I. La Morlière, soi-disant auteur du roman d'Angola
.''). L'abbé Méhégan, auteur d'un pamphlet contre Fréron, intitulé : L"tfrex sur l'Année littéraire (et en jiariiculier sur la feuille du 11 mai H-V)^, 17r).'). in-1',?.
leurs poumons pour défendre la charmante Écossaise, cette nouvelle Hélène, qui trouble la littérature et la philosophie. Il y avait jusqu'à un corps de réserve de laquais et de Savoyards en redingotes et en couteaux de chasse, qui recevaient l'ordre d'un petit prestolet que la secte elle-même méprise et qu'elle emploie ', chassé de l'autre parti dès qu'on a connu son peu d'esprit et de talent, dévoré de la rage d'être journaliste, et ne pouvant y réussir : chose pourtant si aisée, au rapport des philosophes ses protecteurs.
« La veille et le matin de cette grande journée, on avait eu soin d'exercer tous ces nobles combattants, et de leur bien marquer les endroits où il devaient faire feu, et applaudir à toute outrance. Le sage Tocife"^, le prudent Théophraste^ , et tous les graves sénateurs de la République des philosophes ne se trouvèrent point à cette affaire ; ils ne jugèrent pas à propos d'exposer leurs augustes personnes. Ils attendaient l'événement aux Tuileries, où ils se promenaient inquiets, égarés, impatients. Ils avaient donné ordre qu'on leur envoyât un courrier à chaque acte.
1. L'abbé de La Porte, d'abord collaborateur de Fréron; mais depuis il s'était enrôlé sous la ba-nnière de Voltaire. Il avait fondé (en 1758) X Observateur littéraire c\w mourut d'inanition.
2. D'Alembert, qui avait traduit quelques portions du grand historien.
•{. Diiclos. auteur des Con.iifJérfitiojis sur les mrnnr.i fie ce siècle.
(.( Les gens de goût s'avancèrent tranquillement, mais en très-petit nombre, sans commandants, sans dispositions, et même sans troupes auxiliaires ; ils se reposaient sur la justice de leur cause : confiance trop aveugle !
(' La toile se lève ; le signal est donné ; l'armée philosophique s'ébranle ; elle fait retentir la salle d'acclamations : le choc des main^; agite l'air, et la terre tremble sous les battements de pieds. On fut quelque temps sans dépêcher le courrier, parce qu'on ne savait si le premier acte était fini ; lorsqu'on en fut certain, le général honora de cet emploi un de ses plus braves aides de camp, Mercure exilé de l'OhiTipe et privé de ses fonctions périodiques ' ; il partit plus prompt qu'un éclair, arriva aux Tuileries, annonça ce brillant début aux sénateurs assemblés, leur dit qu'on avait applaudi à tout rompre, même avant que les acteurs ouvrissent la bouche ; que le seul nom de Wasp{mQ\ anglais qui signifie ^i/e/^e), avait excité des transports d'admiration ; que rien n'était échappé, et qu'on avait saisi tout l'esprit, tout le sel, toute la finesse des épigrammes {Y araignée, de vipère, de coquin, de faquin^ de fripon, etc., etc., etc. Le Sknat, en récompense d'une si heureuse nouvelle, assura le messager i|iril relèverait toutes ses pièces tombées, qu'il for-
1. iM:innniitf»l. ;i qui l'on avait rPtin'! le l)revet du Morfurp.
perait le public à les trouver nobles et touchantes, ou du moins qu'il les ferait jouer devant lui. Au second, au troisième, au quatrième acte, nouveaux courriers, nouveaux avantages. Enfin, le faible détachement du goût fut écrasé par la supériorité du nombre, et les barbares se virent maîtres du champ de bataille. L'armée victorieuse fit une marche forcée pour se rendre aux Tuileries, où elle déboucha par le Pont-Royal, au bruit des trompettes et des clairons^ Le Sénat très-phu.osophique fut dans un instant entouré des vainqueurs couverts de sueur et poussière. Tous parlaient en même temps ; tous s'écriaient : Triomphe, victoire , victoire complète. Les anciens leur imposèrent silence, et, après avoir embrassé deux fois leur habile général, ils voulurent apprendre de lui-même les particularités de l'action. Le vaillant Dortidiiis en fit le récit d'un style sublime, mais inintelligible^. On eut recours au petit prestolet qui fut clair, mais plat. Ses yeux pétillaient d'allégresse. Cependant sa joie était mêlée d'un peu d'amertume ; il regrettait qu'on eût mis
1. Allusion à la comédienne Clairoii, violente ennemie de Fréron qui n'avait pas pour son talent toute l'admiration que lui donnait mademoiselle Clairon elle-même.
2. Ce trait est excellent et peint bien la manière d'écrire de Diderot, qui ne sut jamais ce que c'est que le style naturel. Comme preuve de ce que dit Fréron, lire l'Oraison funèbre de Richardson, que Diderot a mise en tète de la traduction de Clnrmp Hnrloivfi, par Letourneur,
Wasp à la place de Fréron ; il prétendait que ce dernier nom eût été bien plus plaisant ; il ne concevait pas pourquoi on l'avait supprimé'; il savait que l'auteur de Y Ajinée Littéraire lui-même avait demandé qu'on le laissât '. Le Sénat fut très satisfait de tout ce qu'il venait d'entendre. Le général lui présenta la liste des guerriers qui s'étaient le plus distingués. Sur la lecture qui en fut faite à haute voix, on ordonna au petit prestolet de l'insérer en entier dans sa première Gazette littéraire, avec de grands éloges pour chaque héros ; ensuite les sénateurs tendirent la main à l'un, sourirent agréablement à l'autre, promirent à celui-ci un exemplaire de leurs œuvres mêlées^ à celui-là de le louer dans le premier ouvrage qu'ils feraient, à quelques-uns des places de courtier dans Y Encyclopédie, à tous des billets pour aller encore à tEcossaise gratis, en leur recommandant de ne point s'endormir sur leurs lauriers, et de contmuer à bien faire leur devoir ; ils leur représentèrent qu'il était à craindre que la vigilance des ennemis ne profitât de leur inaction pour leur dérober le fruit de leur victoire. Après ce discours éloquent et flatteur, le Sénat les congédia, et invita h souper le général et les principaux officiers.
1. « Cette circonstance est très-vraie. Los comédiens sont témoins que je les ai priés de conserver le nom de Frolnn, et même de mettre celui de Fréron, s'ils croyaient que cela |iùt coiitrihuer au succès de la pièce. » {Noto tir Frt'ron.)
Avant le banquet on tira un beau feu d'artifiee ; il y eut grande chère, un excellent concert de musique italienne, un intermède exécuté par des bouffons, des illuminations à la façade de tous les hôtels des philosophes. Un bal philosophique qui dura jusqu'à huit heures du matin, termina la fête. Les sénateurs, en se retirant, ordonnèrent qu'on eût à s'assembler aux Tuileries sur les six heures du soir pour chanter un Te YoLTARiUM '. »
Poussant la grandeur d'âme jusqu'au bout, Fivron nonsoulenient s'en tint au compte rendu modéré qu'il avait donné de V Écossaise, mais encore Tancvéde ayant été représenté le 3 septembre de la même année, il loua fort cette tragédie. Voltaire se garda bien d'en faire la remarque calomniateur, il fut ingrat, parce qu'il n'avait pas un cœur propre à comprendre dans autrui l'impartialité, — cette vertu de Ihonnéte homme qu'il ne connut jamais.
Quelques Jours après la premit rt^ rrpi i -intation de VÉco^saise, parut un écrit anonyme intitulé : AneaJotes sur Fréron, écrites par un homme de lettres A h» magistrat qui roulait être instruit des mœurs de cet homme. Ce pamphlet dégoûtant fut attribué tout d'une voiv à Voltaire : il était en effet de lui.
En présence de ce torrent d'injures sans nom, Fréron — tel que le sage chanté par Horace, — resta impassible; f'est se salir que de toucher à la boue ! Tl ne répondit au public que par l'exposé de vingt ans de sa vie de critique impartial, et en 17fifi, il écrivait avec une noble fierté ces patres dignes d'être méditées par tout esprit sérieux :
1. L'Année liWrnirp, 1760. torae V. pagres 30n à -210. Lettre IX. 3# àTJiiillof 17(50.
« Il y a vingt ans que je hasardai mes premiers pas clans la carrière de la critique ; et, depuis cette époque, je vous assure, monsieur, que je ne me suis pas un instant repenti ni dégoûté d'avoir embrassé ce genre. J'en vis dès lors tous les dangers ; ils ne m'effrayèrent point ; et je soutins d'un œil ferme la perspective peu riante des tracasseries, des injustices et des libelles : non par un sentiment d'indifférence ou de vanité, mais par la persuasion que le public ne prend pas des injures pour des raisons, ni des calomnies pour des faits ; par le témoignage que j'étais sûr que mon cœur me rendrait toujours ; enfin, par la connaissance du caractère des ennemis que je me ferais infailliblement.
« De tous les êtres, qui, sur ce malheureux globe, tourmentent leur frêle existence, c'est bien (je le dis à regret) l'espèce la plus orgueilleuse et la plus ingrate. Ces gens là, monsieur, ont un amour-propre dont vous n'avez point d'idée ; c'est un amour-propre à part, qui ne peut se comparer aux amours-propres ordinaires. Ils se croient et se disent sans façon les lumières de leur siècle, l'honneur de leur patrie, les législateurs de l'humanité, les oracles de l'univers, parce qu'ils exercent le mécanisme, aujourd'hui si commun, de tracer quelques lignes de prose ou de poésie. Ils ignorent que le premier mérite de riiomme en société, quels que soient ses titres, ses talents et ses emplois, est de ne les afficher jnmais.
LES CONFESSIONS DE FRERON. I lU
et dètre simple, modeste et sensible. Je parle en général, monsieur; car il est des gens de lettres d'un commerce aimable et sur, qui savent allier l'aménité des mœurs et les grâces de l'esprit. J'en pourrais citer ici quelques-uns, si je ne craignais que ma réticence sur les autres ne parût une satire. (' Avec cette haute opinion d'eux-mêmes, dont la nature à doué le plus grand nombre des écrivains, devais-je espérer, monsieur, qu'ils me laisseraient impunément censurer leurs écrits? La critique la plus ménagée les irrite ; à plus forte raison une critique vive, comme celles que je me suis permises quelquefois, moins par envie de nuire, par humeur ou par ressentiment, que par un amour extrême pour la vérité, par une sorte d'enthousiasme en faveur du goût, par une révolte involontaire de mon esprit contre la médiocrité à prétentions , à cabales et à succès.
« Je me suis donc attendu, monsieur, et je m'attends encore à l'animosité, disons mieux, à la rage des prosateurs et des rimeursdu siècle. Je conviens I opendant que je n'ai pas eu la sagacité de prévoir le sublime stoïcisme de quelques gens de lettres que j'ai nourris, que j'ai vêtus, à qui j'ai prêté de l'argent qu'ils ne me rendront jamais, dont j'ai corrigé des ouvrages qui leur ont donné de la célébrité, et qui par reconnaissance ont écrit des horreurs contre moi. Au reste, ce procédé si noble est, dit-on, dans
Ja nature, ot particulièrement dans celle des poëlequi reçoivent tout ce qu'on fait pour eux comme un hommage que l'on doit à la transcendance de leur génie.
« Mes ennemis, ni ceux que je croyais mes amis, n'ont pu me nuire ; mais je leur rends justice; ils n'ont rien épargné pour y réussir ; ils m'ont se^^ i avec un zèle, une activité, un feu. qui ne leur laisse aucun reproche à se faire. Jusqu'ici j'ai détourné les traits éclatants ou clandestnis de leur haine, tantôt déclarée, tantôt couverte ; et ma barque, toute fragile qu'elle est, s'est sauvée du naufrage. M. de Voltaire lui-même, cet aigle impérieux, qui du haut du ciel est venu fondre sur un misérable roitelet, ne m'a pas fait la blessure la plus légère, le plus petit tort; je sens avec douleur combien il doit en être piqué, et je suis réellement fâché de ne lui avoir pas donné, pour le moins, la satisfaction de m'être pendu de désespoir comme Lycamhe : apparemment que les vers à' Aixhiloqiie avaient une certaine vertu stran- (julatoire que n'ont pas ceux de >[. de Voltaire
« Je sais que je vivrais plus tranquille, si j'avais pu prendre sur moi d'admirer sans restriction les gi-ands auteurs mes contemporains, à l'exemple de quelques adroits journalistes. M. de Voltaire maui-ait écrit cent lettres de compliments, aussi llatteuse> (|ne celles qu'il adresse à tous les reptiles de notre l'arnasse ; il aurait annoncé à l'Europe que [' Awiée
LES CONFESSIONS DE l-'KÉKON. Ui
littéraire est le premier des journaux^ comme il la dit i\.w Journal encyclopédique \ parce qu'il y est loué chaque mois à toute outrance . Quelque chose de plus, monsieur, vous ne vous en douteriez pas ; je serais... oui je serais au nombre des grands hommes de la nation, puisqu'il a dépendu de moi de coopérer à ce Dictionnaire merveilleux qui renferme le dépôt de toutes les connaissances humaines. Un des libraires les plus intéressés au succès de cette vaste entreprise me proposa d'y travailler ; je refusai ses oilres ; j'ai manqué, comme vous voyez, ma for-tune , ma gloire et mon immortalité : car ^ ous n'ignorez pas que tous ceux qui ont prêté leurs mains à grossir la compilation de cet immense et docte répertoire , sont par là même de grands hommes. Avec ce mérite d'avance, je n'aurais eu qu'à louer l'Encyclopédie, et Dieu sait quels éloges les encyclopédistes m'auraient prodigués à leur tour. Mais ce protocole de louanges répugne à mon caractère autant qu'il ennuie le pubhc. J'ai ma façon de penser; elle sera du moins uniforme, et l'on ne me reprochera jamais d'avoir varié, comme tant d'autres écrivains qui, croyant s'apercevoir qu'une certaine secte prenait le dessus dans la littérature, sont de- \ enus les lâches adulateurs de gens dont ils avaient été les critiques courageux.