boq équilibre?
Le suffrage universel et direct, eonsulté à trois reprises consécutives, a donné les produits les plus contre^révolutionnaires, les plus anti-républicains. La démocratie a pu se convaincre, par la plus triste des eipérienoes, que plus on descend dans les couches sociales, plus on trouve les idées rétrogrades, et que, comme la France du dix^neuvième siècle est incontestablement plus avancée que celle de Gharlemagne, de même il était facile de prévoir que les prolétaires de iSiS ne vaudraient pas, à beaucoup près, comme électeurs, les censitaires de Louis- Philippe. Maintenant la République, livrée par Tincompétenee des masses aux royalistes et aux jésuites, fait la guerre à ses alliées, se coalise avec les despotes; le Gouvernement, issu d'une Constitution démocratique, désarme les eitoyvQS, décime les électeurs, easse les municipalités, met le souverain en état de siège, et sur les ruines du suffrage universel iravaitie à élever un pouvoir irresponsable et héréditaire. L'irruption des masses, brusquement appelées, a fait de la société un mooitre ificompréhensible, une chose sans nom. L'Église, modeste encore avant février, rÉglise qui n'existe que par la tolérance de l'État, a ressaini sur le temporel sa prépondéramte, et s'est aussi* tôt montrée anti*libéra]e et persécutrice. L'État prenant en horreur son principe et son mandat, semble avoir juré l'extermination de la démocratie, et dépasse en arbitraire tout ee qu'on avait vu. La propriété dépréciée, écrasée sous l'hypothèque, l'industrie ruinée par Ib capital et le eb6mafe« le travail pressuré par Timpôt et sana lendiemain, tous les prix avilie ; la eonditioo du Peuple est plue loin que jamais du justermilieo et de la sécurité.
Que faire dooc? que résoudre, et surtout qu'espérer? Un tel état de choses, sorti de la terreur soeialtale et du conflit des factions, n'êat pv tanai)le; il pè«0 à ceux-là lotoe qm en ont as-
sumé la responsabilité, et l'un des plus curieux arguments du parti royaliste contre le régime républicain, est la nécessité de sortir au plus tôt de cette situation révolutionnaire, et de rentrer dans le courant paisible de la monarchie traditionnelle. Reviendrons- nous à la monarchie?
Je veux ne tenir aucun compte des embarras inextricables qui peuvent résulter de la multiplicité des candidatures et de la compétition des dynasties. J'écarte cette question, toute de personnalités. A mes yeux l'opposition, autrefois réelle, entre l'empire et la légitimité, entre la royauté légitime et la royauté citoyenne, a disparu sous la pression révolutionnaire, et ne constitue plus une différence de système. Il est évident que le roi légitime serait tout heureux et tout aise de remonter sur le trône, à la condition de reconnaître les principes de 89 et de prêter serment à une Constitution, comme l'ont fait Louis XVI, Louis XVIII, et Louis-Philippe ; qu'ainsi la branche aînée ne se distinguerait absolument en rien, quant aux conditions de son rétablissement, de la branche cadette ; et pour ce qui est de l'empereur, il ne me paraît pas moins clair qu'il ne saurait accorder ou subir, comme l'on voudra, moins que l'Acte additionnel, c'est-à-dire, encore une Constitution. Au fond, ces trois hypothèses, que jusqu'en février on a pu croire disparates, sont tout-à-fait identiques ; et s'il était aussi aisé de réconcilier les hommes que les systèmes, la fusion serait bientôt faite. Là n'est pas pour moi la difficulté.
Je demande à quoi bon une monarchie, expression inévitable du juste-milieu, non seulement politique, mais social, si elle n'apporte avec elle le moyen et la garantie de ce juste-milieu? Car il ne s'agit pas aujourd'hui de recommencer une quelconque des trois dynasties déchues, en se replaçant soit à l'année 1830, soit en 1814, soit en 1804; il s'agit, pour la royauté restaurée quelle qu'elle soit, le jour de son avènement, 1* de donner satisfaction à tous les griefs du Pays contre les d'Orléans, contre les Bourbons, contre l'Empereur ; 2® d'arrêter le développement de la féodalité mercantile et du prolétariat, par l'équilibre des forces économiques, et la constitution définitive de la classe moyenne.
Il s'agit, en un mot, pour la monarchie, si elle nous est rendue en i8b2, de prendre la tète de la Révolution, au lieu de la conibatlre, comme elle fait, à outrance ; et d'exécuter sur le pays et sur elle-même ce contre quoi ses partisans protestent de toute leur force, la transmutation du régime politique et gouvernemental, en régime économique et contractuel.
Une telle conversion est-elle possible? Je ne le puis croire; et
d'un révolutionnaire 317
si je ne me trompe, les royalistes, à quelque dynastie qu'ils s'en réfèrent, sont tous de mon opinion. Le pouvoir monarchique, disent-ils, ne peut se rétablir qu'à la condition de se faire contrerévolutionnaire; c'est-à-dire de se jeter de nouveau dans un extrême quatre fois condamné : c'en est assez pour susciter contre lui l'invincible antipathie des classes moyennes.
Force nous est donc d'en rester à la République. Mais quelle République? Sera-ce seulement la République honnête, modérée^ philanthropique, représentative, constitutionnelle?
Je ne nie pas que tel ne soit en ce moment le désir et la volonté du plus grand nombre ; je reconnais volontiers que cette nuance, la moins foncée, de la démocratie, a des chances sérieuses de reparaître, d'autant mieux qu'en désespoir de leur propre cause, les fractions monarchiques ne peuvent manquer de l'appuyer. Mais j'ajoute qu'il faudrait être dépourvu de la plus commune prévoyance pour ne pas être convaincu que cette autre forme de justemilieu ne saurait être de longue durée.
Quel est le but de la République?
C'est, l'article 43 de la Constitution répond pour moi, de fonder la Liberté et le Progrès, sur une moyenne, à peu près constante, et rendue générale, de travail et de fortune.
Quel est, pour atteindre ce but, l'instrument, le grand ressort de la République?
Le suffrage universel et direct. ^
. Jusqu'ici le suffrage universel et direct, a donné, pour le repré- ' senter, une majorité composée d'orléanistes, de légitimistes, de bonapartistes, de prêtres, de hauts bourgeois, et pour président, un prince, Louis Bonaparte.
Il se peut qu'il produise, en 1852, une majorité non moins considérable, de banquiers honnêtes, d'avocats diserts, de propriétaires libéraux, de fabricants progressistes, d'ouvriers éclairés, de patrons irréprochables, et pour président de la République, le général Cavaignac, ou M. Garnot.
Mais , par le cours naturel des choses et les revirements de l'opinion, il est immanquable qu'à une troisième, quatrième, ou cinquième fournée, le suffrage universel et direct donne une majorité également profonde et compacte, composée de socialistes, de communistes, d'anarchistes, d'athées, de meurt-de-faim, et pour président, Blanqui, Greppo, Adam le cambreur, ou tout autre. h - u ^
Pour que le suffrage universel et direct n'en vînt pas là, il fau- , drait que ses premiers élus se chargeassent de satisfaire à toutes i
les aspirations et besoins du Peuple : ce qai est contre l'hjpothèse.
Ainsi, le suffrage universel, dans l'état actuel des esprits, et avec le préjugé politique régnant, doit engendrer tour-à-lour, le gouvernement de ceux qui ne possèdent pa^ par ceux qui possè> dent, et de ceux qui possèdent par ceux qui ne possèdent pas ; du grand nombre par le petit, et du petit par le grand ; des besoins par les institutions, et des institutions par les besoins : en deux mois, tantôt la tyrannie, et tantôt l'anarchie. Esl-ce là une société? est-ce là de Tordre et du progrès? N'est-il pas évident que bientôt le pays, fatigué de tous ces mouvements de bas en haut et de haut en bas, se dégoûtera de toute espèce de gouvernement, et qu'à une centralisation excessive succédera tôt ou tard une dissolution complète?...
Tradition jacobine.
Je sais bien que, les doctrinaires de la République renversés, leurs rivaux et successeurs immédiats, dans l'ordre des partis, les jacobins, se font fort de ramener la stabilité dans le pouvoir et dans l'opinion; d'opposer une barrière insurmontable à l'anarchie, à 1 athéisme, au partage des biens, etc., etc. Le jacobinisme est bien vu du peuple : et qu'y a-t-il de plus gouvernemental, de plus dévot, de plus opposé à i'agrariat, à la démocratisation di} capital, que le jacobinisme? Sur tous ces points, il a fait ses preuves.
Le jacobinisme, voilà donc le dernier espoir de rautorité. La queue de Robespierre, voilà la corde d'amarre qui doit retenir |e vaisseau de la civilisation dans le port de la Religion, du Gouvernement et de la Propriété 1...
Voyons donc ce que peut communiquer encore de vitalité au régime politique la tradition jacobine; voyons si ce parti, qui est parvenu, en 93 et 94, tout en mourant à la peine,' à entraver la révolution et à faire revivre le système constitutionnel, est en mesure de donner une seconde fois le change aux masses, et de faire accepter, sous des harangues révolutionnaires, une politique de résistance.
J'ai défmi le jacobinisme, une variété du doctrinarisme. Cest la doctrine, transportée de la Bourgeoisie au Peuple; le juste-milieu à l'usage des classes inférieures; une sorte de sans-culottispie honnête et modéré, substitué à ^^onnèteté et à la modératiou
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bourgeoise. Du r^ste, m6me esprit gouTernemental, mais plus accusé; même prépondérance de l'Ëlat, mais plus énergique; même respect des fictions représentatives, mais élevé jusqu'au félicbisoie. Le jacobin répugne moins à la dictature que le giroodin ; par là il se rapproche davantage de ia royauté.
Le triomphe du jacobinisme se conçoit en 93. A cette époque, le principe d'autorité n'avait pas été mis en question; Teipression monanhique seulement s'était fait proscrire. Quant au pouvoir en lui môme, ceux qu'on appelait anarchistes et enragés y étaient aussi fidèles que les autres : ils étaient plus violents, voilà tout. Le jacobinisme, porté au gouvernement par une succession de crises irrésistibles, étdit donc d'accord, sur la question politique, avec le consentement universel : mais comme il représentait I4 ()a<se immédiatement au-dessous de la moyenne, il semblait le ver pins ultra du mouvement révolutionnaire, l'expression )a plus couipièle de la démocratie. C'est ce qui fit sa force. Rester en deçà de la société jacobine, ce fut, pendant deux ans, se mettre audessous du niveau révolutionnaire; aller plus loin, c'était exagérer et se rendre suspect.
Le jacobinisme, ainsi constitué et servi par les événements, devait donc arriver au pouvoir. Mais une fois là, il devait succomber à son tour, soit par l'exagération de sa politique et l'incapacité de ses chefs, soit par l'effet du temps, qui use tous les masques et met à nu le vice de tous les systèmes.
L'exagération et l'incapacité firent seules tomber les jacobins en thermidor. Comme ils ne furent pas psés qt réfutés par l'expérience, on put croire qu'il restait au parti un avenir; qu'il aurai) plus tard, ainsi que la monarchie constitutionnelle, sa restauratioa et son règne. C'est ce qui motiva la réapparition du jacobinisme après 1830, et qui constitue aujourd'hui toute sa valeur.
Mais ce même jacobinisme, qui en i830 pouvait paraître logique et conséqMcmment avoir encore des chances, les a depuis complètement perdues : la propagande socialiste, le progrès de la raison publique, pendant les 20 dernières années, lui ont enlevé, comme aux partis monarchiques ^ toute raison d'existence. Aujourd'hui, en effet, la question n'est plus politique, mais sociale . et il est si vrai que le mouvement accompli dans cette direqtiou s'est fait contre lé jacobinisme autant aue coqtre l'absolutisme et la doctrine, que déjà en 1848, la veille de la Révolution de Février, la Démocratie ^çtcifique et le Populaire^ les seuls journaux socialistes qui fussent alprs, l'emportaient de beaucoup par le nombre et la qualité de leurs lecteurs sur la Réforme*
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Depuis, le parti jacobin, ou montagnard, n'a cessé de perdre de son crédit et de sa considération aux yeux du Peuple. Pas une idée d'avenir n'a surgi de ce milieu épuisé. Le Gouvernement provisoire essaie-t-il , sous le nom de Circulaires, des adresses au peuple français? on les siffle; veut-il envoyer des commissaires? on les expulse. Les clubs eux-mêmes, organisés sur le modèle de l'ancienne société, ne produisent que du bruit et des parodies. En avril en mai, en juin, et jusqu'en octobre, le jacobinisuie se montre réactionnaire; ce n'est que forcé et contraint qu'il passe au socialisme : dès ce moment il abdique, et chacun de ses actes est une protestation nouvelle contre son anciemie foi.
A la théorie du non-gouvernement, développée dans la Voix du Peuple ' de la liberté absolue, dans la Presse; de la décentralisation, dans les journaux légitimistes, est venue se joindre, la théorie du gouvernement direct, dans la Voix du Proscrit Ce progrès était forcé. Quand le parti du droit divin, d'accord avec le socialisme, répudie une chose aussi essentielle à l'autorité que la centralisation, le parti jacobin pourrait-il se montrer moins libéral?
C'est en vain que Louis Blanc, dans une première brochure, Plus de Girondins ! puis dans une seconde, La République une et indivisible, rappelle la démocratie à la tradition de 93, à la foi de Robespierre : ses dissertations restent sans effet, on ne les lit môme pas. L'accusation de fédéralisme est désormais surannée et n'effraie personne.
C'est en vain que la Montagne, aussi étrangère au mouvement que la majorité, s'abstient et dissimule : l'esprit nouveau jaillit et l'enveloppe de tous côtés. A la tribune, un orateur puissant, Michel (de Bourges), pose à la fois la question sociale et le principe d'arbitrage, l'idée de contrat, destinée à remplacer l'idée d'Autorité. Dans ses récits révolutionnaires, le grand historien M ichelet achève de dévoiler le mystère doctrinaro-jacobin, et prophétise l'avènement du peuple.
Voilà pourquoi Ledru-Rollin, qui, après avoir desavoue le socialisme, a fini par s'y rallier publiquement; qui, après avoir répudié les théories an-archîques , s'est déclaré pour le gouvernement direct; voilà pourquoi, dis-je, Ledru-Rollin, le tribun qui avance toujours, reste, malgré son propre parti, comme l'image vivante du progrès, et voit grandir chaque jour sa popularité. Le Peuple ne suit pas toujours l'éclaireur qui le distance; il n'abandonne jamais le chef qui lui ouvre le chemin.
Enfin, c'est au sentiment profond, répandu parmi les masses, ; du caractère économique et social dç la Révolution, qu'il faut ^
d'un révolutionnaire 32i
attribuer ce dédain des choses gouvernementales, cet indififérentisme politique, si bien exprimé par le^ calme du Peuple, en pré* sence des plus irritantes provocations. La Révolution marche, pense-t-il; à quoi bon risquer une bataille? L'ennemi, cerné par les bataillons invisibles des idées, sera tôt ou tard forcé de mettre bas les armes : nous vaincrons sans coup férir.
Ainsi le juste-milieu politique, sous sa forme la plus passionnée et la plus populaire, le jacobinisme, est impuissant à réaliser le juste-milieu économique; lui-même, par la bouche de ses plus illustres représentants, proclame son incompétence.
Ainsi le suffrage universel, dans son expression la plus large, s'exerçant sans fraude, directement, avec^mandat impératif, tant sur les fonctionnaires que sur les représentants, serait également inhabile à procurer un régime stable et à fonder l'équilibre de la société. Pour que le suffrage universel devienne une puissance véritablement organique, il faut qu'au lieu de s'appliquer à Véleciion du législateur et du magistrat, au lieu de se faire complice et solidaire d'un ordre gouvernemental devenu impossible, il serve simplement d'expression commune aux transactions et garanties industrielles, lesquelles n'ont besoin, pour leur exécution, de prince ni de législateur.
Ainsi, et pour conclure, cette question des fortunes moyennes, que dans l'état actuel de la civilisation il faut considérer comme le problème du siècle, et qui contient l'avenir, non-seulement de la France, mais de l'humanité; cette question est insoluble par aucune espèce de constitution de l'autorité. Pour la résoudre, il faut sortir de la sphère des idées antiques, s'élever, à l'aide d'une nouvelle science, au-dessus des dogmes religieux, des artifices constitutionnels, des pratiques usuraires du capital, des routines aléatoires de l'échange. Il faut créer de toutes pièces l'économie sociale, nier tout à la fois et l'autorité civile et ecclésiastique, et la prélibalion propriétaire.
Sans doute le sacrifice doit paraître dur à des intelligences saisies à l'improviste, abusées, depuis 50 ans, par les logomachies des moralistes et des hommes d'État. La conscience publique murmure, lorsque pour la première fois elle entend attaquer, au nom du Progrès, de la Liberté, de la Raison, du Droit social, l'Être divin. La propriété gronde à la négation de la police. La démocratie s'indigne elle-même, quand une voix irrespectueuse ose inculper ses auteurs et violer le Panthéon de ses saints.
Patience! cette sensation de pénible surprise sera de courte durée. Les imaginations se calmeront vite, dès qu'elles auront
32S LBt CONFESSIONS
compris que cette négation universelle est le dernier terme des positions antérieures; dès qu'elles se seront convaincues qu'il n'est pour le peuple ni sécurité ni bien-être dans Tancien milieu, et qu il faut de toute nécessité ou abandonner la tradition ou renoncer à l'équilibre.
Au surplus, la conversion s'opère toute seule. Le prolétariat, peu à peu déjacobinisé, demande sa part, non plus seulement de suffrage direct dans les affaires de la société, mais d'action directe. Or, le moyen de satisfaire ce désir, avec les vieilles hypothèses de Gouvernement et de Constitution politique? La bourgeoisie, mise en demeure par la logique de la réaction, d'opter entre la Révolution et l'absolutisme, 'se détourne avec effroi des jésuites, et se déclare, sans hésiter, libérale et révolutionnaire. Encore un peu de temps, elle affirmera avec nous la religion de Hegel, de Leasing, d'Anacharsis Clootz, de Diderot, de Molière, de Spinoza, la religion qui ne reconnaît ni pontife, ni empereur, ni improducteuri la religion de l'humanité.
Richelieu était mort. La féodalité agonisante crut qu'elle allait revivre : elle n'avait en face d'elle que le Mazarin. Quel moment pour le vieux principe, s'il conservait vertu ! On se parle, on s'agite, on se coalise contre la monarchie-enfant : le parlement est entraîné, la bourgeoisie séduite, le peuple fanatisé. On court aux barricades ; on se bat au fauboug Saint- Antoine et à Cha* renton. La cour est forct^e de fuir; la réaction maltresse impose ses conditions à la royauté.
C'est alors que les jalousies et les divisions éclatent. Les agitateurs ne savent plus ce qu'ils veulent; leur force manquant de but devient de l'impuissance : la Fronde, depuis qu'elle est victo^ rieuse, parait ridicule. Les plus avisés se hAtent de transiger avec la cour, le fantôme s'évanouit dans la défection; Louis XiV grandit, Mazarin meurt en paix et la monarchie absolue est fpudée
Noys sommes dans une situation analogue*
Comme Richelieu avait frappé la féodalité, ainsi la Révolution a frappé, en 1848, l'autorité.
L'autorité, c'est l'Église, l'État, le Capital.
Malheureusement, la Révolution, trop jeune pour agir, s'est donné pour tuteurs un conseil de Mazarins. Aussitôt Tautorité, déjà couchée sur son lit de mort, a remué la tète ! elle parle encore, elle règne, et depuis quatre ans nous voici retombés en pleine Fronde. Quelle occasion, pour l'idée décrépite, de se r68«« taurer, 8*U lui restait la moindre force vivace I Mais les vieux
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partis ne s'auraient s'entendre; la solulion leur échappe, ils sont impuissants. Demain vous les verrez offrir leurs services. Le jacobinisme se convertit ; le césarisme fléchit ; les prétendants à la royauté tâchent de se rendre populaires i l'Église, comme une vieille pécheresse entre la vie et la mort, demande la réconciliation, Le grand Pan est mort ! Les dieux sont partis; les rois s*en vont; le privilège s'efface ; tout le monde se classe parmi les ouvriers. Tandis que le goût du bien-être et de l'élégance arrache la multitude au sans-culoltisme, l'aristocratie, effiayée de son petit nombre, cherche son salut dans les rangs de la petite bourgeoisie. La France, accusant de plus en plus son véritabe caractère, donne le branle au monde, et la Révolution apparaît triomphante, incarnée dans la classe moyenne.
P.-J. Peouohon.
Saiote*Pélagi6t octobre 1851»