‹ Les confessions de FréronChapitre 16 sur 189 · Critique piquante et vraie du Mercure rie France · texte numérisé non relu

Critique piquante et vraie du Mercure rie France

« Il n'y a pas un bon livre écrit dans notre langue, que je n'aie lu et relu. Je sais même le latin : Virgile et Horace me sont aussi familiers que Racine et Rousseau

« Rien plus: savez-vous, madame, que j'ai déjà une petite cour d'auteurs, qui me rendent un compte fidèle de toutes les nouveautés littéraires? Il est vrai que ces écrivains ne sont pas du premier ordre. Mon aréopage n'est composé ni des C***, ni des M***, ni des le RI****; mes courtisans sont tous de jeunes auteurs, qui se flattent de remplacer ces héros de notre littérature ; leurs prétentions , comme vous voyez, sont modestes. Quoi qu'il en soit, il y a deux ou trois de ces jeunes gens qui ont une érudition surprenante pour leur âge. Quand je serai embarrassée de quelque livre au-dessus de ma portée, j'aurai recours à leurs lumières, et je vous ferai part de leurs réflexions, tournées à ma façon. Attendezvous à des traits libres et rapides, plutôt qu'à des analyses dans les formes. Nous autres femmes, nous devons traiter la littérature comme le plaisir : l'effleurer, jamais l'approfondir.

" Je ne vous réponds pas que mon jugement ne s'égare quelquefois , mais rien ne pourra jamais le corrompre; et, dans le compte que je vous ren-

1. Ces voiles cachent des noms tombés dans un juste oubli, et qu'il serait aussi peu facile que peu utile de soulever ici.

drai des différents écrits, la sincérité sera mon guide.

■ A Paris, ce l"'' septembre 1745.

« Je suis, etc.

« La comtesse de * * * ' . »

Un des amis de Fréron, Roy, le poëte lyrique dont l'esprit satirique devait se plaire à cette spirituelle mystification destinée à mettre en défaut le troupeau des écrivains médiocres, faméliques et dénonciateurs, adressa à la comtesse imaginaire une lettre de félicitations et de conseils, où je relève ce petit trait assez plaisant, — allusion à une anecdote contemporaine :

'< Madame,

« Je crois .... apercevoir dans votre style la

maturité et les couleurs mâles qui appartiennent à notre sexe. Vous vous souvenez, madame, du petit

1. Lettre I, pages 3 à 5, et 7 à 9 du tome II des Opuscules de Fréron. — Plus tard, la comtesse écrit à son amie :

« Vous me connaissez trop, madame, pour me confondre avec ces écrivains sensibles et délicats qui s'effarouchent de la plus légère censure. Je suis si satisfaite lorsqu'on m'honore assez pour relever mes défauts, que je ne conçois pas qu'un auteur puisse s'offenser des critiques justes, ni même des innocentes railleries qu'on fait de son livre. Pourquoi tous les gens de lettres ne pensent-ils pas aussi noblement que M. de Cahusoc, qui m'a remercié en galant homme, de ce que je n'avais pas dit de son ballet des Fêtes de Pohjmnie autant de mal que je pouvais en dire. » (Lettres de madame la comtesse de '", etc., pages 149 et 150 du tome II des Opuscides de Fréron, 8 décembre 174.j.)

héros de la Métromanie, qui, sous le masque de la Bretonne, idole de son cœur, découvre un homme fait et d'une double majorité... J'évite un pareil piège; vous m'avez indiqué votre correspondant : apparemment il ouvrira ma lettre en votre présence ' ))■

Desforges-Maillard, dont il est ici question (né en Bretagne, en 1(399, mort en 1772), n'est plus guère connu de nos jours que par le stratagème dont il se servit pour donner du prix à ses vers, — stratagème qui a fourni à l'iron le sujet de la Métromanie.

Desforges résidait à Bréderac, près d'un vignoble appelé Materais. Il adressa au Mercure de France, sous le nom de mademoiselle Malcrais de la Vigne, un certain nombre de pièces légères dont le rédacteur fut charmé. On assure que, complètement trompé, le bon rédacteur se prit d'une belle jtassion pour la nouvelle Muse, et lui écrivit : « Je vous aime, ma chère Bretonne, pardonnez-moi cet aveu ; mais le mot est lâché. » 11 ne fut pas la seule dupe de cette supercherie. On ne parla bientôt plus dans Paris que des vers de la divine Malcrais; il n'y eut pas de poëte qui ne s'empressât de lui rendre liommage par la voix du Mercure. Voltaire et Destouches, entre autres, se signalèrent à l'envi, et furent ou parurent un instant jaloux l'un de l'autre au sujet des réponses plus ou moins tendres qu'ils recevraient de la coquette.

Lorsque Dcsforgcs voulut enfin terminer cette comédie et reprendre son véritable sexe, la plupart de ses adorateurs furent d'abord un peu honteux du rôle public qu'il venait do leur faire jouer; mais, en dernier résultat, la

l. Suit un ivsiimc' di's onze lettres parues jusqu'au 8 décembre 171;"), — (la le de la leltro île Roy à la comtesse (page 151 du tome II (les O/msritlrs do Fiéron).

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mystification fut encore moins fâcheuse pour eux que pour lui; car, du moment qu'il parut à découvert, on ne songea plus qu'à déprécier ses vers et à le rendre ridicule, ce qui ne fut pas fort difficile; son talent avait trop peu de consistance pour résister à une pareille réaction.

Fréron n'avait pas à craindre un tel sort; malgré ses précautions apparentes pour dépister ses ennemis, car il en avait déjà, — n'en a pas qui veut, — on ne fut pas dupe de son manège; lui-même avait rendu le plus transparent possible le voile dont il semblait chercher à s'entourer. Etait-ce prudence ou coquetterie de femme, ou plutôt n'était-ce pas un adroit et immanquable moyen de piquer la curiosité du public? — .Je penche fort pour ce dernier sentiment.

La forme épistolaire adoptée par Frémn, d'après l'exemple de l'abbé Desfontaines, et appliquée par lui à toutes ses feuilles, donnait à ses appréciations critiques le charme et l'abandon d'une causerie intime, et enlevait à son ouvrage le cachet de pédanterie dogmatique, qui n'est que trop à redouter dans ces sortes d'écrits. Les feuilles de Fréron furent un cours familier de littérature, — dans toute la force et tout le charme du mot.

Poursuivi par la haine de Voltaire dont il avait réduit à leur juste valeur certaines productions dramatiques ou littéraires, entre autres, son opéra du Temple de la gloire, sa comédie de la Princesse de Navarre, et surtout son Discours de réception à V Académie française, il se vit mettre au donjon de Vincennes.

C'est de cette prison d'État qu'il éci'ivait au ministre cette lettre, moitié en prose, moitié en vers, où l'ironie contenue, l'enjouement et la ténacité du Breton qui se sent dans le droit et la raison, dominent d'un bout à l'autre :

« Monseigneur,

« On dit que les poètes aiment la solitude; je ne

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crois pas que ce soit celle de Yincennes, Je n'ai ici aucun commerce avec les hommes. Dans cette disette de vivants, j'ai voulu du moins m'entretenir avec les morts. J'ai demandé un Ovide ; on n'a pas fait difficulté de m'en promettre un. Tous ne devineriez jamais, monseigneur, ce qu'on m'a apporté : un livret intitulé : les Miracles de sai?it Ovide. Je serais mort d'ennui, si heureusement, nous autres, habitants du Parnasse, n'avions à notre service une déesse qu'on appelle Renommée. Elle a eu pitié de ma situation. Hier elle uiterrompit les occupations de toute espèce qu'on lui donne à Paris. EUe prit son vol vers Yincennes, s'abattit sur mon donjon, et perça l'épaisse vonte de mon manoir octogone. Ses visites, vous le savez, monseigneur, sont toutes des visites du jour de l'an. Elle ne me dit qu'un mot, qui est que vous daigniez vous intéresser à mon sort. Je l'ai chargée d'apporter à vos pieds les expressions de ma reconnaissance, et de me prêter au moins une de ses cent voix pour vous assurer, monseigneur, que je m'efforcerai de justifier vos bontés. Le donjon de Yincennes est un terrible prédicateur : jf suis totalement changé.

Il n'est rien que je no pronioflo Pour sortir de ce triste lieu.

Ma Muso, désormais discrète, Résislora (s'il plaît <à Dieu) A la démaiigoaison secrMc

De turlupiner les écrits.

Que la Sottise dans Paris Enfante, distribue, achète.

Qu'on m'impose pour châtiment De convertir chrétiennement, En doux miel du Panégyrique Le fiel amer de la Critique; D'aimer les auteurs, en un mot.

De ne chanter que leurs louanges. Et d'écrire que le plus sol A de l'esprit comme les anges :

Volontiers, j'y souscris encor.

Pourvu qu'on me rende l'essor.

Plein de respect et d'indulgence Pour les auteurs du dernier rang, Je pousserai la complaisance Jusqu'à louer l'abbé ^

« Je vous supplie, monseigneur, de considérer que vous n'aimez rien tant qu'à faire des heureux, et qu'il s'en faut beaucoup que je le sois.

(( J'ai rhonneur d'être, avec le plus profond respect ^ etc. ^. »

A peine sorti de prison, Frérou commence à publier ses Lettres sur quelques écrits de ce temps. Ou aurait peine à comprendre tant d'audace, — ou plutôt de courage, — si l'on ne savait que la prudence avait diclé au critique la pensée de se fairedeux puissants protecteursde Stanislas I'^'" et de sa fdle Marie Leclvzinska, femme de Louis XV et reine de France.

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