Opuscules de Fréron, tome J, pages 278 à
2. Ces lettres ont été réimprimées dans le tome II des Opuscules de Fréron.
pour la littérature amusante et légère. Vous m'avez même chargée de vous envoyer les livres nouveaux qui paraîtraient ici; mais, en vérité, je vous aime trop pour vous obéir.
(( Il m'est veiRi une idée, dont vous allez bien rire : c'est de me faire auteur moi-même, et devons adresser toutes les semaines un petit ouvrage de ma façon.
« Bon! vous écriez -vous, quelle folie! Une femme s'ériger en bel esprit !
— Folie, tant qu'il vous plaira, madame; rien n'est plus sérieux.
— Mais encore, quel ouvrage ? direz-vous : des romans ?
— Non, madame.
— Des comédies?
— Point du tout.
— Des opéras ?
— Vous n'y êtes pas,
— Dos odes ?
— (Ih ! encore moins.
— Quoi donc?
— Vous êtes un peu trop vive, madame : écoutez. (l'est un (luvrago qui sera de moi, et qui ne sera pas tout à l'ait de moi; un ouvrage qui, dans sa petitesse, rcnirmicra les plus gros ouvrages; un ouvrage qui vous rendra savante, en vous épargnant la peine de Ir dcNcnir; un (uiNragc (jui ne ressemblera peut-
être à rien, et qui, pour le moins, ressemblera à beaucoup d'autres ; un ouvrage difficile et aisé, rare et commun, solide et frivole, critique et apologétique ; un ouvrage enfin qui vous mettra au fait de tous les ouvrages, et qui vous fera juger de Tesprit et du goût de nos modernes écrivains.
« Vous ne devez pas craindre, madame, que je prenne un jour dans le mois pour vous offrir la liste insipide des naissances, des morts et des mariages, pour vous régaler de lambeaux décousus de tous les livres, de squelettes de nos pièces de théâtre, et d'un ramassis de vers arrivés en poste de la province, et destinés à retourner presqu'aussitôt dans leur patrie '. Mon projet est de vous écrire librement ma pensée sur les auteurs et sur les écrits de ce siècle. Des pièces fugitives en tout genre, mais d'un bon goût ou d'un ridicule rare, une heureuse découverte, soit par rapport aux arts, soit par rapport aux amusements de la société, des remarques plus particulières sur les spectacles, sur les romans et sur les petits livres qui ont le plus de cours dans le monde : c'est à quoi je m'attacherai par préférence. Ainsi mes Lettres occuperont le milieu entre la profonde ignorance etla docte^littérature. A défaut des autres agréments, je vous promets qu'elles auront les grâces de la variété.