‹ Les confessions de FréronChapitre 13 sur 189 · Opuscules de Fréron, tome I, pages 76 à · texte numérisé non relu

Opuscules de Fréron, tome I, pages 76 à

3. Allusion au Myriobiblon ou Bibliothèque du fameux patriarche de Constantinople, ouvrage dans lequel il consigna l'analyse critique des ouvrages qu'il avait lus pendant son ambassade en Assyrie. Ce recueil est le modèle des journaux littéraires. Les jugements de Photius^sur le caractère et le style des écrivains dont il analyse les productions sont presque toujours dictés par le goût le plus pur.

Qui SUS, malgré les cris de cent petits auteurs,

Par ton attique sel préserver les lecteurs

Du miel assoupissant de toute œuvre insipide \ . . »

Ce fut pour défendre l'abbé Desfontaines, lors de la suppression de ses Ohsci^ations sur les écrits modernes, en 1743, que Fréron publia sa Lettre d'un bourgeois de Paris à un de ses amis^.

Les pages suivantes, oraison funèbre de son maître, appréciation impartiale d'un homme qu'il connaissait si bien, et programme de sa vie de critique à lui-même, méritent d'être citées textuellement; elles font honneur à sa reconnaissance et à son esprit ; elles sont adressées à Le Franc de Pompignan :

« Si quelque chose pouvait me consoler, monsieur, de la mort de mon maître et de mon ami, ce serait assurément l'honneur que je reçois de lui succéder dans la place d'associé d'une académie^ établie par vos soins, illustrée par vos talents. En attendant que je vous envoie, monsieur, l'Éloge historique que vous me demandez de cet illustre écrivain, permettez-moi de vous adresser cette lettre, comme un monument de l'estime et de la vénération que je conserverai toujours pour sa mémoire. Je vais essayer de peindre, avec des couleurs vraies, le caractère de son

1. Opuscules de Fréron, publiés pour la première fois en 1753, tome I, page 80.

2. Réimprimée dans les Opuscules de Fréron, tome l, pages ^09 à 228.

3. L'Académie des belles-lettres de Montauban, érigée par lettres patentes du 19 juillet 1714, données à Dunkerque.

esprit et de son cœur, laissant à part les circonstances de sa vie et l'énumération de ses ouvrages et de ses querelles littéraires, que je placerai ailleurs.

(( J'ose dire, monsieur, et je ne crains pas d'en être démenti, que notre siècle lui a autant d'obligation que le siècle dernier en eut à Boileau. Si l'on veut même examiner sans prévention les services que ces deux auteurs ont rendus aux lettres, on conviendra sans peine que nous devons beaucoup plus à l'abbé Des fontaines, que nos pères ne durent à Despréaux, par le besoin pressant que nous avions d'un censeur judicieux et éclairé. Le règne de Louis XIY était si fertile en grands hommes, dont les écrits servaient de modèles, qu'il pouvait se passer de la critique des mauvais ouvrages. D'ailleurs, Boileau, comme poète', n'a fait qu'effleurer les auteurs, et jeter, en passant, du ridicule sur leurs misérables productions, au lieu que l'Aristarque de nos jours est entré dans des détails aussi instructifs qu'agréables.

« Personne n'avait plus étudié que lui les règles et les raisons des règles ; personne ne les a développées avec plus de finesse, d'agrément et de clarté. Le brillant et la solidité, la justesse et la vivacité, l'érudition et le choix, la force et la légèreté, l'abondance et la précision, la délicatesse et l'enjouement, l'exactitude et la pureté du langage : voilà ce qui caractérise cette plume célèbre. Il avait le coup d'œil

infaillible; il saisissait parfaitement le ridicule, dans le goût d'Horace et de Lucien. Il tirait habilement d'un ouvrage tout ce qui pouvait prêter à la plaisanterie, et tournera l'amusement ou à l'instruction de son lecteur. Il surprenait en quelque sorte Fendroit faible qui échappait aux yeux des plus attentifs, et que l'indulgent auteur se cachait à lui-même.

« Formé dès sa plus tendre jeunesse à l'école des bons écrivains de tous les siècles, il s'était fait, sur la nature des ouvrages d'esprit , des principes invariables, dont le flambeau Féclairait dans la lecture des écrits modernes. Avec quel courage et quel succès ne s'est-il pas opposé à l'irruption de ces hardis novateurs, de ces ingénieux P^'gmées, ivres du fol espoir de détruire l'ancien Parnasse, d'y élever une autre montaoneàleur fantaisie, et de substituer aux couleurs de la nature le vernis de l'art, à Tordes Rousseauxle clinquant des La Moihes.

« Semblable au Dragon, gardien du jardin des Ilespéridcs, il veillait à hi porte du Temple du Goût, pour empêcher l'invasion de l'ignorance et du faux bel esprit. Il repoussait d'un bras d'airain le précieux néologisme, l'affectation du style, l'importun étîilage de la fausse érudition, la ridicule recherche des idées singulières, la bizarre alliance des mots étonnés de se voir mariés, la tournure sophistique des pensées triviales : eimemis sans cesse renaissanls, qu'il torrassait touJf»urs avec de nouvelles armes.

« Mais ce qui le rendait plus redoutable à la populace des auteurs, c'est qu en général il ne s'écartait point des lois de l'équité. Malgré tous ses ménagements, vous sentez bien. Monsieur, qu'il ne pouvait manquer d'avoir pour ennemis les petits écrivains qu'il ridiculisait, espèce d'insectes ardents à piquer ceux qui les doivent écraser. Il n'y a que la médiocrité qui se révolte avec fureur contre un homme qui a le courage de la démasquer. L'esprit supérieur sait entendre raillerie, et se tient même honoré des critiques sérieuses ou enjouées de ses écrits.

. « Comme ce siècle est malheureusement stérile en grands hommes, presque tous les auteurs se déchaînèrent contre l'abbé Desfontaines . Ils attaquèrent sa réputation, le peignirent avec les plus- affï'euses couleurs, le firent passer pour un mauvais citoyen, pour un sujet pernicieux à l'État, le transformèrent en aspic effroyable, en serpent envenimé. Et tel est le malheur des gens de lettres, trop et trop peu connus, que leur célébrité fait écouter avidement toutes les calomnies que la vengeance inspire à des rivaux jaloux ou- à des cœurs ulcérés. Ces premières et flétrissantes impressions s'effacent difficilement. Un voit même les personnes les plus raisonnables décider témérairement du caractère d'un homme (qu'ils n'ont jamais pratiqué) sur le rapport de ses vils ennemis. « Vous découvrez maintenant, monsieur, la véritable source de tant de haines, de fausses imputa-

tioiis, de tant d'horreurs et d'infamies publiées contre notre illustre abbé, de tant d'injustes persécutions qu'on lui a suscitées. Car voici à peu près le raisonnement de l'amour-propre offensé d'un auteur :

(I L'abbé Des fontaines m'a critiqué; il m'a t'ait (( voir la fausseté, la trivialité de mes réflexions, la « marche irrégulière de mes idées, le subtil galima- « tias de mon style; il a détruit le petit édifice de (■ réputation que je m'étais bâti à force de manèges « et d'intrigues ; il désabuse les esprits crédules qui << rendaient hommage à mes talents , et me rend « méprisable aux yeux même de ceux qui me res- « pectaient; c'est donc un malhonnête homme, sans « mœurs, sans religion; c'est un monstre qu'il faut « étouffer. » En effet.

Qui méprise Cotin, n'estime point son roi, Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

« Les auteurs critiqués sont pourtant venus à bout de nuire à leur censeur. Ilslui ont fermé l'entrée aux récompenses que son mérite devait naturellement lui procurer. Tous les honnêtes gens ji'ont pu voir sans indignation qu'il fût la victmie d'une odieuse cabale, l.indis que les plus mhices sujets étaient comblés d'Iionneurs littéraires :

Plornvcre suis non 7'espondere favorem Spcratum iiwritis.

(( Il faut convenir aussi que notre abbé était né avec des sentiments. Philosophe dans sa conduite comme dans ses principes, il était exempt d'ambition ; il avait dans l'esprit une noble fierté qui ne lui permettait pas de s'abaisser à solliciter des bienfaits et des titres.

« Le plus grand tort que lui aient fait les injures dont on l'a accablé, est qu'elles ont quelquefois corrompu son jugement. L'exacte impartialité , je l'avoue, n'a pas toujours conduit sa plume, et le ressentiment de son cœur se fait remarquer dans quelques-unes de ses critiques. Mais pouvait-il , obsédé d'eimemis forcenés, se contenir dans les bornes de la modération? On doit pardonner quelques traits satiriques à un écri\ain d'autant plus outragé , qu'il connaissait l'innocence de ses intentions. La Fontaine lui-même

De son pays l'homme le moins mordant, Et le plus doux, mais homme cepondant,

ne s'est-il pas vengé par sa plume de la jalouse rage de quelques-un de ses envieux?

« Si l'abbé Desfontaines était quelquefois dur et piquant dans ses écrits, dans la société, il était doux, affable, poH, sans affectation de langage et de manières. On doit cependant le mettre au rang de ceux dont on n'est curieux que de lire les ouvrages. Il paraissait , dans la conversation , un homme ordi-

naire. à moins qu'on n"y agitât quelque matière de littérature et de bel esprit. Il soutenait avec chaleur ses sentiments ; mais la même vivacité d'imagination qui régarait quelquefois le remettait sur sa route, pour peu qu'on la lui fît apercevoir.

(' Il avait le cœur excellent, plein de droiture et de probité, dégagé de basse jalousie. Les succès de ses amis le flattaient autant que les siens propres; il s'intéressait à leur sort, il s'attendrissait sur leurs disgrâces comme un père. Je pourrais même vous citer, monsieur, plusieurs gens de lettres, aujourd'hui connus, qu'il a non-seulement aidés de ses conseils, mais soulagés de ses médiocres facultés*

« Le grand Rousseau, M. Rollin et tous ceux qui s'intéressent véritablement au progrès du bon goût, dont il a suspendu la décadence, étaient du nombre de ses admirateurs et de ses amis. J'ai été au désespoir qu'un mot innocent ' l'eût brouillé avec M. Piron , dont je sais qu'il faisait un grand cas. U était inconsolable d'avoir perdu son amitié. Je dois dire aussi, à la gloire de M. Piron. qu'il estimait les talents de l'abbé Des fontaines; qu'il a été touché de sa maladie, et qu'il honore sa cendre de regrets sincères, il avoue maintenant que la raison doit pleurer en lui son interprète, le bon goût son appui, les écrivains leur maitr»', et le public son vengeur.

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