Ibidem, pages 10 à
propres à faire réussir mon dessein... Ma demande leur parut raisonnable, et j'eus le plaisir de les voir saisir mon idée avec le zèle et le sentiment que j'avais tâché de leur inspirer. Lorsque je vis que tout était favorablement disposé, je dictai à M. Corneille une lettre qu'il fit tenir aux comédiens assemblés, le lundi 3 de ce mois (mars 1760) *. »
Furieux de voir Fréron ainsi le devancer dans l'accomplissement de deux beaux traits dont il s'indignaitde n'avoir pas eu la première idée qu'il eût si habilement exploitée au profit de sa gloire, — Voltaire, à bout de diatribes et d'injures, réunit un dernier effort et lança sur Paris cette informe et ignoble comédie de V'Écossaise, où le nom et la personne de Fréron, à peine déguisés, sont salis de sa bave envenimée. L'auteur de l'Année littéraire, sous le nom de Frelon, y joue le rôle infâme d'espion et de dénonciateur politique; il y est traité de fripon, de crapaud, de lézard, de coideuvre, d'araignée, de langue de vipère, d'esprit de travers, de cœur de boue, de méchant, de faquin, d'impudent, de lâche coquin, de dogue..., la plume tombe des mains et se refuse à tracer la suite de telles infamies.
Était-ce là bien tout? Non... Quelques années auparavant, lors de son séjour en Allemagne, Voltaire, blessé delà critique d'un de ses ouvrages par Fréron qui n'avait pu, en toute justice, en dire du bien, tint ce propos sans nom devant des personnes qui parlaient du critique : * « Ah! ce pauvre Fréron, il est condamné aux galères; il « est parti ces jours derniers avec la chaîne; on me l'a « mandé de Paris. »
Fréron, qui raconte ce trait odieux, ajoute :
1. L'Année littéraire, 17G0, tome II, pape 208, et pages ■Jiii) et -210 lu Lettre dictée par Fréron au neveu de Corneille.
« Un interrogea l'auteur sur les raisons qui jn'avaient attiré ce malheur ; on le pria de montrer la lettre dans laquelle on lui apprenait cette étrange aventure ; il répondit qu'on ne lui avait écrit que le fait, sans lui expliquer la cause, et qu'il avait déchiré la lettre. On vit tout d"un coup que c'était une gentillesse d'esprit. Je ne pus m'empècher d'en rire moimême , lorsque quelques amis m'écrivirent cette heureuse saillie '. »
Ce trait est telleiiienl inqualiliablc, qu'au premier abord on se demande si Voltaire n'aurait pas été chargé par les amis de Frérou d'un propos de pure invention. Mais non. c'est trop vrai, et Voltaire eu fait parade lui-même dans une lettre à Thiriot (22 juillet I7(i0):
c Ce pauvre cher homme (Fréron) prétend, comme vous savez, qu'il a passé pour être aux galères, mais que c'est un faux bruit. Eh ! mon ami, que ce bruit soit vrai ou faux, qu'est-ce que cela peut avoir de commun avec V Écossaise ? »
Ces paroles sont une aggravation d'injure.
Cependant, la vengeance de Voltaire était incomplète, tant que l'Ecossaise ne serait pas réprésentée. C'est à quoi il travailla sans relâche. 11 apprend enfin que — grâce aux intrigues des encyclopédistes, — la toile va se lever sur ce chcC-d'anivrc. Vite, il se préoccupe, il se tourmente de ce ([ue fera, de ce que dira Fréron. Il l'ait part de ses impatiences à tous ses correspondants; il les gourmande,