ROY
0 A Paris, ce 8 août 1749 '. »
1. Lettres sur quelques écrits, etc., 1749. tome I, pages 289 et 290, et pages 290 à 305.
Les critiques vives de Fréron excitaient de plus contre lui la foule des auteurs médiocres ou mauvais qu'il n'épargnait pas, les regardant comme une proie qui lui était naturellement acquise, et dont il avait le droit de faire prompte et bonne justice, par les verges du ridicule dont il les fustigeait impitoyablement.
Laissons le s'expliquer là-dessus avec son ami, dans sa correspondance, — de plus en plus piquante, intéressante et instructive :
(( Vous avez souvent, monsieur, entendu dire dans la conversation ce siècle critique, comme on dit dans la chaire ce siècle pervers. Si vous aimiez l'antithèse, je pourrais vous offrir ici un parallèle assez juste des orateurs sacrés et des censeurs littéraires. Ce qu'il y a de certain, c'est que les uns et les autres sont assez utiles dans un temps où le goût est aussi dépravé que les mœurs. Mais un prédicateur est borné à des déclamations vagues ; aucun de ses auditeurs ne peut devenir l'objet particulier de ses remontrances ; un critique est obligé de nommer l'auteur dont il relève les défauts. Voilà précisément la raison pour laquelle le premier est souffert des vicieux qu'il foudroie ; tandis que le second a l'honneur d'être haï des médiocres, qu'il dévoile. Mais il me semble qu'il ne devrait pas être plus permis d'eniuiyer le public que de le scandaliser. Vu homme qui afficherait de mauvaises mœurs, serait ])i('ntAt cité devant le tribunal qui préside aujoiinriiui avec autant do lumière que d'équité au
maintien de l'ordre et de la décence. Un écrivain sera-t-il en droit d'afficher impunément un mauvais livre ; et le lecteur assassiné ne pourra-t-il obtenir la vengeance légère qu'il en veut tirer ? Il ne condamne qu'au ridicule.
(( Yous allez peut-être vous imaginer, monsieur, que perdant de vue les ménagements que je me suis prescrits, je me propose de poursuivre les auteurs, le flambeau de la critique à la main, comme une furie attachée à leurs pas. Ne craignez point, monsieur, que je m'échappe jamais du cercle que la politesse et l'humanité ont tracé autour de moi. Voyez jusqu'où va ma facile indulgence. .Je ne me contente pas de Hre avec des yeux favorables les ouvrages nouveaux ; je m'informe des motifs qui les ont fait éclore. Si j'apprends que tel auteur modeste travaill'î, non dans la vue d'usurper les premiers rangs, mais^ seulement pour acquérir une petite réputation d'esprit dans certaines sociétés où il est admis, ou pour se frayer un sentier au temple de la Fortune, je me croirais coupable de faire avorter ses projets par des critiques outrées. On ne doit sévir que contre les présomptueux qui, fiers de quelques succès éphémères obtenus dans les vallons du Parnasse, se placent insolemment sur le sommet.
« J'ai beau vivre avec des poëtes, je ne me fais point au délire de leur amour-propre. Ces gens-là s'estiment exclusivement. Tout ce qui n'est pas vers
attire leurs dédains. Un madrigal l'emporte dans leur esprit sur les ouvrages en prose les plus sérieux. Mais la poésie est-elle donc un métier si difficile? (Ju'on me donne un jeune homme d'un médiocre esprit, avec de la mémoire, qui, à l'exemple d'un rimeur que je connais, ne fasse que des vers, ne lise que des vers, ne pense qu'à des vers, ne rêve qu'à des vers , et je vous réponds que j'en fais un poëte fort bon pour ce siècle. Je ne vous promets pas qu'il compose des tragédies ; mais il enfantera des ouvrages sous ce titre, où il y aura des vers épiques, lyriques, satiriques, élégiaques, qui seront applaudis. A l'égard des opéras, vous pensez bien qu'il n'aura pas beaucoup de peine à réussir dans cette partie, si le public continue de s'accommoder de pièces pareilles à celles qu'on lui donne aujourd'hui '. »
Avec quel art il saisissait, ou plutôt il faisait naître les occasions de parler de Voltaire, dont l'incessante production fournissait toujours des critiques aussi justes que piquantes à Fréron. Ainsi, — pour ne citer qu'un exemple des rubriques qu'il employait pour ramener sans cesse l'auteur de la Ucnriadc sur la scène, — ayant à rendre compte des Mémoires sur la vie de Ninon rfe Le«cios *, par
1. Lettrex sur quelques écrits, etc., 1749, tome II, pages 3 à6. Lettre I (8 septembre 1719).
2. On peut dire que Ninon fut en quelque sorte la marraine do Voltaire; ù sa sortie du collège, elle souliaita de lo voir; ses réparties lui plniont, et elle lui laissa par son testament une somme (le lieux mille franes \unir aelieter des livres. On peut juger de la
Bret, il ouvre de cette façon le feu contre son terrible adversaire :
« S'il y avait parmi nous, monsieur, un auteur qui aimât passionnément la gloire, et qui se trompât souvent sur les moyens de l'acquérir ; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses démarches ; quelquefois heureux à peindre les grandes passions, toujours occupé de petites, qui sans cesse recommandât l'union et l'égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ne souffrît pas plus que le Turc, qu'aucun de ses frères ne partageât son trône, dont la plume ne respirât que la candeur et la probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la bonne foi, qui changeât de dogme, selon les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris, dévot en Austrasie, tolérant en Allemagne : si, dis-je, la patrie avait produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu'en faveur de ses talents on ferait grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur?
« Il en est de même des femmes galantes, qui savent allier le génie, l'étude et la volupté : elles sont respectées, malgré leurs faiblesses. »
nature des réparties d'un enfant à qui son parrain, amant de Ninon, et sans doute d'après ses conseils, avait fait apprendre par cœur, dès l'âge de trois ans, le poëme impie de la Mo'isadc. Comme le père Le Jay (pardon d'un tel rapprochement !), Ninon prévit que le jeune Voltaire serait Véfendni'd du déisme en France.
Où était le cosmopolite Voltaire en ce moment? — A Berlin *, où il se brouillait avec Frédéric, avec Maupertuis, avec tout le monde enfin.
Ce portrait, tracé en quelques coups de crayon, était si frappant de ressemblance, que tout le monde y reconnut Voltaire, ses amis d'abord, sa nièce ensuite et Voltaire après eux. Furieux de se voir si bien saisi au naturel, il mit en campagne sa nièce, madame Denis, qui obtint la suppression du journal.
On fit alors courir cette épigramme sanglante contre Voltaire :
La larme à l'œil, la nièce d'Arouet Se complaignant au surveillant Malesherbe^ Que l'écrivain, neveu du grand Malherbe 3, Sur notre épique os;\t lever le fouet.
— Souffrirez-vous, disait-elle à l'édile, Que cliaque mois ce critique enragé
Sur mon pauvre oncle à tout propos distille Le fiel piquant dont son cœur est gorgé ?
— Mais, dit le chef de notre librairie, Notre Âristarque a peint de fantaisie Ce monstre en l'air que vous réalisez.
— Ce monstre en l'air? Votre erreur est extrême, Reprend la nièce ; eh ! monseigneur, lisez :
Ce monslre-lù, c'est mon oncle lui-même.
Six mois après, grâce à la protection du roi Stanislas et de la reine de France, sa fille, Marie Leczinska, Frèi-on eut la liberté de reprendre la plume.
L'ardeur de la polémique n'empêchait pas notre critique de satisfaire l'admiration vive et éclairée que ses études
1. Leffrp.i sur quelques éo'its, etc., 1752, tome VI, pages 3 et 1, Lettre I. (2.j mars 1752.)