‹ Les confessions de FréronChapitre 28 sur 189 · En nr.O ou T · texte numérisé non relu

En nr.O ou T

demie, tous ceux qui la composent se rendirent à dix heures dans l'Église des Cordeliers, où l'on chanta une messe du Saint-Esprit, après laquelle le panégyrique de saint Stanislas, évèque deCraco\ie, patron du roi et de l'Académie, fut prononcé par M. l'abbé Clément \ prédicateur et aumônier de Sa Majesté, doyen du chapitre de Ligny, et membre de la Société littéraire^. Ce panégyrique reçut les applaudissements qu'il méritait. L'orateur, homme de génie, a paru avec distinction dans les chaires de Paris.

« L'après-midi, sur les trois heures, se tint l'Assemblée publique, que le roi devait honorer de sa présence. Mais la circonstance de sa fête, qui se célébrait à Lunéville, l'empêcha de nous procurfncette satisfaction. M. A' Régner ty , sous-directeui', ouvrit la séance à la place de ^\. de Choiseul, primat de Lorraine et directeur, qui était malade. M. A'Héguerty, se plaignit modestement d'être obligé de rempHr les fonctions de M. le primat.... Il dit ensuite des choses flatteuses sur les trois récipiendaires, MM. Palissot, de Cogolinel moi....

« Après la lecture du discours que M. Palissot avait envoyé de Paris, je lus le mien. Il ne me conviendrait pas, monsieur, de vous en donner l'extrait,

1. Denis Xavier Clément, né à Dijon, le 6 octobre 1706, mort li^ 7 mars 1771.

'■i. Ou Acnihhiiic de Noiinj.

parce que vous pourriez me soupçonner de ne bl choisir que les endroits les moins défectueux ; et franchement, c'est ce que je ferais. Je prends donc le parti de vous l'envoyer en entier, et de l'abandonner à votre censure, ou plutôt à votre indulgence : Veniam petimusque damusque vicissim.

« Messieurs,

« La vivacité de mes sentiments justifie seule « l'honneur que je reçois de me voir associé à votre « illustre compagnie. Une pareille faveur méritait « bien que je vinsse vous en remercier moi-même. « Mon cœur goûte le plaisir de satisfaire sa sensi- « bilité, et j'aurai du moins à vos yeux le mérite " du zèle.

'< Un autre motif m'a fait entreprendre ce voyage. « .l'ai eu la curiosité devoir de près le règne d'Au- « guste, dont l'histoire ne m'avait donné qu'une « idée imparfaite. Ce serait ici le lieu de vous expri- « mer mon admiration ; mais vous exigez que tout « homme de lettres, honoré de votre choix, vous « communique quelques réflexions de littérature. « Mon premier devoir est d'obéir à vos lois : je sus- " pends mon hommage.

« On parle , on écrit depuis longtemps sur les « qualités qu'exige le style, et sur ce qui s'appelle «< le bon goût. Oserais-je, messieurs, vous proposer « des conjectures sur un sujet où il n'appartient

« qu'à VOUS de donner des lumières ? Tout le monde « connaît ce précepte : il faut en toute chose une « mesure ; il est de certaines bornes en deçà et au (( delà desquelles la perfection ne peut se trouver :

Est modus in rébus, sunt certi di- ni que fines, Quos ultra, citràquenequit consistere rectum.

« Plus on approfondira ce principe qu'Horace « applique à la morale, et plus, je m'imagine, qu'il « paraîtra fécond. Il convient à tous les ouvrages « de la nature et de l'art, à toutes les sciences, à « tous les goûts, à la vertu même, et surtout au « style, dont la beauté, si je ne me trompe, consiste « dans ce juste milieu dont parle le lyrique romain. « Quiconque écrit est placé entre deux écueils, le « sublime gigantesque et la bassesse rampante. Les (( hautes montagnes et les vallons humides ne sont (c point habités. On établit avec volupté sa demeure (( sur un coteau riant, où l'air n'est ni trop subtil « ni trop grossier. Un fleuve qui franchit ses rives « porte le ravage; desséché, il devient inutile; s'il « remplit son lit, l'abondance et la joie coulent avec « ses eaux ; l'œil humain se plaît à contempler son « cours, rapide sans violence. L'aigle, qui se perd « dans la mer, devient aussi invisible que l'insecte « qui se cache sous l'herbe. Les écrivains guindés « ou traînants ne sont point lus. On goûte un auteur « qui n'écrit ni pour les sylphes ni pour les gnomes,

<( mais pour les humains. L'art d'écrire exige donc la « retenue d'un sage qui se modère dans les plaisirs, '( Le style, si je puis me servir de cette comparaison. " doit être comme l'épouse de Jupiter, lorsque dans « l'Iliade elle est représentée suspendue entre le « ciel et la terre.

« C'est pour avoir ignoré ou violé cette règle de « goût, que tant d'auteurs, nés d'ailleurs avec beau- (( coup d'esprit et de talents , ne seront jamais ' comptés parmi les grands écrivains. Leur défaut « est de chercher avec inquiétude ou des pensées «( ou des expressions rares. Ils ne sentent pas que « l'on ne doit s'attacher qu'à bien développer les (( idées qui sont dans tous les esprits, et les senti- « ments qui sont dans tous les cœurs. Pourquoi « certaines pièces sont-elles si bien reçues ? Ce n'est « pas qu'il y ait du saillant, de l'extraordinaire; « c'est précisément parce que chacun retrouve ce « qu'il a pensé, ce qu'il a senti. L'auteur n'a que « le mérite de faire revivre ces idées primitives, de « faire éclore ces mouvements cachés dans l'ùme. « Le spectateur applaudit par amour-propre ; ses « applaudissements sont le cri de la nature qui se « recoimaît.

« C'est donc la marque d'un petit esprit que de « vouloir imaginer ce que personne n'a jamais <' pensé. Le grand talent est de dire ce que tout le t' monde dit, mais de le dire d'une façon noble, éloi-

gnée du langage vulgaire, et néanmoins sans enflure et sans faux brillants. L'enflure n'est pas « l'embonpoint ; les faux brillants éblouissent, il « s'agit d'éclairer. La méthode de faire perdre la " vue par un cuivre étincelant que l'on mettait « devant les yeux, était autrefois en usage. Quel- « ques auteurs nous font souffrir le même supplice, « par des ouvrages tout pétillants d'esprit. Ils nous « donnent des feux d'artifice, et nous voudrions une « lumière pure, douce, égale, comme celle du soleil « dans le printemps et dans l'automne, moins riche « en pompe qu'en bienfaits.

« Rousseau a dit de son maître :

Non moins brillant, quoique sans étincelle, Le seul Horace en tous genres excelle.

« Yous avez remarqué, Messieurs, ce mot quoi- « que sans étincelle. On ne trouve point en effet « dans Horace de Tétincelant, mais du solide, du « vrai revêtu d'une expression, tantôt énergique, « tantôt simple, toujours nouvelle et cependant na- « turelle. Il parle à l'esprit avec le suffrage du « cœur ; son imagination est avouée par le juge- « ment; il ne cherche point à séduire, mais à per- « suader; il ne veut point surprendre l'admiration, '< mais la mériter.

« Quoique notre siècle ait devant les yeux un « si parfait modèle, et beaucoup d'autres que je

pourrais citer, nous ne pouvons nous dissimuler que nos littérateurs ne tombent dans d'étranges égarements. On couvre d'un grand masque le visage d'un enfant ; on pare Hercule des robes d'Omphale : on charge de rubis la tète d'une bergère ; on orne galamment des problèmes d'algèbre. On ne songe pas qu'il en est de certaines sciences comme de certaines professions : elles veulent être vêtues avec une noble simplicité. Que dirait-on d'un magistrat qui aJBPecterait une parure recherchée? C'est le même ridicule que de semer de fleurs un ouvrage de physique ou de géométrie.

« Un esprit de vertige s'est emparé de tous nos Français. Lucain est préféré à Virgile, Sénèque à Cicéron, les ItaUens aux Romains. On court, non après des peintres de la nature, mais après des singes de l'art. Les gens sensés rient d'une erreur qui sera peu durable. Ces excès ne sont sans doute que des leçons que nous donne le goût, dans les mêmes vues qu'un sage législateur produisit aux yeux des jeunes Spartiates un esclave dans l'ivresse.

« C'est ce goût qui lixe le point de la perfection, qui fait trouver à ceux qui le prennent pour guide ce milieu que la nature observe dans ses belles productions. C'est lui qui étend tout ce qui est en deçà, qui retranche tout ce qui est au delà du vrai

<f beau. Sans lui, l'esprit, le génie même, perd son « brillant : lui seul marque le prix aux ouvrages, « et les rangs sur le Parnasse.

(( Corneille avait plus de génie que Racine ; mais (( le goût lui manquait '. La Mothe avait peut-être « plus d'esprit que Rousseau : il n'avait pas autant « de goût. Qu'est-il arrivé? On ne lit point beau- « coup de tragédies de Corneille, où cependant il « y a du génie; son rival est entre les mains de tout « le monde ; on sait Rousseau par cœur ; on n'a rien « retenu de La Mothe.

« Mais encore, Messielus, de ce que Racine ne « montre pas autant de génie que Corneille , ni « Rousseau autant d'esprit que La Mothe, est-ce à « dire qu'ils en eussent moins? Sans le goût, ils en « auraient peut-être fait éclater tout autant. C'est « ce goût suprême qui les a empêchés de se livrer (' aux fougues d'une imagination enflammée que '< l'on prend pour le génie, et aux traits sophistiqués « que l'on confond avec l'esprit. Peut-être Corneille <' eût-il été souvent Racine, si le goût lui avait appris « à ne pas mettre la Pharsale au-dessus de Y Enéide.

« Mais qu'est-ce donc que ce goût dont on parle

1. « Je prie les justes admirateurs de Corneille de no pas croire que ce que je dis ici tombe sur ses chefs-d'œuvre, tels que Chma, Pobjeucte, Rodogune, etc. Je n'ai en vue que les pièces de ce grand poëte, où le bas et le boursouflé se trouvent à côté du sublime. » {Note de Fréron.)

70 LES CONFESSIOXS DE FRÉROÎC.

« sans cesse, et sur lequel on a tant écrit? Est-ce « un sentiment de Tâme ? Est-ce une pure lumière (( de l'esprit? Je croirais, Messieurs, que c'est Tun « et l'autre tout ensemble ; que c'est à la fois un « discernement vif et une sensation délicate. Si « j'osais, je dirais que c'est le cœur éclairé.

(( Yous le sentez bien mieux que je ne le définis « ici, Messieurs, dans les écrits sublimes d'un prince, « votre fondateur * et votre modèle; d'un prince qui « ne met pas plus de bornes à ses bienfaits qu'à ses « lumières; il chérit, il soiûage, il récompense, il « honore l'humanité. Son front auguste est chargé « des couronnes de Mars, des guirlandes d'Apollon, (' de l'olive de Minerve et des. palmes de la Religion. (( Pardonnez, Messieurs, ce mélange de sacré et de « profane en faveur d'un roi qui réunit l'héroïsme « de l'ancienne Rome et les vertus de la nouvelle.

« 0 Muses, aimez cet asile, où les sciences solides « elles arts agréables sont cultivés avec supériorité ; « annoncez votre restaurateur aux siècles à venir, et « lorsque la toile et le marbre qui oli'rent ses traits « chéris à nos yeux, seront consumés par le temps « jaloux, dites ce que vous aurez vu, ce que vous « aurez iidmiré; célébrez l'auteur de votre gloire et « de votre repos. Yous ne m'avez donné que du « zèle : le génie est ici partagé entre vos favoris.... »

1. Voyoz lanalyrie qu'on a doiint' ï;\])\n' Pinyait dans son excellente Histoire de S/fntis/ns /" (lunie II).

Suit l'éloge de divers membres de l'Académie de Nancy ; — éloge aussi vrai que délicat de monseigneur de Choiseul, primat de Lorraine, et directeur de TAcadémie, fondée par Stanislas; de M. d'Hcguerty, ancien gouverneur de J'ile de Bourbon, et sous-directeur de la môme Académie; de M. le comte de Tressan; de M. le chevalier de Solignac, secrétaire perpétuel de l'Académie.

C'est surtout en voyant assis, au milieu de tant d'hommes distingués, les Pères de Menoux et Ies/2e, jésuites, que Fréron, dans un mouvement heureux et vivement senti de gratitude pour un ordre oii il avait puisé les saines doctrines et le goût du beau et du vrai , termine ainsi la péroraison de son ingénieux et brillant discours :

« 0 Muses , aidez-moi à payer un juste tribut d'éloges... à ce membre distingué d'un corps, à

< qui il est résené de ne jamais se démentir. Qu'il m'est doux de pouvoir, dans sa personne (celle du ^ere de Menoiix) , rendre un témoignage public de gratitude, d'attachement et de vénération à une

< compagnie savante et, vertueuse, dont la gloire ( rejaillit sur ceux qui la quittent. Je vous dois, ( MESSIEURS) le bonheur inexprimable d'être assis t de nouveau à côté de mes anciens confrères K II

< me semble que je reprends mes premiers hens ; '■ je crois revoir la patrie que j'avais abandonnée.

< En effet, cette académie, composée de l'élite d'une ( province féconde en gens d'esprit^ de génie et de

1. Ceci semblerait indiquer que Fréron— comme Gresset, avait été novice dans l'ordre des Jésuites.

« goût * , m'offre des traits frappants de ressem- « blance avec la société qui a daigné former mes « premiers ans. Les vertus et les talents en tout « genre y sont rassemblés : puissent-ils s'y perpé- « tuer de même ! Mais le siècle des gTands rois est « celui des grands écrivains; et il sera sans doute, (' Messieurs, aussi difficile de vous remplacer un « jour que l'augure fondateur à qui nos voix una- « nimes ne cesseront de faire entendre ce que la « postérité pensera de lui ^. »

« Après que nous eûmes achevé nos discours (M. de Cogoii?i et moi), M. le chevalier c?e Soliynac,

secrétaire perpétuel de l'Académie, y répondit

Les éloges de >DL Palissot et de Cogolin lui furent dictés par la justice, et le mien par l'amitié : mon partage n'est pas le moins flatteur

« Je terminai la séance publique par la lecture d'une pièce de vers qu'on me demanda , et que vous vous rappelez peut-être ; c'est une épître sur l'art et la nature adressée à M. W***^, receveur gé-

1. Voyez Dom Calmet : la Bibliothèque de Lorraine, Nancy, 1751, 1 vol. in-folio.

5J. Le discours de réception de Fréron est imprimé dans le tome III des Mémoirex île la Société royale des sciences et belleslettres de Xancij.

■i. Watelet, né à Paris, en 1~1S, receveur général des finances pour la généralité d'Orléans, place dont il ne négligea pas les immenses avantages, tout en se livrant à son goût pour les lettres et pour les arts.

néral des finances... Mon épître se trouve clans le troisième volum'e de ces feuilles '.

« Après m'être acquitté des devoirs d'académicien, je partis pour Lunéville, où je lus présenté au roi, qui me fit l'accueil le plus flatteur et le plus honorable. Si c'était tout autre que moi qui eût été reçu avec autant de distinction , et que j'en rendisse compte, j'entrerais dans des détails qui satisferaient sa vanité, fùt-elle la plus difficile à contenter. Quelques jours avant que je prisse congé de Sa Majesté, elle me gratifia d'une très-belle boîte d'or enrichie de son portrait. Un philosophe de Genève serait insensible à tant d'honneurs et de bienfaits ^ ; mais moi qui, grâces à Dieu, ne suis ni ne veux être philosophe à ce prix, je vous avoue sincèrement, monsieur, que des bontés si distinguées ont extrêmement flatté mon amour-propre, et m'ont pénétré de la reconnaissance la plus vive. Je l'exprimai faiblement dans ces vers, que j'eus l'honneur de présenter au Roi:

Pandore fut des DieuK le plus parfait ouvrage;

Ils se plurent à la former.

Minerve lui donna la sagesse en partage,

1. Pages 40 à 43 (12 janvier 175U). — Fréruii la reproduisit, en 1753, à la fin du tome I de ses Opuscules (pages 392 à 395), parmi ses poésies diverses, et nous la donnons à la fin de ce volume, entre aLUtres poésies fiiffitites de cet illustre critique.

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