‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 130 sur 213 · Ibid., pages 173 et · texte numérisé non relu

Ibid., pages 173 et

cœur, on nous émeut, ou nous touche ? Quelques larmes viennent sur la paupière, et le sentiment ne va pas plus avant. Mais, toutes ces prétendues difficultés dont on accuse notre théâtre, ne viennent-elles pas plutôt de la faiblesse de nos poètes dramatiques?

Ce qui a produit tant de drames monotones, médiocres, c'est cette régie à laquelle les auteurs se sont astreints; ils nous disent, parce qu'ils l'ont entendu dire, qu'il faut que le vice soit puni et la vertu récompensée, que le théâtre doit purger les passions; ce beau mot les a précipités dans le froid, dans le contraint, dans l'invraisemblable.

Quel est l'art et le but de la scène tragique? Plaire en touchant, en faisant entrer les passions que l'on joue dans le cœur du spectateur; c'est là le secret de Melpomène.

D'ailleurs, qu'est-ce que le malheur pour la vertu? Une source de gloire quand elle sait le soutenir et le braver. L'adversité lui donne un éclat qu'elle ne peut recevoir delà bonne fortune ;malhcureuse, elle est plus elle-môme; elle se développe davantage, et paraît dans toute sa sublimité 1 .

Pourquoi le beau génie de Corneille se tourna-t-il du côté de la politique, et se fit-il admirer?

Nous sortions des guerres civiles, et nous y rentrions; on était dans ces temps de trouble et de divi-

•1. V Année littéraire, tome VII, pages 176 et 177.

sion, où tout bourgeois croyait être un Romain parce qu'il criait au Mazarin. Il y avait dans le sang français un levain séditieux ; le cardinal de Retz avait donné le ton républicain. La nation vint-elle à se calmer, à rentrer dans son devoir; elle s'adoucit, l'esprit de société s'attacha à la galanterie. Racine parut qui fit valoir cette heureuse faiblesse ; il parla avec grâce, avec élégance; il prêta tous les charmes de sa plume à l'amour; il n'est donc pas étonnant qu'il semblât surpasser Corneille.

Les jeunes gens élevés dans une mollesse que n'avaient pas connue leurs pères, goûtèrent davantage le premier; l'autre les effarouchant avec sa rudesse romaine; une Sophonisbe, une Pulchérie ne parlaient pas tendresse comme Monime, Àthalie, etc. L'amour enfin devint la passion favorite des Français, et elle sera toujours bien reçue sur nos théâtres quand Melpomène l'armera de son poignard 1 .

L'étude de la langue nationale occupait d'abord la jeunesse chez les Grecs et chez les Romains; il est bien singulier que le peuple qui les imite avec le plus de succès dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, que les Français négligent cette partie fondamentale d'une éducation soignée. N'est-il pas surprenant que dans une ville comme Paris, où il y a des chaires

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