CHAPITRE VI
Critique littéraire
I. Modération dans la critique. — II. Prédicateurs et critiques. — III. .Sentiment, comparaison et discussion. — IV. Objection sans portée. — V. Du plagiat. — VI. Du génie des Anglais. — VII. Défauts des romanciers anglais.^ VIII. Comparaison et jugement. — IX. Du roman eu général. — X. Puissance du génie. — XI. Thèmes et versions. — XII. Différence entre un bon et un méchant écrivain. — XIII. L'imagination et le bon sens. •^ XIV. Jadis et aujourd'hui. — XV. Les détails et l'ensemble. — XVI. Le monde et les hommes. — XVII. Mérite d'un bon traducteur. — XVIII. Du sentiment de la proportion. — XIX. De la clarté. — XX. Des épisodes. — XXI. De l'antithèse. — XXII. De l'apostrophe. — XXIII. De l'épigramme. — XXIV. Littérature et politique des Anglais. — XXV. Danger de l'imitation servile. — XXVI. Deux écueils à éviter. — X.SLVII. Poésie de la Bible. — XXVIII. Des éditeurs des poètes. — XXIX. Le goût et la mode. — XXX. Epigrarames. — XXXI. Des traductions en vers. — XXXII. Des variantes. — XXXIII. Dangers d'une trop grande admiration. — XXXIV. Le genre poissard et Vadé. — XXXV. De la variété. — XXXVI. De la traduction. — XXXVII. Éloquence et poésie académiques. — XXXVilI. Des sujets dramatiques. — XXXIX. Conversation encyclopédique. — XL. Poésie en prose. — XLI. Du génie littéraire. — XLII. De la poé.sie Trançaise. — XLIII. L'éditiomanie. — XLIV. De la correction. — XLV. VOdyssée et V Iliade. — XLVI. Du sentiment. — XLYII. Défaut des romanciers anglais.
— XLVIII. Éditeur. — XLIX. De la véritable éloquence. — L. De YOde.
— LI. Tragédies eu prose. — LIT. Beautés de sentiment. — LUI. Du drame historique. — LIV. La tragédie française. — LV. Corneille et Racine. — LVI. Étude de la langue nationale. — LVII. De la fiction. — LVIII. Des illusions. — LIX. Grand secret de l'art dramatique. — LX. Des romans par lettres. — LXI. Du Comique larmoyant. — L.VII. Connaissance de la mythologie — LXIII. Tout est-il épuisé ? — LXIV. Abus de l'antithèse. — L.W. De la vraisemblance dans les romans. — L.WI. Du style épistolaire. — LXVII. Universalité de l'écrivain. — L.WHl. De la simplicité. — LXIX. Corneille, historien fidèle. — LXX. Privilège de la grande poésie. — L.XXI. De l'engouement pour la littérature étrangère. — LXXII. De la Tragédie bourgeoise. — L.V.XIII. Caractère de l'Apologue.
— LX.XIV. Ltilité de la retraite pour les gens de lettres. — LXXV. Poésie et versification.— LX.VVI. Sentiment et gaieté. — LXXVII. Multiplicité
des romans. — LXXVIII. Étude du théâtre étranger. — LXXIX. Des préfaces. — LXXX. De la Fahle.
Les critiques, quelque fondées qu'elles soient, sont toujours soupçonnées d'injustice, dès que la passion s'y laisse apercevoir. Le palais des lecteurs les rebute, si les épices y dominent. Il y a même de la maladresse à décocher des dards trempés dans le fiel. Le rival qu'on veut blesser n'en est seulement pas effleuré. Les flambeaux de la haine et de l'envie éclairent son triomphe.
Mais, lorsqu'on dit modérément son avis sur un ouvrage, qu'on en relève les défauts sans aigreur et sans partialité, le poète, le romancier ou l'histor-ien que vous censurez n'en ressent que plus vivement les coups que vous lui portez. Il aimerait bien mieux que vous l'attaquassiez avec les armes de l'animosité. Vos égards sont cruels : vous lui ôtez inhumainement tout sujet de se plaindre. S'il entend assez peu ses intérêts pour se piquer, le public se range de votre côté, le ridicule du sien^
Vous avez souvent entendu dire dans la conversation : Ce siècle critique ! comme on dit dans la chaire ; Ce siècle pervers !
1. Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome I, pages 184: et 185.
Si VOUS aimez l'antithèse, je pourrais vous offrir ici un parallèle assez juste des orateurs sacrés et des censeurs littéraires. Ce qu'il y de certain, c'est que les uns et les autres sont assez utiles dans un temps où le goût est aussi dépravé 'que les mœurs. Mais un prédicateur est borné à des déclamations vagues; aucun de ses auditeurs ne peut devenir l'objet particulier de ses remontrances; un critique est obligé de nommer l'auteur dont il relève les défauts.
Voilà précisément la raison pour laquelle le premier est souffert des vicieux qu'il foudroie; tandis que le second a 1 honneur d'être haï des médiocres qu'il dévoile. Mais il me semble qu'il ne devrait pas être plus permis d'ennuyer le public, que de le scandaliser. Un homme qui aftichcrait de mauvaises mœurs serait bientôt cité au tribunal qui préside aujourd'hui avec autant de lumières que d'équité au maintien de l'ordre et de la décence. Un écrivain sera-t-il en droit d'afticher impunément un mauvais livre; et le lecteur assassiné ne pourra- t-il obtenir la vengeance légère qu'il en veut tirer? Il ne condamne qu'au ridicule ^
Nous gavons trois moyens de jugor des ouvrages d'esprit : le sentiment, la comparaison et la discussion.
1. Lettres sur quehjues écrits de ce temps, tome II, pages 3 et 1.
Le sentiment est presque toujours aveugle; il approuve ou il blâme, selon le plaisir ou l'ennui.
La comparaison est ordinairement injuste; chaque lecteur a son écrivain favori, pour lequel il penche plus que pour tout autre.
La discussion est la seule règle sûre, mais la moins suivie.
Pour bien développer les beautés et les défauts d'un livre, il faudrait avoir étudié les préceptes des législateurs, les avoir combinés ensemble, et s'être fait à soimême, d'après les principes généraux, une rhétorique particulière. Ces connaissances coûtent trop à acquérir. Il est bien plus commode et plus simple d'apprécier un objet par l'effet subit qu'il produit sur nous. Les auteurs y trouvent leur compte, aussi bien que la multitude.
Combien de mauvaises causes gagnées au Parnasse par l'ignorance des juges !
Un homme qui ne décide que sur la première impression se laisse infailliblement prévenir. Pourvu qu'il y ait dans une tragédie, par exemple, quelque coup de théâtre inusité, quelque incident bizarre, quelque catastrophe inattendue, quelques traits sententieux, l'imagination du vulgaire en est ébranlée; les lètes s'échauffent, et la pièce est applaudie. Les gens dégoût ont, pendant quelque temps, l'humanité de ne pas désabuser le public : c'est le fou d'Athènes qu'on laisse jouir de ses richesses imaginaires. Quelquefois même l'intérêt des auteurs entre dans les ménagements que l'on s'impose; surtout s'ils sont jeunes, et si, par leurs
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essais, ils donnent des espérances. On les applaudit moins pour ce qu'ils ont fait que pour ce qu'on les croit en état de faire^,
La ressource des écrivains qui ne peuvent apporter de bonnes raisons pour justifier leurs fautes est de dire : Avant de critiquer faites mieux. C'est ce qui ne serait pas, je crois, fort difficile. Mais, quand on n'aurait pas le talent de composer de mauvaises pièces de théâtre, on peut avoir assez de bon sens et de lumières pour en juger.
D'ailleurs, U faudrait dire aussi à ceux qui applaudissent : Vous êtes bien hardi de battre des mains à ma tratfédie; faites mieux avant que.de la trouver bonne.
La loi qu'on voudrait imposer avant que de condamner, doit être établie avant que d'approuver; c'est précisément la même chose, puisqu'il faut des lumières égales pour discerner le bon ainsi que le mauvais. Mais les poètes se donnent bien de garde de demander à leurs admirateurs ce qu'ils exigent de leurs critiques^.
Ce n'est pas de nos jours que le plagiat s'est introduit sur le Parnasse. Il y a longtemps qu'on en a reconnu la commodité. On nous accable de généalogies de